Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Russie - Promenade

Russie - Promenade à l'exposition de Paris 1867

Promenade en Russie? On trouvera sans doute que je n’aime guère à me limiter et que je serai fort à l’aise sur un territoire de vingt millions de kilomètres carrés, circonscrit au nord par f Amérique, à l’est par l’Asie, et touchant presque à l’Afrique par les provinces du sud, mais je m’empresse de dire qu’il ne s’agit point ici de la grande Russie, où les plus petites promenades d’un touriste peuvent être appelées de grands voyages, de très-grands voyages.

La Russie que je me propose de parcourir en ce moment du nord au midi, de l’est à l’ouest, occupe un territoire plus restreint et que l’on peut sans fatigue visiter tout entier, en détail, dans une demi-heure.

Cette Russie ne s’étend que sur mille mètres carrés, et si elle se trouve très-naturellement limitée d’un côté parla Suède, de l’autre elle touche à l’Italie, ce qui ne saurait être une frontière aussi naturelle. Vous voyez donc bien qu’il ne s’agit pas ici de la grande Russie qui, si grande qu’elle puisse être, n’ira jamais, il faut l’espérer, absorber l’Autriche entière pour s’étendre jusques à l’Italie.

On a raison de le dire ; les extrêmes se touchent, et c’est précisément en vertu de cet axiome que les frontières de l'Italie touchent aux frontières de la Russie dont je parle, et qui, vous le comprenez à merveille, est celle du Champ de Mare, la Russie de l’Exposition universelle.

Les extrêmes! Voyez-les en présence dans cette longue nef. Q’up côté un riche portique dans le style florentin, aux colonnes cannelées, aux chapiteaux composites finement sculptés; aux arabesques brillantes ; aux blanches statues de marbre dont la nudité resplendit sous les rayons du soleil ; de l’autre côté, des fourrures appendues qui semblent railler le marbre et dont le seul aspect donne des frissons ! 'Et des galeries simples, primitives, sans art, imitations de l’izba, demeure froide et pauvre du paysan russe. Voilà les extrêmes !

Rendons grâces toutefois à la Russie de ne pas nous donner des sons locaux et de ne produira aucune espèce de musique nationale,
comme plusieurs cafés situés sous la marquise. La rudesse de ce pays peut bien s’étaler sous nos yeux, imprégner notre odorat non sans attrait; mais nous aurions regret qu’elle se traduisît à nos oreilles.

Cette rudesse de la Russie saisit vivement le promeneur à l’Exposition universelle. Dans les larges fourrures, aux longs poils; dans les bonnets de peaux qui se rabattent sur les oreilles, dans ces grosses bottes de cuir qui bravent les neiges et la glace; dans ces tapis épais qui recouvrent les murs; dans ces luisantes bouilloires de cuivre; dans ces fers entassés, la rudesse du climat et la rudesse des mœurs se trouvent empreintes.

Établissez un parallèle entre les produits de la chaude Italie et ceux de cette contrée de glace. Là-bas prédominent le luxe et les fantaisies artistiques. Ici nous ne voyons guère que les objets indispensables à la vie, les produits de la nécessité; là-bas les matières premières sont façonnées, ciselées, fondues, rendues méconnaissables sous les travaux de l’artiste; ici, les matières premières sont à peine déformées, à peine manufacturées et dégrossies.

Tel est, si je ne me trompe, le caractère de l’exposition russe et l’impression qu’elle laisse dans l’esprit après l’avoir visitée en détail.

Ajoutons que c’est là ce qui la recommande à l’examen de tous les hommes qui ne parcourent pas l’exposition d’un œil distrait, mais qui cherchent à pénétrer l’esprit d’un peuple, à mesurer le niveau d’une civilisation, par une étude attentive de ses produits.

Nul n’ignore que la Russie rassemble dans ses limites la contrée la plus fertile de l’Europe et les contrées les plus incultes. Ainsi, tandis que dans les districts d’Astrakan et d’Arkhangel les terres incultes occupent 94 pour 100 de la superficie totale, dans les districts qui avoisinent le Don, la fertilité du sol est telle qu’en beaucoup d’endroits on n’emploie jamais d’engrais et que la récolte rapporte néanmoins 15,20 et même davantage. Cultivée avec soin, cette région pourrait nourrir toute l’Europe, et dans les années de mauvaises récoltes, elle exporte dans les diverses contrées occidentales tout le blé qui manque à leur consommation.

Mais dans les provinces moyennes de la Russie, la culture des céréales est peu importante. La pêche, la chasse, les forêts, les bestiaux, les abeilles sont les seules branches de revenus, et donnent à la production du pays un caractère tout spécial qui se manifeste aux regards de tous ceux qui visitent la section russe à l’Exposition universelle.

Nous trouvons dans les vitrines de cette section de nombreux produits de la pêche.

Et, par exemple, ceux de la société des pêcheries d’Elizavetinskaia-Stanitza, pays des cosaques du Don. Cette pêcherie, ainsi que beaucoup d’autres en Russie, est une vaste entreprise organisée régulièrement a la manière des grandes fabriques. Dès que le gouvernement impérial a constitué une certaine étendue de côtes 'en pêcherie, il loue cette étendue à un ou plusieurs entrepreneurs qui construisent à leurs frais les maisons nécessaires pour loger les travailleurs, pour la salaison et le séchage du poisson, pour la fabrication du caviar, de la colle de poisson, etc... les pêcheurs sont payés à la journée, et chaque pêcherie un peu importante en occupe deux ou trois cents. On le voit, la pêche est élevée chez les Russes au rang d’industrie, et nous devons ajouter qu’elle ne produit pas moins de 80 millions par année.

La chasse, quoique ses revenus diminuent d’année en année, produit presque autant que la pèche. Indépendamment de ce qu’elle donne comme nourriture au peuple de la contrée, elle fournit des costumes aux habitants; elle alimente une branche importante d’exportation et sert de base à quelques petites industries. Dans les gouvernements du Nord ont lieu les grandes chasses d’animaux à fourrures. En Sibérie surtout, ces chasses atteignent des proportions considérables. Certaines tribus de ce pays payent les impôts en fourrures. Cet impôt en nature constitue un revenu privé de S. M. l’empereur de toutes les Russies, qui prélève les plus beaux produits; par conséquent )es plus belles fourrures ne figurent pas dans le commerce.

On n’examine pas sans une vive curiosité ces dépouilles d’animaux féroces, sauvages ou singuliers, qui recouvrent les murs de la section russe. Ainsi dans la vitrine du comité d’Helsingfors, nous voyons appendues dans un pêle-mêle pittoresque des fourrures de lynx, de loup, de renard, d’isatis, de glouton, de martre, d’hermine, de loutre, d’écureuil, de lièvre blanc, d’élan, de renne, de castor... Plus loin, dans les vitrines de M. Michel Sidoroff de Krasnïoarsk (Sibérie), on voit des peaux d’ours blanc de la nouvelle Zemble, d’édredons, de cygnes, de renards de la Petchora; dans celles de M. Tezek Sultan Kirghiz du district d’Alator, à Omsk (Sibérie), nous trouvons des peaux de tigre, de panthère et de cerfs de Sibérie. Les dames s arrêtent surtout avec un plaisir des plus vifs devant la vitrine de M. Claude Reschko d’Orenbourgbourg qui contient une magnifique mantille en peau de cygne, cotée 50 roubles (200 francs), une bagatelle, comme vous voyez, et toutefois la plus délicieuse des mantilles, mais d’une blancheur tellement éblouissante, qu’elle ne saurait convenir, malgré son titre, au teint bruni des senoras andalouses. A côté de cette gracieuse fourrure, on peut encore admirer les produits de la maison Belkine, fondée à Moscou depuis trois années seulement; mais ces magnifiques vêtements, qui font la joie des dames, sont la terreur des maris. En effet, une pelisse en renard noir, de M. Belkine, est cotée 500 roubles (2000 francs); une pèlerine, avec manchons de zibeline, 4000 francs.

L’élève des bestiaux forme également une partie des revenus du peuple russe. Les chèvres fournissent le lait, le fromage et des tissus fabriqués avec leur poil. On en voit divers échantillons à l’Exposition. Les rennes domestiques fournissent la corne et des peaux; les veaux, des cuirs pour les chaussures; les porcs, du crin et des poils. Cette dernière production, fort estimée, est exportée en Europe et rapporte environ 16 millions chaque année. Le jury international a décerné à MM. Mamantof frères, à Moscou, une médaille d’or pour les soies de porc et les crins qu’ils ont exposés. Les bestiaux fournissent du suif, des savons, et cette branche de reproduction donne chaque année un revenu d’environ cent millions de francs.

L’industrie des suifs, très-répandue, occupe à peu près sept mille ouvriers dans 700 usines ; les gouvernements du sud et du sud-est sont ceux qui possèdent le plus grand nombre de fonderies. On n’ignore pas qu’en Russie le suif sert, dans quelques provinces, à la préparation des aliments; on en fait donc une consommation considérable, et, tout ce que le pays en peut produire suffit à peine aux besoins de sa population.

L’éducation des abeilles est très-répandue aussi dans l’empire.

Si le suif offre une matière utile à l’alimentation des classes pauvres, les abeilles sont, pour les ouvriers et les paysans, une précieuse ressource. La religion orthodoxe, observée scrupuleusement, prescrit le maigre en bien des circonstances, le sucre est d ailleurs en Russie d’un prix très-élevé, le bas peuple le remplace par le miel, qui lui sert aussi de nourriture aux jours d'abstinence.

L’abeille fournit encore la cire dont les églises orthodoxes emploient des quantités vraiment prodigieuses ainsi que les classes aisées. Les manufactures russes travaillent les bougies avec beaucoup de soins et d’art. On peut en voir de très-beaux spécimens exposés par M. Matchikhim, de Saint-Pétersbourg ; ce sont des produits très-lins, très-épurés, très-diaphanes. On remarque surtout ses cierges d’église dorés et festonnés délicatement, ses beaux cierges pour cérémonie nuptiale travaillés avec art, couverts d’arabesques et d’ornements. Les produits de M. Moschnine, de Pokrov, gouvernement de Moscou, nous ont paru mériter aussi l’attention des connaisseurs. Les cuirs de Russie, très-renommés, comme chacun le sait, servent de matière à de nombreuses industries. On fabrique avec ces cuirs, non-seulement des chaussures et des vêtements, mais aussi des malles, des fauteuils, des nécessaires de voyage, des étuis, des porte-monnaies, des porte-cigares, des sacs, etc. Mais nous reviendrons dans un autre article sur cette branche remarquable de l’industrie moscovite.

La fabrication des draps en Russie est très-importante. Elle suffit à la consommation intérieure, et, depuis quelques années, elle s’exporte dans certaines contrées environnantes, et, par exemple, en Chine. Plusieurs maisons de Saint-Pétersbourg et de Moscou fabriquent spécialement pour le Céleste Empire. Citons celle de M. Bakine, à Moscou, qui n’emploie pas moins de 1800 ouvriers, et qui produit trente mille pièces par an, c’est-à-dire pour une valeur de 10 millions à peu près. En général les draps fabriqués en Russie paraissent solides, mais peu brillants, leurs prix ne sont pas relativement très-élevés. La moyenne peut en être évaluée à 10 ou 11 francs le mètre. Depuis quelques années, l’industrie russe se livre avec quelque succès à la fabrication des draps fins. Les Elbeuf, la draperie anglaise sont bien imités. Le jury international a voulu récompenser ces efforts en accordant de nombreuses médailles d’argent et de bronze aux manufacturiers de la Russie.

Citons encore les produits forestiers. Ils forment des branches de revenus très-importantes. Le pin, le sapin, le mélèze, le bouleau, le cèdre même sont les essences les plus répandues. On évalue à 600 millions les revenus annuels de l’industrie forestière. La partie de ces bois exportée sert surtout aux constructions navales. On fabrique encore en Russie des panneaux et des caisses de voiture pour l’exportation ; mais la plus grande partie des bois est consumée ou employée à l’intérieur.

On peut se figurer aisément la quantité prodigieuse de bois nécessaire au chauffage de la Russie, où les mines de houille sont très-rares. Dans ce pays où l’hiver est si long et si rude, le paysan n’éteint jamais le feu de son foyer, il est même obligé d'entretenir une flamme intense dans l'être afin de réchauffer sa pauvre cabane, et de pouvoir s’y livrer à ses travaux manuels.

La construction exige aussi beaucoup de bois, puisque la plupart des maisons russes sont en planches, et que ces maisons ne durent guère; si, en effet, l’on en croit les statistiques, le feu consume annuellement 60 000 maisons soit dans les villes, soit dans les campagnes.

Disons, en terminant cette revue des principales productions de la Russie, que les arbres fournissent encore diverses gommes, divers sucs tels que la résine, le goudron, la potasse, la térébenthine dont on peut voir de très-nombreux échantillons dans les vitrines de l’école forestière du gouvernement de Vologda, dans celles des gouvernements de Linino, d’Arkangel et parmi les produits de divers particuliers.

Dans cette revue nous n’avons pas donné sur la pêche et la chasse en Russie tous les détails que comportent ces deux branches très-importantes de la production. Elles méritent d'être traitées à part, et elles seront développées prochainement par M. H. de la Blanchère, dont la compétence en ces matières est bien connue.

On sait quelle est dans ce pays l’importance de la fabrication des cuirs, elle ne rapporte pas moins de 450 millions par année, ce chiffre en dit plus que toute espèce de commentaires; ajoutons qu’elle occupe environ treize mille ouvriers dans deux mille cinq cents établissements.
Les plus considérables de ces établissements se trouvent à Saint-Pétersbourg, Moscou, Kalouga, Tver, Kasan, c’est-à-dire dans les gouvernements du nord-ouest : on en compte également un très-grand nombre en Sibérie.

Des villes entières vivent uniquement de l’industrie des cuirs et, par exemple, Tioumen dans le gouvernement de Tobolsk (Sibérie). Tioumen possède plus de cent tanneries qui produisent ensemble 4 millions par an. Dans quelques districts on se livre surtout à la fabrication des youftes, cuirs imperméables très-renommés. Et dans presque toutes les tanneries du nord on prépare des maroquins, des peaux de renne, des peaux chamoisées, des cuirs vernis, etc...Enfin dans toutes les tanneries on prépare un très-grand nombre de peaux de moutons avec toison adhérente, ces peaux se vendent à bas prix et servent de pelisses aux hommes du peuple pendant l’hiver.

On peut voir, en examinant l’exposition russe, de quelle utilité les peaux et les cuirs peuvent être dans les contrées septentrionales de ce pays, où l’hiver est si long et si rigoureux. On y trouve des bonnets en peau de mouton, en astrakan, en chèvre; des pelisses, des pantalons en peaux, des souliers, des bottes en cuirs fourrés, des gants fourrés ; le cuir ou les peaux fournissent donc en hiver toutes les parties du costume russe des pieds à la tête.

Dans les vitrines des exposants nous voyons figurer un très-grand nombre de chaussures de toutes formes et de toutes dimensions, de toutes valeurs aussi, depuis la botte du boyard jusqu’à celle du plus humble artisan. Les premières sont cotées en général de 80 à 150 francs la paire, les dernières se vendent 14 ou 15 francs; entre ces deux spécimens on trouve toutes les variations de prix, de même que l’on voit toutes les variations de formes. Bottes fourrées ou non fourrées, vernies ou non, à tiges vertes, rouges, jaunes; bottes de chasse, de cheval, de promenade. Le soulier lui-même s’y montre sous toutes les peaux, sous toutes les apparences, et devient tour à tour aristocratique, bourgeois ou.populaire. J'ai vu dans une vitrine une paire de babouches mignonnes cousues et piquées avec un fil d’or et rehaussées de paillettes; c’était oriental et digne de chausser le pied charmant d’une aimée, et tout à côté s’étalait sans façon une paire de gros laptis, chaussure faite d’écorce de tilleul et destinée sans doute à la femme de quelque pauvre diable de pêcheur.

Le cuir n’est pas seulement employé pour les chaussures, il sert aussi beaucoup dans plusieurs industries, nous voyons les cuirs employés en grandes quantités par la carrosserie et la sellerie. Les nombreux articles de sellerie exposés par les Russes prouvent qu’ils possèdent de très-habiles ouvriers, et que le travail est digne de l’excellence des matières premières mises par la nature à leur disposition.

Le cuir sert encore beaucoup dans la fabrication des malles et nécessaires de voyage; M. Guillaume Nissen, de Saint-Pétersbourg, a mis sous nos yeux un certain nombre d’objets sortis de ses fabriques. Ces objets sont assurément bien dignes de la récompense que le jury a décernée àM. Guillaume Nissen. Ses beaux nécessaires, ses sacs de voyage, ses étuis sont faits avec le plus grand soin, et les cuirs rouges qui ont servi à leur fabrication sont de qualités supérieures.

Ces cuirs rouges, connus sous le nom de cuirs de Russie, servent encore à fabriquer des reliures, des sticks, des porte-cigares, des coffrets, des boîtes à gants, des porte-monnaie; depuis quelques années ils sont très-répandus en France, mais ils ne se fabriquent ni chez nous, ni chez les Russes, ils nous viennent presque tous de l’Autriche.

C’est pourtant de la Russie que nous sont venus d’abord ces sortes de cuirs qui ne diffèrent des autres que par la préparation.

Cette préparation, que l’on est peut-être curieux de connaître, consiste en ceci : on fait macérer les cuirs pendant quarante-huit heures dans un bain de 1 kilogramme de farine de seigle pour dix peaux, on fait fermenter la farine avec du levain, et l’on délaye le tout dans une quantité d’eau suffisante. On transvase les peaux dans des cuves d’eau où on les laisse dégorger, puis on les lave à la rivière. On les plonge et les travaille ensuite deux fois par jour pendant quinze jours consécutifs dans une décoction d’écorce de saule; enfin on les imprègne du côté de la chair avec de l’huile provenant de la distillation d’écorce de bouleau; le cuir ainsi obtenu est coloré en rouge et très-recherché par ce qu’il ne moisit pas a l’humidité et qu’il n’est jamais attaqué par les insectes, que sa forte odeur éloigne même de son voisinage.

Examinons maintenant les produits des mines russes. Dans l'immense territoire de l’empire on retrouve à peu près tous les métaux connus, nous ne parlerons ici que des principaux. — L'or se rencontre sur le revers oriental de la chaîne de l’Oural et dans quelques districts du sud. La production atteint en moyenne 70 millions par an. A l’Exposition figurent quelques échantillons des mines d’or de Miask (Orenbourg). Ces mines produisent à peu près 1800 livres d’or, elles sont exploitées par huit cents ouvriers.

Le platine ne rend guère que 2000 livres par an. Autrefois le gouvernement russe frappait certaines monnaies en platine et la production était beaucoup plus importante, mais, depuis que la monnaie de Saint-Pétersbourg ne se sert plus de ce métal, plusieurs mines ont été complètement abandonnées.

Les mines d’argent appartiennent toutes à l’empereur de Russie, on ignore le chiffre que peut atteindre le rendement des minerais de ce métal
Le cuivre est depuis longtemps exploité dans les mines de l’empire, et depuis bien des siècles diverses industries basées sur ces métaux donnaient des produits remarquables; qu’il nous suffise d’en citer comme preuve cette fameuse cloche de Moscou, qui figure aujourd’hui sur l'une des grandes places de la ville comme un monument, et qui a éprouvé bien des infortunes. Cette cloche fut fondue vers 1200; déjà vers 1340, Jean Danielovitch, s’étant arrogé le pouvoir sur la ville de Tver, fit envoyer à Moscou, capitale de sa principauté, cette énorme cloche, la plus grosse qui fut jamais fondue, et qui, précipitée en 1813 du haut d’une tour, put résister à cette chute, ainsi qu’à l’incendie terrible qui dévora la ville.

La production du cuivre atteint, en Russie, le chiffre de 10 millions par année, onze mille ouvriers sont occupés à l’extraire des mines. Le zinc produit peu. Le plomb produit un peu plus, mais pas assez pour suffire aux besoins intérieurs.

Le fer est, à vrai dire, le métal russe par excellence ; c’est celui de tous les métaux qui se trouve en plus fortes quantités; toutefois, il ne saurait suffire aux besoins de 80 millions d’habitants, et la Russie doit demander à la Suède les fers qui lui manquent. Les fers russes sont excellents et propres à tous les usages, mais d’un prix très-élevé qui les rend inaccessibles à la masse du peuple. Les principales causes de la cherté des fers sont : la concentration des mines aux extrémités de l’empire, à uns grande distance des principaux centres de consommation, et l’absence du combustible minéral dans de bonnes conditions d’exploitation. La plus grande partie des fers russes est en effet travaillée au charbon de bois presque uniquement employé par les forges.

Malgré ces désavantages, on rencontre dans l’empire de très-nombreuses usines où les fers sont travaillés. Presque chaque gouvernement possède des mines de fer et des ateliers importants.

Citons, en première ligne, le département des mines de Pologne, à Varsovie, il expose des minerais d'excellent rapport, et des fers de très-bonne qualité; ces fers, travaillés par 5000 ouvriers, produisent environ 5 millions par année; l’usine de SI. Benardaki fournit une grande quantité de fers affinés. Citons surtout l’usine du prince Paul Demidoff. Les millions de ce prince sont fort connus en France, mais les usines qui les lui rapportent par leurs bonnes dispositions sont beaucoup moins célèbres.

Ces usines, situées dans le gouvernement de Perm, travaillent le fer, le cuivre, l’or et le platine. L’exposition de M. Paul Demidoff se compose de 182 lots, comprenant le fer et le cuivre à tous les degrés, depuis le minerai brut jusqu’à l’acier cémenté, travaillé au marteau. Un de ces lots se fait remarquer entre tous, il attire les regards d’envie de tous les visiteurs, et vaut à lui seul toute une fortune. C’est une pierre précieuse étalée à nu, sans méfiance aucune, parce que, si elle tente tous les regards, elle né saurait tenter beaucoup de forces. Cette pierre précieuse est, en effet, un bloc de malachite du poids respectable de 2130 kilos. Ce bloc fut découvert en 1840, dans la mine de cuivre de Medno-Roudiansk, appartenant a la famille Demidoff.

Les usines de Taguil appartenant à cette famille princière, l’une des plus puissantes de la Russie, ont été fondées en 1725, sur une propriété de 65000 ares, elle est située sur les deux versants de l’Oural, et elle occupe 54000 ouvriers des deux sexes. Dans cette immense propriété, se trouvent 24 mines de cuivre toutes explorées; une montagne, amas énorme de fer magnétique; 107 gisements aurifères et 20 gisements de platine. Le matériel de fabrication se compose de 24 fours à cuivre, 7 hauts fourneaux, 38 feux comtois, 37 fours à pudler, 32 four3 à souder.
Citons enfin les produits de l’usine de Petrozavodsk, arsenal militaire où l’on fabrique des engins énormes et qui a fondu tout d’une pièce un obélisque en fer, aussi considérable que celui de la place de la Concorde, à Paris. Cet obélisque est dressé dans la ville même de Petrozavodsk.

Et, maintenant, résumons en quelques mots cette promenade à travers les productions de la Russie, et disons quelle est l’impression laissée par elle dans notre esprit.

L exposition russe est celle d’une nation pleine de force et d’une étonnante vitalité, mais vouée bien plus aux industries de nécessité première qu’aux industries de luxe. Un tel état de choses n'est pas uniquement le résultat de l’inclémence du ciel dans la plus grande partie de cet empire, mais une conséquence des mœurs et de la nature du gouvernement. Nous croyons que la Russie peut et doit développer rapidement ses forces productives, non pour les répandre sur l'Europe, qui n’en a pas besoin, mais pour les déverser sur le continent asiatique et pour initier ces contrées aux progrès modernes. Sj la Russie dirigeait toutes ses forces vers ce but, elle deviendrait bientôt le trait d’union entre l'Orient et l’Occident, au lieu de les séparer comme un obstacle infranchissable.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée