Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Creusot

Creusot à l'exposition de Paris 1867

En abordant le jardin du Champ de Mars par la porte de l’Université, et prenant l’avenue dite de Bourgogne qui commence à cette porte, on rencontre immédiatement sur la gauche un édifice d’heureuse construction, où est inscrit le nom de Creusot. Cette usine est si importante, qu’elle a dû, comme quelques unes de ses rivales dont nous parlerons également plus tard, ouvrir une exposition dans l’Exposition même.
Si nous jetons un coup d’œil autour de l’édifice, nous y lisons les inscriptions suivantes :
Houillères , mines de fer, fonderies, forges, ateliers de construction.

Ces titres confirment le grand nombre de spécialités auxquelles répond la grande usine, et la nécessité où elle s’est vue de grouper son exposition sous un même toit, pour que le visiteur pût juger à la fois et des détails et de l’ensemble.

La porte est ouverte à tous; entrons.

- Un jour calme est répandu dans la salle, dont la décoration sévère, mais de bon goût, répond parfaitement au but que l’on s’est proposé.

Pour procéder avec ordre dans notre visite, jetons d’abord un coup d’œil sur ce beau plan en relief que nous avons sous les yeux : c’est le Creusot, aujourd'hui ville de 24 000 âmes, et. qui n’en renfermait que 3000 en 1837, quand MM. Schneider prirent la direction de cet établissement. La grande usine est là tout entière avec sa mine de charbon, ses différents fours, ses ateliers. Autour d’elle se groupe la ville proprement dite, avec ses édifices et ses squares, la ville à laquelle l’usine seule a donné naissance. La voie ferrée jette ses rubans parallèles autour des ateliers, et les fils télégraphiques s’alignent au-dessus de la voie. Le rail et le fil vont rejoindre les embranchements du chemin de fer de Chagny à Nevers et Moulins, détachés eux-mêmes de la grande ligne de Paris-Lyon-Méditerranée. Nous sommes dans le département de Saône-et-Loire, près du Morvan, aux confins de la vieille Bourgogne, non loin du canal du Centre.

Sous une partie de la ville et de l’usine dont nous venons de voir le plan en miniature, s’étend la mine de charbon, cité souterraine, ville noire et sans soleil, que le mineur habite pendant la moitié de la journée. Un plan en relief, dont on a eu l’ingénieuse idée de supprimer la partie supérieure, ou les terrains qui cachent le charbon, nous montre la conformation de ces profonds abîmes. Nous pouvons y relever les vallées antédiluviennes dans lesquelles se sont moulés les végétaux qui ont produit la houille, il y a des milliers de siècles. Puis, au milieu des cataclysmes géologiques, les grès, les ardoises et les sables sont venus recouvrir de leur manteau ces forêts et ces tourbières primitives, que l’homme devait un jour retrouver et exploiter si utilement.

Non loin du plan en relief de la houillère, un dessin de sondage nous montre un des plus remarquables travaux qui aient été exécutés dans l’art des mines, c’est le forage entrepris au lieu dit la Mouille-longe, et qui est descendu au delà de 900 mètres pour aller retrouver le charbon. A côté est la reproduction d’un autre travail non moins intéressant : une digue ou serrement sphérique en bois construite dans une galerie pour refouler les eaux qui gênaient l’exploitation. Divers plans appendus au mur, et montrant, entre autres, la belle installation des puits Saint-Pierre et Saint-Paul, d’où l’on extrait aujourd'hui les deux tiers du charbon fourni par le Creusot, complètent ce qui se rapporte à la houillère.

Il ne convient pas de quitter les matières premières, que nous verrons tout à l’heure si étonnamment transformées, sans dire un mot de la mine de fer de Mazenay. Elle est voisine du Creusot et, comme la houillère, forme une des propriétés de l’usine, à laquelle la relie un chemin de fer de 30 kilomètres. Des plans géologiques et géométriques dévoilent aux connaisseurs les conditions de ce nouveau gîte souterrain, tandis que sous une vitrine spéciale sont exposés les échantillons qui un proviennent. Le Creusot nous montre également des spécimens de ses houilles, et du coke métallurgique qu’il fabrique par le mélange de ses charbons avec différentes houilles françaises de qualité plus grasse. De même, le minerai de fer de Mazenay n’est pas le seul qu’emploie le Creusot; l'usine étale à côté le minerai de Saint-Florent (Berry), et ceux si réputés de l’île d’Elbe et de Mokta-el-Haddid près de Bone (Afrique).

Nous pouvons suivre maintenant du regard les différentes marques de fonte et de fer fabriquées par l’usine au moyen du coke et des minerais dont il vient d’être fait mention. Ici, les fontes bonnes pour le moulage; là, les fontes destinées à la forge. Plus loin le fer, dont sept numéros, marchant graduellement, nous font passer du type le plus commun au type le plus pur, le plus parfait, le n° 7 du Creusot. Un de ces types, le n° 4, est celui que les Anglais, à la langue commerciale imagée, répétant trois fois le superlatif par excellence, appellent trois fois le meilleur, best, best, best. Quant aux fameux fers de Suède, ils ne sont pas supérieurs au n° 7 du Creusot.

Le fer, martelé, tourmenté, tordu de mille façons, ne laisse apercevoir aucune gerçure, aucune solution de continuité dans son grain, et a partout victorieusement résisté aux tortures qu’on lui a fait subir pour témoigner de ses qualités remarquables.

Il faut savoir gré au Creusot, surtout par ce temps d’idées belliqueuses qui courent, de n’exposer aucun canon, aucun obus, aucune plaque de blindage. Nous n’aurons que ’ trop de ces engins de formidable artillerie à signaler ailleurs. Mais la grande usine étale avec une certaine fierté ses magnifiques machines marines, aux cylindres couchés; ses belles locomotives toutes peintes, prêtes pour la course, et à côté une imposante machine de mine pour l’extraction du charbon ou du minerai ; enfin, comme spécimen d’outil d'ajustage, le Creusot expose une grande machine à percer, qui rappelle une grue par ses dimensions. Différents plans que l’on peut consulter tout autour de la salle, révèlent d’autres types de machines et de ponts en fer, également fournis par le Creusot. Sur un point spécial, nous saluons le plan en relief du pont si hardi d'El Cinca, et le plan de la nouvelle forge du Creusot, une merveille.

Le directeur de l’établissement sans rival dont nous venons de retracer à grands traits les principaux objets exposés, n’a pas cm devoir borner là les confidences qu’il devait au public. A côté de la matière est l’esprit qui la dompte, à côté de l’outil, l’ouvrier. M, Schneider a voulu nous dire comment il avait fait l’homme pour arriver à faire le fer. De la toute une nouvelle exhibition des produits sortis des écoles du Creusot, écoles des garçons ou des filles. Ce n’est pas le côté le moins intéressant par lequel a su se distinguer le Creusot dans le grand tournoi du Champ de Mars, où il a conquis tant de médailles. On se croirait transporté, en présence de ces nouvelles vitrines, à l’exposition si curieuse que le ministère de l’instruction publique a ouverte dans le palais même de l’Exposition (galerie des arts libéraux), ou dans les salons de la rue de Grenelle.

Qu’ajouter encore à tout ce qui vient d’être dit ? Le Creusot occupe dix mille ouvriers, les paye bien, les loge, les instruit, les soigne quand ils sont malades. Avec ce personnel moralisé, discipliné, le Creusot fabrique plus de cent mille tonnes de fer, cent millions de kilogrammes, dont la moitié est livrée en rails de chemins de fer, et construit plus de cent locomotives par an, dont quelques-unes ont été vendues à l’Angleterre. On estime à quatorze millions de francs la valeur de tous les produits élaborés annuellement dans les seuls ateliers de construction du Creusot. Les produits de la forge dépassent encore ce chiffre, et s’élèvent à vingt millions. Tous les pays du monde sont tributaires de la grande usine, et c’est par un glorieux faisceau d oriflammes qu’elle signale aux visiteurs les noms des nations ses clientes : voilà les drapeaux qu’il nous faut désormais conquérir.

En présence de tels résultats, l’esprit demeure frappé de l’ensemble comme des détails, et l’on se demande comment le directeur de cette belle usine, la plus complète de toutes celles que la métallurgie moderne a érigées, a pu trouver des loisirs pour diriger avec tant d’éclat les débats de notre Corps législatif.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée