Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


Retour - Liste Pavillons

Angleterre - Galerie du mobilier

Angleterre - Galerie du mobilier à l'exposition de Paris 1867

Si l’on pénètre dans le palais de l’Exposition universelle par la magnifique avenue qui, du pont d’Iéna, conduit à la galerie du travail, on se trouve aussitôt au milieu des cinq plus grandes armées industrielles que jamais aient mises en ligne de bataille la France et l’Angleterre.

Et ce sont, bien entendu, leurs corps d’élite que les deux nations ont choisis pour les représenter dans cet immense tournoi.

A la gauche de la galerie et du grand vestibule , se montrent les têtes de colonnes de la France, à la droite, celles de l’Angleterre.

Dans les rangs de quelle armée allons-nous pénétrer? Par où commencer notre revue? Nos sympathies nous poussent à gauche ; nous connaissons la plupart des chefs et des soldats de cette intrépide milice; ce sont des amis, de vieux camarades; nous les avons, depuis vingt ans, suivis dans toutes leurs évolutions , et nous savons qu’ils ont l’habitude de sortir, à leur honneur, des luttes les plus périlleuses.

Dreyfus, Gagelin, Roudillon, Hachette, Marne, quels chefs de file! Ces noms nous fascinent et nous attirent. Commençons donc par la gauche, demain nous ferons un mouvement de conversion à droite, etc.. mais demain, c’est dimanche, un jour férié; des cordes pieuses défendront l’approche du camp anglais, les engins de guerre seront recouverts de toiles de campement, et l’armée entière sera dévotement retirée sous ses tentes...

On comprend qu’en temps de guerre les soldats assistent à l’office le dimanche, mais qu’ils désertent le champ de bataille, c’est autre chose. Sur le terrain industriel, c’est là pourtant ce que font les Anglais, et ce qu’ils feront jusqu’à la clôture de l’Exposition , au grand scandale des bourgeois les plus catholiques, et au plus grand désappointement de tous nos ouvriers qui n’ont que ce jour-là pour visiter le Champ de Mars.

Nous trouvons la mesure fâcheuse assurément , mais comment obtenir des Anglais, qui emportent partout avec eux les habitudes de leur pays, de faire autrement ici qu’ils ne feraient partout ?

En Angleterre, le dimanche, il n’y a d’ouvert que les temples. Un boutiquier, qui laisserait seulement entre-bâillé la porte de sa maison, obtiendrait plus tard, nous n’en doutons pas, grâce devant Dieu; mais que la police ou le constable qui la représente lui accordât la plus petite indulgence, voilà qui est plus que douteux. Bêtes et gens sont religieusement tenus ce jour-là de ne faire œuvre ni de leurs jambes ni de leurs bras. Les magasins de la Cité et de Regent-Street, hermétiquement fermés, dérobent leurs produits aux regards profanes; défense aux bouchers d’abattre et de débiter leur marchandise, aux boulangers de cuire et de distribuer la manne à ceux qui ont faim, aux taverniers de distribuer le moindre petit verre de gin à leurs clients les plus altérés; il n’est pas même permis aux chevaux de courir pour l’honneur, et si, dans ce pays de liberté, extrêmement tempérée, quoi qu’on en dise, par une masse d’entraves religieuses, politiques et administratives, les poules pondent le dimanche, cela tient uniquement à ce que les plus sages règlements ne savent jamais tout prévoir.

Mais le temps presse ; hâtons nous de pénétrer dans une de ces galeries dont l’accès nous sera interdit demain; pour en visiter une seule, en courant, nous n’avons pas trop de la journée.

Nous voici en face de la Galerie du Mobilier, entrons.

Quatre des plus célèbres industriels de l’Angleterre MM. Crace, Copeland, Wedgwood et Minton se tiennent sur l’extrême limite, comme pour nous en faire les honneurs : contentons-nous de les saluer, et passons ; nous les' retrouverons plus loin.

Les Anglais ont particulièrement en vue. dans l’établissement et la disposition de leurs meubles, la solidité et le confortable. Les buffets, les toilettes, les lits, les tables et les sièges, sont surtout remarquables par leur ampleur et leur masse. Est-ce par un faux sentiment de la vraie grandeur qu’en toutes choses les Anglais exagèrent? Nous serions tenté de le croire, surtout en considérant certains lavabos, espèces de vasques gigantesques, qu’on croirait plutôt destinées à figurer sur une place publique, ou au milieu d’une pelouse que dans l’étroite enceinte d’un cabinet de toilette.

De ce que nous disons doit-on induire que tous les meubles fabriqués en Angleterre ne se distinguent ni par l'élégance de leur forme, ni par la richesse, le bon goût et la délicatesse de leur ornementation ? Assurément non, et la plupart des objets exposés feraient justice d une aussi étrange assertion.

Quel éclatant démenti d’ailleurs nous donnerait tout d’abord le merveilleux bahut placé en tête de la galerie 1 Ce chef-d’œuvre, exécuté dans un goût essentiellement français, sort des ateliers de MM. Jackson et Graham, deux illustres fabricants et deux grands artistes, dont les noms sont inscrits au premier rang sur les tables d’honneur de l'industrie britannique.

Ce bahut d’ébène, incrusté d’ivoire, de marbre de Carrare et de lapis-lazuli, est une œuvre admirable dans toutes ses parties. On ne peut rien rêver de plus élégant, de plus riche et de plus splendide. L’œil est enchanté, soit qu’il considère ce magnifique travail dans son ensemble, soit qu’il l’examine et l’étudie dans ses moindres détails.

MM. Jackson et Graham ne pouvaient confirmer d’une manière plus glorieuse et par un plus éclatant triomphe leur renommée et leurs succès passés.
La plupart des meubles exposés dans cette riche galerie attestent un progrès général et semblent même annoncer une très-prochaine transformation dans le système et les procédés de la fabrication anglaise.

Force est bien de le reconnaître, la nation la plus tenace dans ses habitudes, et la plus entêtée dans ses traditions, n’a pu échapper à notre influence. Depuis le jour où elle a établi avec nous des relations suivies, le caractère de ses œuvres s’est sensiblement modifié et notre empreinte s’y est de jour en jour plus fortement accusée.

C’est une loi que tous subiront à leur tour. L’industriel ou l’artiste qui vivra quelque temps au milieu de nous, s’inspirera, à son insu, de nos idées, de nos sentiments et de notre goût : de retour chez lui ses admirations se changeront en étonnements ; ce qui lui plaisait le choquera ; il se hâtera alors de faire autrement pour faire mieux, et toute œuvre nouvelle produite par lui ne sera plus qu’une reproduction mal dissimulée ou une imitation involontaire.

-Si le goût français s’est jamais clairement révélé dans une œuvre étrangère, il nous paraît impossible que l’on conteste sa prédominance dans le remarquable travail exposé par MM. Wright et Mansfield, de Londres.

Est-il rien de plus élégant et de plus essentiellement parisien que cette armoire en bois de citronnier? Quel bon goût dans tous les accessoires! Quoi de mieux entendu que ces ornements de bronze, de plus délicat que ces marqueteries, de plus merveilleux que ces figurines dont Wedgwood a le secret? Cette œuvre, conçue par un maître, est le produit du travail patient de dix maîtres habiles qui se sont associés pour exécuter une véritable merveille.

Hélas! pourquoi ne peut-on admirer sans réserve et louer sans restriction l’ameublement de chambre à coucher de MM. Heat et fils! Le lit, l’armoire, la psyché, le lavabo en bois de citronnier ont un éclat si doux, des reflets si soyeux que le regard, en s’y arrêtant, se repose et se rafraîchit; mais la garniture du lit et la draperie sont en si complète discordance avec le reste qu'elles en détruisent toute l’harmonie.

Il était difficile de compromettre plus maladroitement un succès assuré.

M. Howard a exécuté une bibliothèque en bois d’ébène du plus heureux dessin : le corps principal, quoique très-simple dans sa disposition, a un caractère de grandeur qui convient très-bien à un pareil meuble.

Mais que dire du chapiteau, de la corniche et du Soubassement? Que signifient ces vases, ces guirlandes, ces chimères ? Quels sentiments et quelles idées exprime ou traduit cet entassement de couleurs criardes, ce bariolage de blanc, de bleu, de vert et de rouge ? Une pareille exubérance d’ornements n’est-elle pas quelque peu singulière, et le goût le moins sévère pourrait-il s’en accommoder? Nous ne le supposons pas.

Le meuble de chambre à coucher du même exposant échappe à toute critique : la forme en est simple et gracieuse; le frêne qui a servi à sa construction a une teinte si douce qu’il répand sur toutes les parties le reflet le plus joyeux. La vraie place de ce meuble est, non pas dans l’appartement d’un homme riche, mais dans celui d’un homme heureux.

L’exposition de MM. Gillow et Cie ne fait pas moins d’honneur à leur habileté qu’à leur goût.

Leur dressoir de noyer et de tuya est enrichi d’incrustations d’un dessin aussi léger que gracieux ; un chapiteau du meilleur style, orné au centre d’un magnifique médaillon en terre cuite, le couronne de la manière la plus heureuse.

Leur armoire à glace, faite du plus beau noyer, est splendide; d’admirables médaillons de Wedgwood y sont incrustés et distribués avec un art et un goût au-dessus de tout éloge.

Les meubles de chêne, exposés par MM. Holland et fils, sortent assurément des mains de très-habiles ouvriers; mais ils ont été conçus d’une manière confuse; aussi serait-il fort difficile d’en déterminer le caractère et la destination.

MM. G. Trollope et fils ont exécuté trois magnifiques buffets en ébène, tuya et citronnier, et une belle table avec encadrement en marqueterie d’un.dessin très-riche et très-élégant. Ces meubles doivent être placés au premier rang parmi ceux qui font le plus d'honneur à l’ébénisterie anglaise.
Le meuble-cabinet néo-grec à camées et médaillons de M. James Lamb de Manchester, si beau et si élégant de forme, si splendide par ses incrustations de bois précieux, d’ivoire et d’or, est un véritable joyau que l’art pourrait justement disputer à l’industrie comme une de ses inspirations et de ses créations les plus heureuses.

Les trois bahuts et la table qu’a exposés M. Crace de Londres sont, comme toutes les pièces qui sortent de ses ateliers, des chefs-d’œuvre de bon goût. Nous ne doutons pas que nos plus habiles ébénistes ne soient capables de faire aussi bien, mais peut-être leur serait-il difficile de faire mieux. Nous croyons ne pouvoir accorder à M. Crace un éloge qui lui soit plus agréable et plus digne de lui.

Nous ne terminerons pas cet article sans dire un mot des chaises longues à mécanisme de M. J. Alderman. Ces meubles sont particulièrement destinés aux invalides. La chaise exécutée sur la demande du général Garibaldi est très-confortablement établie, mais quelle masse ! un pareil meuble doit certainement coûter plus cher de transport .que de façon, et il faut être deux fois valide pour le mouvoir et le déplacer.

Une pièce plus curieuse encore, c’est le billard de M. Thurston. Comme nous connaissons une foule d’Anglais aux longs bras et aux plus longues jambes, nous comprenons que l’on construise à Londres des billards d’une pareille taille. On pourrait facilement dresser sur la table un service de soixante couverts. Mais faire une partie de cent points sur un billard de cette dimension, autant vaudrait faire deux heures de gymnastique, ce qui ne serait pas plus fatigant ni moins agréable.

Ce meuble gigantesque doit être à Paris d’un placement difficile, et nous serions bien étonné si M. Thurston trouvait, chez nous, un acquéreur.
Exagération dans la masse et dans la taille, excès et abus dans les ornements, tels sont, nous l’avons dit et nous le répétons, les défauts qui se remarquent dans la plupart des produits de l’industrie anglaise. Mais ces défauts, loin de dénoncer l’impuissance, décèlent bien plutôt, selon nous, une énergie très-grande, mais mal réglée.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée