Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Espagne

Espagne à l'exposition de Paris 1867

Un ambassadeur d’Espagne à Venise au dix-septième siècle fut un jour conduit dans des caves delà Banque, et comme on lui faisait admirer les richesses de la République des Doges, il répondit en regardant les coffres remplis de sequins : — Ces trésors-là n'ont pas de racines dans le sol, comme ceux du roi mon maître! Il faisait ainsi allusion à la quantité, bien autrement inépuisable, d’or et d’argent que la monarchie espagnole pouvait tirer de ses vastes possessions en Amérique.

C’était sans doute un mot d’une parfaite justesse dans la circonstance où il fut prononcé; mais aujourd’hui, au bout de deux siècles, cette assertion s’offre à notre esprit comme une chimérique rodomontade; car, hélas ! les millions de la République de Venise ne sont pas plus engloutis dans les vagues de l’Adriatique que les galions légendaires n’ont disparu également dans les abîmes de l’Océan et dans le gouffre du temps.

Nous aurions préféré que le représentant de l’Escurial eut pu répondre en pareil cas:
« L'Espagne est bien autrement riche, car sa richesse se fonde sur l’industrie de ses habitants. »
Aussi, afin d’avoir le droit d’excuser et de reconnaître une certaine infériorité dans le présent, ferons-nous précéder cette étude de quelques considérations rétrospectives sur les crises et les éventualités industrielles de l’Espagne dans le passé. Ces causes de déchéance graduelle nous semblent tellement multiples et diverses, que pour les bien faire comprendre nous allons d’abord citer quelques particularités historiques et locales qui sont généralement peu connues.

Eh bien, voulez-vous savoir pourquoi Madrid, la capitale de la gigantesque monarchie de Philippe II, ne s’est point accru comme étendue et comme population à l’instar de Londres et de Paris? Croyez-vous que cela tienne à ce que, même au commencement du règne de Charles-Quint la résidence de la cour fût encore à Valladolid? Supposez-vous que ce soit donc parce que Madrid n’est devenu la capitale de l’Espagne qu’après la longue formation de l’unité espagnole, et qu’ainsi le temps lui a manqué pour grandir depuis trois siècles? Mais songez au prodigieux développement qu’ont pris Paris et Londres pendant le cours de cette même période ; quant à Madrid, voici le singulier, l’inimaginable monopole royal qu’on imagina pour faire honneur à cette ville en l’élevant au rang de capitale; un édit fut rendu d’après lequel....

Sa Majesté le roi devait être le propriétaire du premier étage de toute nouvelle maison.

Était-ce là une prime d’encouragement pour pousser à bâtir? Quel pouvait être le propriétaire d’un terrain assez insensé pour penser à construire dans de pareilles conditions? Et comme la première chose pour avoir des habitants dans une ville, c’est qu’il y ait d’abord des maisons pour les loger, Madrid se trouvait ainsi condamné à rester stationnaire pendant un laps indéfini.

Si d’un côté Madrid n’a pas grandi, une autre ville parmi les plus importantes de l’Espagne, Cadix, n’a fait depuis longtemps que diminuer comme population et comme richesse. La sécurité de sa rade autant que sa position géographique, offrent de tels avantages, que Charles-Quint, dans ses dernières instructions, recommandait à Philippe II de bien garder trois ports: Flessingue dans les Pays-Bas, Cadix en Espagne et la Goulet te en Afrique. Nous n’avons pas à nous demander ce que sont devenus, aujourd’hui pour l’Espagne, la Goulette et Flessingue; Cadix seul lui reste, mais c’est dans un tel état de déchéance, que s’il a été . conservé comme possession, on peut dire qu il a été également perdu comme réelle valeur. Placée cependant à l’extrémité sud-ouest de l’Europe, cette ville en semblait l’avant-garde pour les relations avec l’Amérique; nul endroit au monde n’était mieux situé pour servir à l’échange des produits des deux continents. En effet, sa prospérité mercantile se ressentit longtemps de cette position admirable ; c’était dans ses eaux qu’arrivaient les galions du Pérou, chargés d’or comme des mines flottantes.

Puis, par degrés, cet édifice de fortune s’est écroulé comme s’il avait été échafaudé sur des fondations de sable. Les bricks porteurs des dépouilles du Nouveau Monde, s’en allèrent débarquer leurs trésors sur d’autres rivages. Joignez à cela un autre germe de mal provenant de l’impéritie administrative des droits exorbitants de douane, comme un parti pris de stériliser une source féconde; Cadix n’a été déclaré un port franc que vers la fin du règne de Ferdinand VII.
Le moyen de raviver s’appliquait alors sur un corps agonisant, la régénération ne pouvait se greffer sur la décadence accomplie; Cadix ne comptait plus, le Havre et Liverpool l’avaient remplacé.

Sur d’autres points moins importants, plus d’une industrie locale s’est perdue graduellement. On citait, par exemple, il y a cent ans, le vin de Ribadavia, dans la Galice, comme le meilleur vin d’Espagne; quel est le gourmet assez érudit aujourd’hui pour connaître ce cru complètement ignoré? Dans cette même Galice, ce point de l’Espagne si productif et si peu exploité, la pêche des anchois suffisait aussi à la richesse de Redondela. Je ne parlerai point de Saint-Jacques-de-Compostelle qui a perdu de son renom au fur et à mesure qu’a diminué l’usage longtemps consacré de faire des pèlerinages à sa châsse merveilleuse constellée de diamants et de miracles. Je-n’en puis pas moins continuer ce triste inventaire de la décadenoe de tant de villes espagnoles. Ainsi, la montagne sur laquelle est bâtie Antéquera produit une grande quantité de sel qui se cuit de lui-même par l’ardeur du soleil; cet avantage exceptionnel n’a pas stimulé l’activité des habitants du pays à exploiter une pareille source de fortune. Ainsi, toute la contrée aux environs de Marchena en Andalousie est une véritable pépinière d’olives, source de richesse agricole que l’on faisait valoir autrefois, et qui est aujourd’hui négligée par une impardonnable indolence. Ainsi encore, à Sarréal en Catalogne on travaillait des carrières d’un albâtre assez beau et poli pour en faire des glaces ; et ce produit merveilleux n’est pas même connu aujourd’hui sur les marchés de l’Europe; ainsi, on a cessé de tirer parti de ces fameux draps dont Avila s’enorgueillissait comme de la naissance de sainte Thérèse; ainsi, on vantait autrefois les pièces de monnaie frappées à Ségovie, et maintenant, la monnaie oui a le plus cours en Espagne, ce sont les pièces de cinq francs d’origine française; on les appelle dans la langue moderne castillane des napoléons, et ce mût est aujourd’hui consacré là-bas autant qu’en France celui de louis pour désigner vingt francs en or.

En continuant nos investigations sur les causes diverses qui ont paralysé l’industrie en Espagne, nous devons reconnaître aussi qu’elle ne s’y est pas développée dans une proportion normale faute d’une rémunération suffisante. Comme document à l’appui de notre dire, nous mettrons sous les yeux du lecteur quelques extraits d’un calendrier du règne de Philippe III, par Conséquent du commencement du dix-septième siècle, c’eSt-à-dire de l’époque la plus florissante de la monarchie espagnole.

Voici tes émoluments que recevaient pour tout salaire quelques-uns des marchands, des fournisseurs attachés à la cour :
L’arquebusier ......50 ducats par an
Le doreur . . ......50 ducats par an
L’armurier..........100 ducats par an
Le carrossier ......60 ducats par an
Le plumassier ......50 ducats par an
Le sellier..........60 ducats par an
Le chirurgien ......4 réaux par jour
Le barbier, ........4 réaux par jour
Le cuisinier........4 réaux par jour
Le bijoutier .......40 ducats par an
Le pelletier........50 ducats par an
Le chapelier........30 ducats par an
Le tailleur. .......50 ducats par an
Le cordonnier ......50 ducats par an
La couturière. .....40 ducats par an
La blanchisseuse....40 ducats par an

Le ducat espagnol valait cent cinq sous de monnaie française; quatre réaux ne font pas même un franc; admettons en outre que l’argent. valût alors quatre fois plus qu'aujourd’hui, calculez même de Cette manière combien était modique cette rétribution, surtout quand il s’agissait de payer le travail de gens qui devaient être éminents chacun dans sa partie, puisqu’ils avaient le privilège d’être attachés au service de la famille royale.

Telles sont en partie les causes latentes ou manifestes qui ont dû empêcher l’industrie espagnole de prendre tout son essor; tantôt, des avantages fallacieux sans résultat; tantôt le manque de stimulant lucratif, quelquefois aussi les entraves des rouages administratifs et des coutumes surannées.

Nous allons indiquer maintenant d’autres germes de déchéance industrielle tenant à l’histoire même de la nation dont nous nous occupons.

C’est une chose universellement avérée que les Sarrasins d’Espagne, ces Orientaux de l’Occident, se sont signalés bien plus que les autres sectateurs de l’islamisme, par une merveilleuse industrie, par une rare aptitude dans les sciénces et dans les arts, et par les raffinements d’une précoce civilisation. Cette race semblait privilégiée parmi les races arabes : la proverbiale apathie des habitants du désert cessa bientôt d’engourdir les vainqueurs du roi Rodrigue, comme si le soleil de l’Espagne eût exercé sur leur torpeur une influence vivifiante. Quand, dans le premier élan de l’invasion, les refoulèrent les Goths jusqu’aux montagnes de la Biscaye, ce fut pour s’élever eux-mêmes à un niveau social auquel n’a jamais atteint ailleurs le mahométisme victorieux. Marchands intelligents, ils se faisaient avec les Vénitiens les premiers promoteurs des transactions de négoce dans la Méditerranée; ouvriers maîtres dans les productions manuelles et dans les arts mécaniques, ils possédaient des secrets de fabrique pour les armures damasquinées comme pour les tissus de brocart et de soie. Chercheurs patients et laborieux, ils n’ignoraient d’aucune science, ils poussaient l’astronomie jusqu’à la magie, la chimie jusqu’à l’alchimie, et tels furent leurs progrès dans la médecine, que les livres d’Averroès balançaient comme autorité les dogmes d’Aristote; enfin, encore aujourd’hui, comme un sillon lumineux de leur passage, les ponts, les aqueducs,.les palais et les églises laissés par les Maures attestent combien ils étaient avancés comme ingénieurs et comme architectes à une époque où le reste de l’Europe croupissait dans une nuit profonde d’ignorance et de barbarie.

Ce n’en fut pas moins une inexorable nécessité, après la prise de Grenade par Ferdinand et Isabelle, d’achever d’expulser complètement du sol dé l’Espagne cette race industrieuse par excellence. Qui pourrait calcule!' quel Coup funeste fut porté pour l’avenir à la prospérité du territoire en litige par ce démembrement forcé d’une partie pleine de sève de sa population ? Les autres peuples dé l’Europe féodale arrivaient à l’unité par la fusion ; l’Espagne au contraire ne put attendre à cette unité que par l’impitoyable immolation de la moitié de ses forces vitales.

A ces causes de dépérissement il faut en ajouter une dernière plus mortelle que toutes les autres, quoiqu’elle s’offrît d’abord à l’Espagne comme le complément de sa grandeur.

Lorsque Christophe Colomb donna aux rois catholiques le Nouveau Monde, il leur fit sans doute un présent incomparable ; lorsque Fernand Cortez et Pizarre continuèrent son œuvre en arborant l’étendard des Castilles sur les côtes les plus lointaines du continent américain, le maître de tant de royaumes pouvait se dire avec un légitime orgueil que le soleil ne se couchait pas dans ses États ; mais ces vastes empires au delà des mers et érigés en vice-royauté, ces colonies d’une étendue sans limites imposaient un dilemme fatal à la mère patrie; c’est qu’elle ne pouvait les peupler qu’en se dépeuplant elle-même; c’est qu’en allant chercher dans un autre hémisphère un accroissement de force, elle en tarissait la source dans son propre sein; l’action du gouvernement, soit du temps de la maison d’Autriche, soit depuis la dynastie actuelle, n’a été du reste que secondaire dans ce mouvement d’immense émigration de l’Espagne en Amérique; depuis plus de trois siècles, en voyant arriver les vaisseaux chargés d’or du Nouveau Monde les âmes aventureuses de la péninsule espagnole ont eu naturellement envie d’aller chercher ces féeriques trésors dans les pays d’où ils venaient; nulle statistique ne saurait évaluer d’une manière précise à quel degré d’épuisement devait forcément conduire une nation cette longue expatriation volontaire et individuelle de ses membres les plus valides ; aujourd’hui leurs descendants ont mis leur fierté d’indépendance à rompre le lien d’annexion qui les unissait à la patrie dont ils sont les fils; c’est, paraît-il, la loi de gratitude des colonies.

Et maintenant, après nous être fait un devoir d’expliquer et d’excuser par les raisons que nous venons de déduire, ce qu’il peut y avoir d’inférieur dans les produits de l’Espagne comparés à ceux des grandes et illustres nations qui brillent au premier rang dans cette importante Exposition de 1867, nous nous ferons encore plus une obligation dé lui rendre une éclatante justice en citant tout ce qu’elle a pu présenter de remarquable ou de caractéristique ; nous remercions M. le marquis de Beimar, le commissaire de l’Espagne, de l’extrême courtoisie avec laquelle il s’est mis à notre disposition pour tous les renseignements dont nous pouvons avoir besoin; nous prions en outre tous les exposants espagnols de vouloir bien nous adresser les documents qui les concernent personnellement, afin que dans nos articles suivants on ne puisse nous reprocher aucune omission de louanges méritées ; et nous sommes parfaitement persuadé d’ailleurs que l’industrie espagnole reparaîtra dans un temps donné avec l’éclat qui lui convient, comme la Guadiana qui se cache un moment sous terre, pour couler de nouveau sur des rives verdoyantes et à la face du soleil.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée