Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Agriculture en Prusse et dans l’Allemagne du Nord

Agriculture en Prusse et dans l’Allemagne du Nord à l'exposition de Paris 1867

Les destinées si diverses et si changeantes de la Prusse, ses éclatants triomphes, suivis de revers non moins éclatants, ont entretenu dans cette nation énergique le goût de la lutte et des guerres de conquête. Pour ne remonter qu’aux deux Frédéric, on ne peut s’empêcher d’admirer avec quelle patiente fermeté, quelle persistance la Prusse a poursuivi l’œuvre de son développement territorial.

Après vingt-cinq ans de luttes écrasantes, la Prusse est sortie des guerres de la République et de l’Empire plus forte, plus homogène, plus avide d’accroissement. Cinquante années de paix profonde ont permis à l’ancien domaine des princes de Brandebourg, à l’ancien duché de Prusse, au royaume restreint de Frédéric II, de rétablir ses finances, d’accroître son armée, de donner une impulsion nouvelle à l’esprit de conquête, et de prendre rang parmi les grandes puissances de l’Europe.

Sous l’influence et l’impulsion énergique de M. de Bismarck, l'ancien électorat, si faible, si menacé il y a cent soixante ans, si circonspect il y a, quelques années encore, est entré dans une voie d'ambition et de conquêtes. Depuis la dernière guerre, le territoire s’est accru considérablement, la puissance réelle, la richesse, l’influence politique ont-elles suivi ce mouvement progressif? Les annexions ont-elles réellement profité à la Prusse?

C’est cette question que l’examen de son organisation, industrielle et agricole doit, sinon résoudre, au moins éclairer.

Il est un principe sur lequel on ne saurait, je crois, revenir trop souvent, c’est qu’aujourd’hui la puissance réelle prend sa source non pas tant dans l’étendue du territoire, que dans la fécondité et 1a richesse de chaque parcelle de ce territoire, non pas tant dans le nombre des citoyens, que dans l’intelligence, le travail, la production de chaque citoyen.

Les sources principales de la richesse d’un pays sont: l'agriculture, l'industrie. Il faut avant tout qu'il sache se mettre en mesure de se passer de ses voisins, il faut que, toute éventualité se présentant, guerre sur le territoire ou sur mer, interruption des communications, etc., il n'ait rien à redouter pour l'existence matérielle des habitants. C'est ce principe d'indépendance nationale, territoriale surtout, qui inspirait le maréchal Bugeaud et certains économistes quand ils demandaient si énergiquement la protection en faveur des sucres français, en faveur des sucres à betterave. Ce premier résultat atteint, l'excédant de la production se vend alors aux nation étrangères, moins favorisées par le climat, moins avancées comme industrie. Elles deviennent tributaires du pays producteur. Quelle que soit alors leur force militaire, quelle que soit leur ambition, quelles que soient leurs prétentions de grandeur et de suprématie, elles devront toujours s'incliner devant le peuple qui tiendra les clefs du magasin, surtout s'il a la prudence de faire protéger son magasin par quelques canons en acier.

Il ne faudrait donc pas juger la grandeur, la puissance d'un pays, sur l'étendue de son territoire. Il ne faudrait pas s'alarmer, outre mesure, des envahissements ne sont pas accompagnés d'un progrès dans les travaux qui assurent la force réelle, c'est à dire, la richesse. Le temps est passé des individualités absorbantes pour qui la guerre était un moyen de remplir leur caisse. Il existe entre les Etats de l'Europe une solidarité d'intérêts et de sécurité qui est un première digue aux entrainements de l'esprit de conquête; si l'on tient compte de la répugnance qu'éprouvent les peuples actifs, laborieux, agricoles, industriels, pour les guerres d'ambition, et les peuples élèvent aujourd'hui la voix et manifestent leur volonté, si l'on se rappelle enfin que les guerres modernes, bien que fort courtes, absorbent des sommes énormes et paralysent toutes les forces productives, on se convaincra facilement que les rêves de M. de Bismarck ne sont pas d'un réalisation facile.

En un mot et pour me résumer, le vrai critérium de la puissance et de l'avenir d'un peuple, c'est l'état de sa production industrielle et agricole.

AUjourd'hui, je laisserai de c^té l'industrie, qui doit être l'objet d'un examen particulier, et je ne m'occuperai que d'une exposition d'outils, de machines et d'instruments agricoles que la Prusse a ouverte au Champ de Mars.

Dans le Parc, au milieu du quartier prussien, à quelques pas du fameux pavillon oriental dont la présence n'est pas encore suffisamment justifiée pour tout le monde, s'élève un hangar assez vaste, dont la construction rappelle volontiers les ateliers de nos chemins de fer. Sur le sommet du pavillon central, flotte le drapeau prussien, au-dessus de la porte principale, on lit : "Prusse - Allemagne du Nord".

C'est, en effet, dans ce bâtiment que la Prusse et l'Allemagne du Nord ont entassé, sans ordre bien déterminé, des charrues, des machines aratoires, des plans-modèles de fermes, d'habitations de cultivateurs, etc., etc. L'oeil a quelque peine d'abord a bien saisir l'ensemble et les détails de cette exposition un peu confuse. On s'attend à une exposition exclusivement agricole, et la variété des objets exposés étonne tout d'abord l'esprit. Je dois le dire de suite, cette salle ne renferme pas tout ce que l'agriculture prussienne a envoyé à l'exposition universelle. Billancourt contient les plus remarquables instruments exposés par chaque nation. Il serait donc injuste d'asseoir un jugement définitif sur les progrès ou la situation de l'agriculture de la Prusse, après une visite au pavillon de l'Exposition.

L'oeil est, dès l'entrée, attiré par l'acier luisant des charrues dont la forme et la dimension indiquent déjà l'infériorité du terrain. On sait, en effet, qu'en Prusse, la terre a peu de profondeur. Le soc de la charrue trouve promptement le tuf et, dans plusieurs contrées, la terre végétale est proportionnellement mêlée au sable comme vingt est à cent. Cette terre ingrate exige des soins constants, des travaux pénibles, d'un prix d'autant plus élevé que le rapport est plus faible. Les agronomes qui ont parcouru la Prusse reviennent en France effrayés des difficultés que rencontrent dans le pays du roi Guillaume les grandes exploitations agricoles.

Ils ne revoient pas sans plaisir les admirables et fécondes plaine de la Beauce et de la Brie, et reconnaissent avec satisfaction que si le sol de la Prusse est assez riche en métaux pour lui permettre de forger des boulets et de fondre des canons, le sol de la France est assez fécond pour lui permettre de vendre à la Prusse de quoi nourrir ses soldats.

L'agriculture pourrait être représentée par un cercle qui, commençant par le bétail, embrasse les fumiers, les engrais, les céréales, les graines de toutes sortes, les prairies naturelles ou artificielles, les fourrages, et aboutit au bétail. Tout se tient, en effet. Sans bonne terre, pas de prairies, sans prairies, pas de bétail, sans bétail, pas d'engrais, partant pas de bonne terre, et vous voyez qu'une fois engagé dans ce cercle, il est difficile d'en sortir. Eh bien! la Prusse ne possédant que des terres maigres, sans suc, sans force, sans aliment, ne peut donner de fourrage abondant, ne peut nourrir de bétail.

La terrible épizootie qui a tant fait souffrir l'Allemagne du Nord ne reconnaitrait-elle pas, comme cause, non pas de naissance, mais de développement, l'alimentation insuffisante que fournissent ses pâturages? La France, que tant et de si fréquentes communications relient à l'Allemagne, n'a pas eu à souffrir de cette épidémie, et cependant le cordon sanitaire qui devait protéger nos bêtes à cornes ne fut Rétabli qu’après la constatation d’effroyables ravages.

Est-ce à dire que l’Allemagne du Nord ne produise pas de bestiaux? Non pas. Mais il est facile de comparer ses produits avec les nôtres ou avec les produits anglais ou les produits suisses.
Certains agronomes affirment que les grandes races importées en Prusse perdent, au bout de quelques générations, leurs qualités spéciales, et se confondent toutes peu à peu dans une espèce bâtarde, sans valeur particulière.

J'ai dit que le Pavillon de la Prusse contenait un certain nombre de produits tenant de plus ou moins près à l’agriculture. Je citerai un manège assez ingénieux, exposé par M. Glœkengopell, et qui permet d’atteler quatre chevaux. Le mérite de cet engin consiste en ceci que la force s’acquiert sans tension.

Un peu plus loin se trouve une ingénieuse machine à monder, de MM. Henckel et Steck, de Francfort. M. Victor Rack expose une machine pour le nettoyage des étoupes. Ce fabricant, dont l’usine est à Erdmannsdorf, a eu soin d’indiquer le prix des engins qu’il expose. Cette attention, que je m’étonne de ne pas voir plus générale, est cependant indispensable. En industrie, comme en agriculture, les questions de prix n’ont-elles pas une influence suprême? Il ne suffit pas, en effet, qu’un instrument produise davantage ou mieux, il faut encore que le prix d’achat ne détruise pas, par son élévation, les bons résultats qu’il donne d’ailleurs.

Citons en passant un élan, superbe animal empaillé, qu’on a pris dans les forêts de la Prusse orientale; — une machine à percer la pierre, assez ingénieuse, mais fort bruyante, et qui me semblerait mieux placée dans la galerie de l’industrie métallurgique, — un tonneau, j’allais dire un tonnelet, sans prétention, du reste, et qui se contente de contenir le faible total de 1200 litres. Ce tonneau est assez élégant. Sur le devant, il porte la statue en relief de l’immortel Gambrinus. Ce que je prise plus encore, c’est la forme. Ce tonneau est assez haut, fort large, et peu profond d’une face à l’autre. Il en résulte nécessairement que les corps en suspension qui, par le repos, s’amassent au fond, occupent une surface moins grande. Mais que je n’aime pas le prix de 350 fr.— 350 fr. pour 1200 litres! quand M. Frey, de Diessenhofen, expose, au prix de 3500 fr., un foudre qui contient 50 000 litres !

Décidément, la tonnellerie ne s’est pas encore démocratisée en Prusse, et M. Bodenheim, de Allendorf, aura quelque peine à lutter avec ses rivaux de Suisse et de France.

Le fond du pavillon est occupé par de grandes machines à fabriquer les briques, les tuyaux, les carreaux, etc. Ces machines sont en activité, et les visiteurs peuvent les voir fonctionner chaque jour. Ce spectacle n’est pas sans intérêt. Le nombre des curieux le prouve suffisamment.

Je citerai, parmi les exposants principaux, M. Shlickeysen, de Berlin, et MM. Hertel et Cie, de Nienburg, qui ont reçu une récompense pour leur machine à fabriquer les briques pleines ou creuses.

J’ai gardé pour la fin l’exposition qui m’a le plus vivement intéressé.

C’est le modèle très-réduit d’une habitation pour deux familles d’agriculteurs.— Je ne saurais cacher ma sympathie pour les efforts tentés par quelques esprits généreux dans le but d’améliorer le sort des travailleurs et de donner !

des habitations saines, aérées, commodes, à ceux qui fécondent la terre et enrichissent le pays. Le bien-être matériel n’est-il pas un droit pour eux ?

Tandis que les promeneurs du Champ de Mars vont admirer de confiance les fameuses maisons ouvrières de 3000 francs, j’appellerai leur attention, celle des gens compétents aussi, des fermiers, des grands propriétaires, des chefs de grandes exploitations rurales, sur le modèle exposé dans l’annexe prussien.

Peut-être tous les avantages rêvés ne sont-ils pas encore réunis? J’en vois cependant d’une certaine importance : la modicité du prix, la commodité du logement.

Le prix, avant tout. 5100 fr. pour une maison double, qui n’occupe pas moins de 1920 pieds carrés, soit 60 pieds de longueur, et 32 de largeur.

La maison est séparée en deux par une épaisse cloison dans laquelle on peut pratiquer des portes de communication. Le rez-de-chaussée se divise de chaque côté en chambres à coucher, salle commune et cuisine. Le plafond, très-élevé, facilite l’aération. Un escalier dans chaque logement conduit au premier, qui forme ou des chambres séparées ou un immense grenier, à la volonté de l’habitant. Au-dessus de cet étage, règnent des combles que la pente assez prononcée du toit permet d’utiliser comme greniers. — Le modèle est coupé de façon à laisser voir la distribution intérieure et la disposition des diverses pièces. Il n’est pas inutile, peut-être, d’indiquer comment se divisent les 5100 fr. que coûte cette habitation, Ces chiffres ont leur éloquence.

Maçonnerie. ................... 1128 fr.
Matériaux,- etc................ 1069
Couverture...................... 362
Charpente et menuiserie. . . . 1834
Serrurerie...................... 126
Vitrerie......................... 45
Travaux en glaise............... 228
Fumisterie...................... 206
Peinture......................... 84
Frais divers..................... 18
Total ...........................5100 fr.

Ceci, je l’avoue, me réconcilie un peu avec la Prusse. On ne peut désespérer d’un peuple, quand la préoccupation des intérêts des travailleurs se manifeste d’une façon aussi éloquente. — Mais il ne suffit pas que le cultivateur soit bien logé, il faut que la terre soit féconde et réponde à ses efforts....

Au commencement de cet article, je disais que les deux principales sources de la richesse d’un pays étaient l’agriculture et l’industrie. Aujourd’hui, l’agriculture fait défaut à la Prusse. L’industrie vient-elle, au moins, racheter cette infériorité et lui donner sur les marchés européens cette haute suprématie que M. de Bismark désire si ardemment pour son pays? C’est ce que j’examinerai dans un prochain article.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée