Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Impression sans encre de M. Leboyer

Impression sans encre de M. Leboyer à l'exposition de Paris 1867

Ceux qui voient fonctionner sous leurs yeux émerveillés cette petite manivelle qui dégorge des cartes de visite, à raison de 112 à la minute, dans le bâtiment dont nous donnons le dessin, ne se doutent guère des études et des expériences qu'elle a coûté à son inventeur, ni des proportions immenses que cette invention peut prendre.

Imprimer sans encre ! sait-on quelle somme d’économie cela apporterait dans tout le système de l’alimentation intellectuelle? L’encre s’épaissit et encrasse les caractères d’imprimerie ; les rouleaux fondus par la chaleur, durcissent par le froid. Il faut éviter l’adhérence du papier sur les caractères gluants, et par conséquent tirer avec précaution et lentement, ce qui nécessite un emploi exagéré de force motrice. Supprimez l’encrage et ses inconvénients, vous économisez les deux tiers des frais d’impression d’un livre.

Avant M. Leboyer, on a bien souvent cherché à supprimer l’encrage. — Le papier décalque est connu depuis fort longtemps, et sert utilement à divers usages secondaires. Mais tous les papiers de ce genre employés jusqu’à ce jour sont radicalement impropres à l’impression courante et mécanique. En effet, lorsque l’impression qu’ils reçoivent n’est pas baveuse et sans fixité, ils adhèrent tellement, que les précautions pour les détacher rendent toute vitesse de tirage impossible.

Le problème à résoudre était donc celui-ci : trouver un papier qui produisît une impression fixe, sans qu’il reçût aucune adhérence par l’impression. Il fallait donc avant tout renoncer aux substances pâteuses universellement adoptées pour fixer les couleurs, vernis, gommes, résines, à cause de leur attrait d’adhérence.

C’est aussi dans la préparation chimique du papier que réside surtout l’invention de M. Leboyer.

Quant à sa machine, elle est sans doute ingénieuse et fort active, puisque la classe 59 a cru devoir lui décerner une médaille d’argent; mais elle n’a rien d’autrement remarquable, que de fonctionner à la main avec la vitesse d’une roue de rémouleur. L’œuvre de l’imprimeur est complète; mais l’œuvre du mécanicien est à peine commencée. Il reste à M. Leboyer à agrandir les proportions de sa machine pour la rendre propre à tons les usages d'imprimerie, en donnant au tablier les dimensions d’une feuille d’impression ordinaire.

M. Leboyer est un modeste imprimeur de province, qui a été conduit à son invention je ne sais comment, et probablement pour satisfaire aux exigences de sa clientèle du prêmier de l'an. Quoi qu’il en soit, lorsqu’une idée germe dans la tête d’un homme, cet homme devient son esclave. M. Leboyer n’a cessé depuis 1858 d’être dominé par elle ; et Dieu sait le nombre d’essais infructueux contre lesquels sa persévérance a dû lutter! Tantôt c’était la machine, tantôt c’était le papier qui décourageait ses efforts et ses espérances. Enfin, en 1863, il avait trouvé ; mais il fallut encore deux ans pour mettre en train la machine; et ce n’est qu’à la fin de 1865 que l’exploitation a commencé, et dans les conditions modestes où nous la trouvons encore.

L’exploitation actuelle porte sur deux machines: 1° La machine à cartes, qui imprime un cent de cartes en 50 secondes, et qui rend avec la même facilité les cartes de commerce les plus compliquées en plusieurs couleurs, soit 7000 cartes à l’heure; 2° une machine plus aplatie qui sert à imprimer les têtes de lettres et lettres-circulaires, avec le timbrage du papier à lettres, en noir ou à couleurs, avec une vitesse de 1500 feuilles à l’heure.

J’ai vu de mes propres yeux une lettre de convocation composée et tirée à 700 exemplaires, en moins de dix-huit minutes, sur une seule page, bien entendu.

L’invention de M. Leboyer, quoique réduite aux proportions modestes dans lesquelles elle fonctionne aujourd'hui, a déjà rendu d’importants services, et, à l’inverse de beaucoup d’autres progrès industriels, c’est l’ouvrier qui en a recueilli les premiers avantages. Il peut, en effet, à l’aide de ce système d’impression, produire beaucoup plus, plus vite et avec beaucoup moins de fatigue. La femme, l’enfant, y trouveront un travail en rapport avec leurs forces, et, au prix actuel des façons, gagner trois ou quatre fois le salaire d’un robuste ouvrier.

C’est pourquoi nous appelons surtout l’attention du jury du travail manuel, classe 95, sur l’invention de M. Leboyer. Car cette ingénieuse petite machine, dans son état actuel, doit surtout profiter au travail manuel. Et il faut bien que l’ouvrier l’ait ainsi compris, puisque l’inventeur, depuis un an, a vendu deux cents machines, fait sans précédent dans les annales typographiques.

Je ne doute pas, quant à moi, de la possibilité d’agrandir la machine à imprimer sans encre aux proportions de la plus grande feuille d’impression. M. Leboyer y travaille; mais s’il s’aidait du concours d’un mécanicien expert, le résultat qu’il espère dans trois ans serait probablement obtenu dans quelques mois. Car l’inconnue du problème est tout à fait dégagée ; et le reste n’est plus qu’une difficulté secondaire de mécanisme.

Nous aurons alors des journaux imprimés à raison de 7000 à l’heure, et des livres qui coûteront moitié moins cher et pourront se répandre à des milliers d’exemplaires, grâce à leur bas prix, pourvu que M. le ministre de l’instruction publique continue à nous faire des citoyens qui sachent lire et qui aiment à s’instruire.

Le principe de l’impression sans encre est désormais acquis, grâce à M. Leboyer. Par les épreuves publiques qu’il subit au Champ de Mars, depuis l’ouverture de l’Exposition, il est facile de comprendre quelle serait l’importance de son application à la grande imprimerie.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée