Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Okel (Okala)

Okel (Okala) à l'exposition de Paris 1867

Un peu plus loin et en descendant vers la porte Suffren, on aperçoit une grande maison égyptienne. C’est une habitation comme il en existe plusieurs au Caire et surtout à Assouan dans la haute Égypte, où la grande chaleur est plus supportable dans les cours intérieurs que dans les rues.

L’aspect général de cette maison est grandiose quoique fort simple. Ces grands bâtiments sont combinés de manière à ce que les hommes puissent facilement vivre en commun, se rendre des visites de politesse et d’affaires, vendre, acheter, échanger leurs marchandises et leurs idées, se réunir les uns chez les autres sans cependant laisser en aucune façon pénétrer qui que ce soit dans la vie intime intérieure, celle que l’on passe avec la plus belle moitié du genre humain.

C’est dans la boutique, ou le divan, ou la première cour des habitations que les rapports des hommes ont librement lieu : les étages supérieurs sont occupés par les harems, refuge de la famille où le père seul peut pénétrer. Toutes lés fenêtres de cette partie des habitations sont garnies de moucharabiehs ou jalousies resserrées à travers lesquelles il est impossible de rien saisir de la physionomie des femmes et des jeunes filles qui viennent, à visage découvert, respirer un peu d’air frais derrière ces mailles de bois si rapprochées.

Il y aurait des volumes à écrire sur l’état moral et physique des femmes orientales : mais tout ce que l’on peut dire à ce sujet doit manquer d’exactitude par la raison bien simple que les observations sont extrêmement difficiles. L’impénétrabilité de la vie musulmane intime et l’ignorance absolue dans laquelle nous sommes en Europe des sentiments de la femme arabe, sont telles qu’il faut mettre en quarantaine les récits des voyageurs à ce sujet.

On raconte une foule de chroniques qui sont pleines de péripéties très-dramatiques et qui finissent ordinairement très-mal pour les étrangers trop curieux ou pour les femmes trop romanesques. C’est le seul côté par lequel les mœurs orientales ont conservé en Égypte quelque chose de sévère : hors de là je ne connais pas de peuple avec lequel les rapports ordinaires aient plus de charme et de douceur.

La maison arabe de l’Exposition représente un okala. C’est ainsi qu’on nomme les cours intérieures dans lesquelles sont réunis plusieurs boutiques ou magasins.

J’en ai vu au Caire de beaucoup plus grandes que celle-ci, j’en ai vu aussi de plus petites. En général, ce sont des négociants, ou marchands, ou fabricants du même genre qui occupent toutes les boutiques d’une même okala ou okel, qui prend alors le nom de l’industrie qui s’y est réfugiée.

Il y a au Caire l’okel des bijoutiers, des marchands de tapis, des tailleurs, des droguistes et souvent plusieurs okels pour la même industrie qui sont plus ou moins rapprochés les uns des autres, mais en général dans le même quartier.

Ici, pour donner une idée de la manière très-originale et quelquefois très-naïve dont s’exercent les industries égyptiennes, on a réuni dans la même okala plusieurs marchands ou fabricants dont les articles n’ont pas de rapport entre eux. Cela n’arrive presque jamais en Égypte.

Ordinairement la porte principale de l’okel donne asile à une toute petite échoppe de caouaggi, c’est-à-dire marchand de café chaud, qui a l’œil constamment fixé sur son domaine; dès qu’un client est accueilli avec une certaine grâce par un des marchands de l’okel et qu’il s’assied sur la devanture de sa boutique, le caouaggi arrive avec ses petites tasses de café chaud. Il est en compte avec tous les négociants de l’okel, et vous feriez quelque chose de déplaisant soit en refusant, soit en voulant payer le café. On est très-vite au courant de ces petits usages qui ont en Orient plus d’importance qu’on ne pense.

En avant de l’okala, on a pratiqué un grand café arabe tel qu’il en existe quelques-uns au Caire et dans les autres villes d’Égypte. Le café se prend partout en Orient : mais dans ces établissements on va surtout pour fumer le narguilé, jouer aux dames ou aux échecs, entendre pérorer quelque beau diseur ou retrouver quelques amis. Ces établissements sont rarement ouverts le soir; car vers la tombée de la nuit chacun rentre dans sa famille et se dérobe à toutes ses relations jusqu’au lendemain matin.

Ici les étages supérieurs de l’okala ont été disposés pour recevoir quelques objets curieux. Une salle, entre autres, renfermera une collection anthropologique du plus haut intérêt.... pour les savants : elle contient quatre cent vingt-trois crânes, dont quelques-uns remontent à une grande antiquité, et six momies de la plus belle conservation. Mais c’est peu réjouissant pour ceux qui n’ont pas dirigé leurs études dans cette direction.

Une autre salle sera réservée pour les travaux de la Commission égyptienne. Honneur à elle, ceux qu’elle a faits jusqu’à ce jour sont au-dessus de tous les éloges.

Rendons aussi justice à l’habile architecte qui a surveillé et exécuté tous ces travaux si difficiles, si délicats. M. J. Drevet, architecte de la Commission vice-royale égyptienne, a acquis des titres incontestables par la réussite complète de son œuvre.

La Commission égyptienne, par un sentiment plein de goût, a voulu rendre hommage à l’illustre savant dont la France est si fière.

Elle a placé entre le temple de Philoé et l’okel la statue de Champollion.

Le célèbre académicien est représenté dans l’attitude méditative qu’il dut avoir souvent en présence de la Pierre de Rosette découverte en 1799 par la première expédition française en Égypte. Cette inscription, aujourd’hui à Londres, relate les faits historiques de la minorité de Ptolémée V, qui régnait 193 ans avant Jésus-Christ. Ils sont consignés en trois langues : hiéroglyphes, égyptien vulgaire et grec.

C’est à l’aide de l’inscription de Rosette que Champollion trouva, le premier, la clef des hiéroglyphes, que les savants archéologues lisent couramment aujourd’hui; ils les prononcent même. On se rend un peu moins facilement compte des données sur lesquelles on a basé la découverte de l’euphonie hiéroglyphique, Il est probable qu’elle laisserait quelque chose à désirer aux oreilles délicates d’un de ses bruns personnages, retracés si fidèlement sur les murs du temple que nous venons de voir; mais, cela n’en est pas moins fort ingénieux.

Il n’y a pas encore si longtemps que les plus vieux d’entre nous ne puissent s’en souvenir, l’état des routes, en France, laissait beaucoup à désirer. On ne s’étonnera donc pas outre mesure si nous disons qu’en Orient elles sont à créer pour la plupart.

Cette absence déroutés explique,.dans des contrées assez fertiles pour fournir, presque sans travail, et bien au delà du nécessaire, à la consommation de leurs habitants, le manque dé mouvement commercial ailleurs que sur le littoral, bordé par les grands chemins maritimes; la rareté des voyages et l’obligation de les faire en troupes; l’inutilité d’hôtelleries dont l’existence serait»du reste impossible; et la nécessité absolue de les remplacer par des établissements d’un autre genre, inconnus en Europe, et destinés à servir d’abri aux voyageurs et à leur fournir les moyens de tirer parti des ressources qu’ils doivent porter avec eux.

Ces établissements, que l’on appelle communément eu France caravansérails, mot peu usité en Orient, portent chez les Turcs et les Persans le nom de Han, et chez les Arabes celui d'Okel ou Okala. La charité musulmane, qui seule en fait les frais, place généralement ces constructions dans quelque site convenable pour le repos, après de longues fatigues, au fond d’un vallon où les hommes d’escorte : Zaptiés, Cawass, du même soldats, en poussant de côté et d’autre un temps de galop, les découvrent cachés dans un pli de terrain, et assis autant que possible sur le bord d’un Cours d’eau ou près d’une source.

Les voyageurs, pourvus de tapis, de nattes et de coussins pour le coucher, et de vivres achetés à la dernière halte faite dans une ville, y trouvent des chambres vastes et commodes, des fourneaux, en maçonnerie et quelquefois aussi des ustensiles pour la cuisine. Près de là, l’un au sommet de la colline, dans les bois qui couvrent son front, l autre à son pied, coulant sur un sable fin, sont le feu et l’eau.

Dans les villes, la libéralité des souverains et celle des riches particuliers pourvoient, au moyen de ces mêmes Hans, au logement des étrangers dont le séjour, de peu de durée, sera limité par la vente de marchandises apportées du fond de provinces lointaines. Des magasins en pierre, bien voûtés et bien clos, reçoivent provisoirement ces denrées, près du petit appartement, composé de deux ou trois chambres, qu’on accorde aux riches moyennant un faible loyer, et aux pauvres gratuitement. Des cuisines situées au rez-de-chaussée fournissent, à bon marché, la nourriture aux habitants du Han; un café, rendu d’absolue nécessité par les habitudes orientales, ne manque jamais d’y être adjoint; c’est presque toujours là que se traitent les affaires.

On utilise la vaste cour qui s’étend au milieu d’un Han ou Okel en y construisant, comme à celui du Champ de Mars, des chambres pour des ouvriers, ordinairement tous du même métier, qui en font à la fois leur atelier et leur boutique, et où les matériaux qu’ils mettent en œuvre et jusqu’aux moindres détails de leurs procédés d’exécution sont constamment à portée de la vue de l’acheteur.
Au milieu de la cour s’élève toujours une fontaine où des robinets sont disposés circulairement, pour les ablutions religieuses. Au Champ de Mars, cette fontaine, ainsi placée, aurait gêné la circulation; voilà pourquoi elle se trouve dans une chambre ou plutôt dans une niche profonde, sur le côté de l’édifice, à l’endroit même d’où, sur notre gravure, l’on voit sortir un Arabe qui vient sans doute de s’y disposer à l’une des prières obligatoires de chaque jour.

En face du portique de l’Okel du Champ de Mars, est la porte d’un café, un peu plus confortable peut-être que ceux des Hans de l’Orient, mais qui du reste leur est semblable dans toutes ses dispositions architecturales, tant grandes lignes que détails d’ornementation. Il y manque pourtant, au milieu de la salle, le bassin à jets d’eau traditionnel, la fontaine de marbre ou d’albâtre à vasques superposées, de l’une à l’autre desquelles l’eau s’échappe et retombe tour à tour, avec un murmure cristallin, chant monotone accompagné en basse par le gargouillement grave du narghileh.

L’entrée de ce café n’est pas publique; mais on y est admis sur la présentation de jetons que l’on se procure en s’adressant à M. Charles-Edmond Choïesky, commissaire général de l’exposition vice-royale égyptienne.

Muni de ces jetons, on est reçu avec une politesse toute française par l’intendant du logis, Abdallah Sadyk, qui vous fait servir, avec un empressement digne d’éloges, le café et le tchibonk ou le narghileh, offerts gratis aux visiteurs.

Ces consommations sont entourées de toute la couleur locale désirable: six domestiques arabes, au teint basané, vêtus de robes noires sobrement brodées d’or, coiffés de turbans de fine laine damassée, chaussés de babouches rouges ou jaunes, à pointes légèrement relevées, et ceints du tablier blanc, insigne de leur grade, servent le café dans la petite tasse de porcelaine, élégamment supportée par le zarf de filigrane d’argent, que tant de Parisiens émérites s’acharnent à prendre pour un coquetier.

Ils vous apportent avec gravité le tchibouk à l'imamé d’ambre, cerclé de jade ou d’aventurine, à défaut de diamants; au long tuyau de bois d’érable revêtu d’un étui de cachemire, dont les plis sont arrêtés au milieu et aux deux extrémités par des anneaux formés de fils d’or et d’argent; au lulé de fine terre rouge,- bourré d’un odorant tabac blond ; ou bien, si vous le préférez, le narghileh de forme antique, monument de bronze doré ou d’argent massif, enjolivé de sculptures, de gravures et de nielles, sur lesquelles l’œil aime à se reposer, tandis qu’on savoure l’âcre arôme du tumbeki.

Lorsque vous avez suffisamment joui du charme de cette réception tout orientale, et pris une faible idée du Kief, hélas la lettre close pour la plupart des Occidentaux, la porte vous est respectueusement ouverte, et vous en profitez pour monter à l’étage supérieur, où sont situés l’appartement de la commission vice-royale, et la salle réservée à la collection anthropologique, que vous pourrez également visiter au moyen d’une carte signée Charles-Edmond, qui vous sera courtoisement octroyée, sur demande écrite.

Vous y verrez, dans des vitrines disposées autour de la salle, environ cinq cents têtes de momies classées par dynasties et en même temps par localités. Au bas de ces vitrines, des sarcophages, les uns ouverts, les autres fermés, montrent la momie entière, ici encore enveloppée de ses linges et bandelettes, là, mise à nu pour servir aux études anthropologiques. Une pareille collection, unique jusqu’aujourd’hui, ne saurait manquer d’être de la plus grande utilité pour la science.

Avant de quitter l’Okel pour rentrer dans le Parc, n’oublions pas d’admirer les moucharabieh dont sont décorées les fenêtres, à l’imitation de celles des maisons du Caire. Ce sont des grillages en bois, formant par leurs entrelacements des dessins à jour extrêmement compliqués, d’un charmant effet, destinés à permettre aux femmes la vue du dehors, en les cachant elles-mêmes aux regards indiscrets.

Il va sans dire qu’on ne trouve pas de semblables moucharabieh dans les Hans ou l'Okels, toujours exclusivement habités par des hommes; mais ils sont là pour donner une idée de la vie intime des Orientaux, et servir en même temps d’ornements à l’édifice du Champ de Mars, double modèle, dans ses détails, d’une riche maison particulière, et dans son ensemble, d’une habitation pour les voyageurs et les ouvriers.

En sortant, remarquons aussi ce lustre de bronze si curieusement ouvragé, qui pend du plafond de la salle ; il vient de la mosquée de Kaïd Bey, au Caire, où il servait aux illuminations. Sur chacune de ses faces, trois ou quatre étages de bras de fer superposés et se projetant au dehors, supportaient des godets de verre remplis d’huile, où brûlaient nuit et jour des mèches allumées. Pendant les nuits de fête, on remplace ces veilleuses par d'innombrables bougies de cire, offertes en ex-voto ; tous les lustres des mosquées en sont couverts, et l’on y ajoute encore une grande quantité de fils de fer sur lesquels sont aussi fixées des bougies, et qui traversent l’édifice dans tous les sens, formant eu traits de lumière mille dessins capricieux.