Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Porcelaines et Faïences de Suède

Porcelaines et Faïences de Suède à l'exposition de Paris 1867

Le progrès ne se manifeste pas de même chez tous les peuples. Tandis que, chez certaines nations, l’éducation libérale développe plus promptement les sentiments démocratiques, et tourne les esprits vers les questions politiques et sociales, chez d’autres les travaux manuels, l’industrie, l’art, absorbent les préoccupations et détournent des grands problèmes de gouvernement, de race, de nationalité qui intéressent si vivement, si directement les peuples modernes.

Ceci est un peu l’histoire de la Suède. Placée par sa situation géographique, moins encore que par ses mœurs, son caractère, en dehors du mouvement européen, elle s’est refusée à cette régénération sociale et politique que venaient opérer les principes de 89. Ce fils de la révolution, ce soldat de la République que le hasard des batailles avait placé sur le trône de Suède, loin d’entraîner son peuple dans les voies nouvelles ouvertes en France,, s’attacha plutôt à le maintenir dans un état d’ignorance ou d’indifférence politique, plus soucieux de la sécurité de son trône que des vrais intérêts et de l’avenir du peuple qu’il gouvernait.

L’exposition artistique de la Suède a été remarquée, et j’ai devant les yeux son exposition de porcelaines, faïences, biscuit, parian, etc., qui indique de la part des industriels suédois de sérieux efforts et l’énergique volonté de doter leur pays d’une industrie importante.

Faut-il attribuer au progrès de la grande fabrique de Saint-Pétersbourg, et à l’émulation qu’ils ont dû produire en Suède, les efforts nouveaux des fabricants de Stockholm et de Gustafsberg? Je serais tenté de le croire. N’est-ce pas dans la rivalité, pour ne pas dire la concurrence, que l’industrie vient se retremper, oublier ses fatigues, et puiser de nouvelles forces pour soutenir la lutte? Le monopole énerve l’industrie, que la concurrence féconde et vivifie.

Les porcelaines de Suède sont représentées au Champ de Mars par trois maisons considérables : l’usine de Hoeganaes, qui expose à part un vase en terre cuite d’une grande élégance de forme et d’un beau travail, la fabrique de Gustafsberg, dirigée par M. S. Godenius à Stockholm, et la fabrique de M. Roerstrand, dirigée par M. H. de Sträle, à Stockholm.

MM. Godenius et de Sträle ont réuni leurs expositions et occupent dans la galerie suédoise une vaste étagère ovale, où le regard est attiré et retenu par une foule d’objets en porcelaine, en biscuit et en faïence, fort remarquables.

Notre gravure représente une des faces de l’exposition de M. Godenius. C’est d’abord entre deux vases auxquels je vais revenir, un groupe en parian représentant deux lutteurs. L’altitude de ces deux athlètes est énergique, sans être forcée. Ce groupe a été acheté par l’empereur Napoléon III. Il est posé sur un tombeau, également en parian, mais dont il est indépendant. Ce tombeau porte sur les quatre faces des bas-reliefs qui racontent l’origine, le3 péripéties et le résultat de la lutte. C’est l’éternelle histoire du cœur humain.

Deux coqs vivaient en paix, une poule survint Et voilà la guerre allumée.

C’est en effet pour une femme que la guerre s’allume entre les deux athlètes, ainsi que l’établit très-nettement le premier bas-relief. Le second représente les préparatifs de la lutte. Le troisième, le moment où le vainqueur enfonce son poignard dans la gorge de son adversaire. Le quatrième, enfin, a son côté philosophique et ironique. Une femme pleure, penchée sur un tombeau. L’artiste a-t-il voulu dire que le vaincu, quel qu’il fût, devenait intéressant?

J’ai dit que ce groupe et le tombeau étaient en parian. Le parian est à peu près notre biscuit, avec cette différence toutefois, qu’une préparation particulière lui donne une teinte un peu bise et une grande solidité. Il est poli comme le marbre et ne donne pas au toucher celte sensation de rugosité que présente le biscuit.

De chaque côté des lutteurs, M. Godenius a placé deux vases à bandeau d’une hauteur d’environ 1 mètre 50. Ces vases sont en faïence? affectent la forme des vases étrusques, et sont divisés comme ornement, en trois parties. La première, la gorge qui s’étrangle à partir du bandeau, pour s’ouvrir largement à l’orifice dont les bords se recourbent; la deuxième qui est le bandeau ; la troisième qui va en diminuant jusqu’au pied et qui est ornée de cannelures dorées en relief. Les peintures du bandeau sont intéressantes à plus d’un titre. D’un côté, une figure symbolique, Svéa, le symbole de la Suède, distribue des récompenses; de l’autre, un Génie dirige et encourage les industriels, les artisans, les artistes, les agriculteurs qui s’approchent de Svéa et lui offrent leurs produits. Chaque ville ou province est représentée par son industrie particulière, et les représentants de cette industrie ont le costume et les instruments, outils, attributs de leur profession: Ainsi Ton voit Stockholm avec ses tissus de soie, ses fontes, ses faïences, son orfèvrerie, ses ateliers de machines, Sudermanland, avec ses laines, son houblon, ses fabriques d’armes d’Eskilstuna ; Upland, Westmanland, Nerike, Wermland et Dais!and, avec leurs mines, leurs bois, leurs charbons, leurs forges; la Dalécarlie et ses mines de cuivre de Fahlun, son horlogerie de Mora, sa fabrique de porphyre d Elfdalen ; l'Ostergotland, et ses machines de Motala, sa fonderie de canons de Finspong, les cuivres d’Atvidaberg, etc., etc.

Ces figures sont dessinées et peintes avec une grande finesse, et les costumes sont reproduits avec une exactitude rigoureuse. Il suffit, pour s’en convaincre, de les comparer avec les costumes de Dalécarlie, exposés dans le quatrième groupe.

Les vases sont ornés de deux anses puissantes qui se recourbent en crosse sur le bord, et s’appuient sur deux figures finement sculptées, qui représentent la reine et le roi de Suède.

Sur un plan plus élevé, M. Godenius a placé le modèle très-réduit d’une fontaine monumentale qui doit être placée sur la principale place de Stockholm. Cette fontaine, dont la vasque, très-élégante, repose sur une colonnette torse, est soutenue par un pied monumental dans lequel le sculpteur a ménagé de larges excavations en forme de coquilles. Dans chacune se trouve un personnage allégorique : Neptune, des naïades, des tritons dont les pieds reposent dans le caste bassin qu’entoure la fontaine. L’aspect de ce monument est vraiment magnifique, et la réduction qu’en donne M. Godenius permet d’admirer des détails de sculpture d’une élégance et d’un fini remarquables.

Je vois encore dans l’exposition de M. Godenius quelques bustes, entre autres ceux du roi et de la reine de Suède, des statuettes, des vases de toutes formes, mais auxquels on ne peut refuser une grâce et un bon goût réels. Sa fabrique de Gustafsberg, qui a obtenu une médaille d’argent, s’occupe principalement d’objets d’art et de luxe. Non pas qu’elle n’expose divers services de table qui ne sont pas sans mérite ; mais il faut lui demander principalement les faïences d’art, le biscuit, le parian, la porcelaine fine.

Il n’en est pas de même de la fabrique de Roerstrand. Le directeur de cette maison, M. de Strâle, qui a obtenu une médaille de bronze, expose des services de table, services à café, à thé, etc.

Les modèles sont bien exécutés, les formes sont heureuses, les peintures sont délicates. Les objets de toilette exposés par cette maison sont fort recherchés des visiteurs, car je vois peu d’objets sans l’indication ;"vendu". Ils se recommandent, en effet, par la finesse de la pâte, l’élégance de la forme, la richesse et le bon goût des ornements.

Cette importante maison ne borne pas sa fabrication aux porcelaines et faïences de table ou de toilette. De même que M. Godenius, M. de Strâle expose quelques objets d’art remarquables. Je citerai, entre autres, deux grands vases en faïence, tous deux à bandeau. La forme rappelle ceux qu’expose M. Godenius, avec cette différence que les anses sont formées par des serpents enroulés plusieurs fois sur eux-mêmes et dont les têtes viennent mordre les bords du vase. Des peintures en grisaille représentant des quadriges, des chars guidés par des guerriers, des sujets allégoriques, ornent les bandeaux peints en noir. De riches cannelures dorées rehaussent ces faïences qui commandent l’attention des amateurs.
Je citerai encore dans l’exposition deM. de Strâle, des vases à fleurs, en porcelaine et en biscuit, un surtout à forme allongée, sans anse, dont le col élégant s’ouvre en tulipe. Il est semé de haut en bas de bouquets de fleurs d’un éclat et d’une fraîcheur incomparables.

Il est certain, cependant, que sur le terrain de la céramique de luxe, M. de Strâle doit céder le pas à M. Godenius, et c’est ce que le jury a voulu affirmer en donnant à celui-ci une médaille d’argent, à celui-là une médaille de bronze.

Cependant, si au point de vue exclusivement artistique, il y a infériorité pour la fabrique de Roerstrand, au point de vue industriel et commercial, cette infériorité disparaît. L’exposition de 1867 va développer largement les relations internationales. Inconnues jusque-là, en France, les grandes fabriques étrangères ont révélé dans ce concours universel, d’abord leur existence, quelques-unes aussi leur supériorité. N’est-il pas à penser que les faïences et les porcelaines de Suède seront demandées par l’Angleterre, par l’Autriche, par la Prusse, par l’Espagne, par la France peut-être? Et, dans ce cas, n’est-il pas présumable que le commerce demandera plutôt des services de table et de toilette que des statuettes et des vases de 3000 francs? Si l’exportation suédoise s’étend de ce côté, si la fabrication augmente, si la Suède enfin voit se développer chez elle une industrie qui doit l’enrichir, n’en devra-t-elle pas plus de reconnaissance à M. de Strâle qu’à M. Godenius ?

Mais c’est toujours la vieille discussion de la suprématie de l’art sur l’industrie. Pour moi, je veux les voir également honorés, également protégés. L’artiste qui illustre son pays, l’industriel qui l’enrichit ont de3 droits égaux à la reconnaissance publique. En effet, si chez les nations modernes, l’industrie facilite la vie matérielle, les arts ne sont-ils pas le charme et la consolation de l’esprit?

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée