Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Orfèvrerie française

Orfèvrerie française à l'exposition de Paris 1867

Les produits de l’orfèvrerie française se distinguent en général par la légèreté de la forme, la grâce des sujets et le fini de l’exécution. Il y a sans doute dans les expositions des nations étrangères des pièces d’orfèvrerie qui réunissent ces trois qualités, mais ce n’est peut-être pas au même degré. Il est juste aussi de faire observe que les fabricants étrangers emploient souvent des artistes français. Le nombre des ouvriers français qui travaillent à Londres pour des (fabricants d’articles d’orfèvrerie et de bijouterie est considérable.

Lorsque nos manufacturiers empruntent, soit à l’Angleterre, soit aux États-Unis, quelques procédés de fabrication, quelque perfectionnement dans les machines, le fait est immédiatement connu, il est indiscutable, avéré.

Au contraire, qu’un fabricant étranger ait recours au crayon d’un dessinateur français, au goût d’un ornemaniste, à l’habileté d'un ciseleur, nul ne le sait ou n’est censé le savoir.

Loin de nous la pensée de blâmer soit le fabricant qui va chercher au loin ce qui lui manque pour la bonne exécution de ses produits, soit l’artiste ou l’ouvrier qui vont porter leur travail là où il est le mieux rétribué. Mais il n’en est pas moins vrai qu’au point de vue de la différence d'aptitudes des nations, ces émigrations peuvent donner lieu à des appréciations erronées.

Ainsi, il nous paraît incontestable que dans tous les produits industriels qui touchent à l’art, la France a une supériorité réelle. Cela est vrai pour les meubles, pour les étoffes, comme pour l’orfèvrerie et la bijouterie.

Ceci dit, passons en revue les magnifiques spécimens de leur industrie que nos orfèvres parisiens ont exposés.

Voici d’abord la vitrine de M. Odiot, où nous remarquons sept belles pièces d’un service de table dans le style Louis XIV. La corbeille du centre est ornée d’une frise d’ornement ciselée avec le plus grand soin. Les deux pièces de décor supportent des vases à bas-reliefs antiques. Deux figures allégoriques en occupent la base; l’une personnifie le pain et le vin, l’autre les fruits et les fleurs.

Mais quelles sont ces pièces massives, ces coupes, ces candélabres, qui au lieu de représenter des dieux et des déesses, et de porter l’empreinte d’armoieries princières, ont pour ornement des attributs de l’industrie du fer et pour personnages des ouvriers en costume d’atelier, avec leurs outils de forme diverse?

C’est un service commandé par l’un de nos principaux métallurgistes, M. Petin, et parfaitement exécuté dans la maison Odiot. Nous aurions cependant voulu un peu plus de réalisme dans les figures des ouvriers, mais l’ensemble est d’un caractère saisissant, et l’exécution en est excellente. Il est regrettable de ne pas savoir le nom des artistes dessinateurs et ciseleurs qui ont concouru, sous la direction de M. Odiot, à l’exécution de ce remarquable travail.

La maison Froment Meurice soutient dignement son ancienne renommée par les objets qu’elle expose.

Nous citerons une coupe et des candélabres appartenant à l’Empereur, un ravissant service de déjeuner appartenant à l’Impératrice, une aiguière au duc de Montpensier, un très-beau surtout de table à M. Isaac Péreire, et enfin la coupe offerte par la ville de Vienne à M. François Ponsard.

Trois figures personnifiant les trois œuvres principales du poète, Lucrèce, Agnès de Méranie et Charlotte Corday, élèvent des couronnes de laurier qui supportent une coupe dont l’intérieur émaillé est orné des armes de la ville de Vienne. L’heureuse composition de cet objet d’art est due à M. Froment-Meurice, la sculpture est de M. Dumége.

La maison Veyrat est une des plus anciennes maisons d’orfèvrerie de Paris. Elle a tenu depuis cinquante ans un rang honorable dans toutes les expositions et y a obtenu plusieurs récompenses. M. Veyrat fabrique également l’orfèvrerie massive et cette orfèvrerie légère qui convient aux fortunes modestes. Il expose des spécimens très-heureux de cette double industrie.

Nous citerons un beau service de table de style Louis XV, des pièces allégoriques, des coupes, des candélabres, des corbeilles, des services à thé d’un goût excellent.

Mentionnons aussi une statue de Ganymède enlevé par l’aigle dont Jupiter a emprunté la forme. C’est l’œuvre de M. Moulin, sculpteur. Une médaille lui a été décernée aux Beaux-Arts pour cette statue qui est exposée sans aucune retouche de ciselure. Deux charmantes réductions éditées par M. Veyrat, sont justement remarquées.

Arrêtons-nous devant les œuvres de MM. bannière, frères. Ce sont plutôt des artistes proprement dits que des orfèvres. Ils ont exécuté, pour M. le duc de Luynes, un bouclier en acier repoussé, très-remarquable par ses hauts reliefs obtenus sans déchirure. Le sujet est emprunté à Milton. Cet autre bouclier en fer repoussé est une page de l’Arioste, traduite par le sculpteur avec un art exquis.

Mais il n’y a pas que des boucliers dans la vitrine de MM. Fannière. Voici de belles pièces d’un service de table : un thé en argent repoussé appartenant à M. Adolphe Fould, un service à café de style turc, en vermeil, et divers autres objets d’un goût irréprochable et d’une exécution parfaite.

Nous voici maintenant arrivés à cette exposition si merveilleuse et si variée de la maison Christofle, dont nos dessinateurs et nos graveurs ont reproduit les pièces principales.

Dans la notice que M. Christofle a consacrée à son exposition, nous avons remarqué avec plaisir le soin qu’il prend de nommer chacun des principaux artistes qui lui ont prêté leur concours. Partager ainsi son succès, ce n’est pas l’amoindrir, c’est, au contraire, le rehausser en le justifiant.

En effet, le chef d’une maison aussi importante, et qui embrasse, comme on va le voir, tant de branches différentes de production, ne saurait être à la fois le dessinateur, le sculpteur, le modeleur, le ciseleur et l’ornemaniste des œuvres qui sortent de ses ateliers. Son mérite consiste précisément à s’entourer de collaborateurs de talent, à guider et à soutenir leurs efforts, à les faire converger vers un même but. I) réside aussi dans l’application des procédés les plus perfectionnés, dans le choix judicieux d’un outillage . constamment à la hauteur des découvertes les plus récentes, dans l’emploi de machines ingénieuses, et enfin dans la direction équitable et bienveillante d’un nombreux personnel d’ouvriers.

Sous ces différents rapports, la place que M. Christofle tient à l’Exposition est sans contredit une des plus honorables et des plus dignes d’encouragement et d’éloges.

Succédant à son père, M. Charles Christofle, et marchant dans les mêmes voies, M. Paul Christofle, avec l’active et intelligente coopération de M. Bouilhet, a élevé l’orfèvrerie au niveau d’une industrie de premier ordre. Il a continué, avec des perfectionnements notables, la fabrication de tous ces objets d’un usage journalier, qui ont remplacé le fer et l’étain dans tous les modestes ménages pour lesquels l’argenterie était un luxe inabordable.

A l’argenture et à la dorure par les procédés électro-magnétiques, M. Christofle a joint le guillochage par le même procédé, et le damasquinage galvanique. Il a pu donner ainsi les formes les plus variées aux objets fabriqués par lui pour tous les besoins usuels, et fournir au public des services élégants, des réchauds, des plats, des soupières, des flambeaux d’un style heureux et d’une exécution charmante.

Cependant, M. Christofle n’a pas négligé pour cela le côté tout à fait artistique de sa profession, et sans cesser de travailler pour ce que les Anglais nomment « the million », il a pensé à contenter aussi ceux qu’ils appellent « the happy few. » En bon français, après avoir satisfait aux besoins de la masse, il a voulu pourvoir au luxe des puissants et des riches.

Voici, par exemple, un surtout de table qui appartient à l’Empereur. C’est le complément de ce beau service de table de cent couverts, en argent doré, qui a conquis tous les suffrages à l’Exposition de Londres, en 1862.

La pièce du milieu représente les quatre parties du monde appuyées sur des proues de navire et reliées entre elles par des guirlandes de chêne que soutiennent des aigles impériales.

Les pièces latérales sont formées par des jardinières rondes, au centre desquelles s’élève un groupe supportant des gerbes de lumières. On y remarque les figures allégoriques de l’Agriculture et de l’Industrie.

Les jardinières de bout sont ornées de groupes d’enfants symbolisant les quatre éléments.

Il serait difficile d’imaginer, pour un pareil travail, une richesse plus éclatante, un goût plus pur, une exécution plus parfaite. Ce n’est plus de l'orfèvrerie, c’est de l’art dans le sens le plus large du mot.

Tels sont aussi le surtout de table et le service de dessert exécutés pour les fêtes de l’hôtel de ville de Paris. C’est une grande composition, qui a été modelée et exécutée d’après les dessins et sous la direction de M. Victor Baltard, membre de l’Institut et inspecteur des beaux-arts.

Nos lecteurs nous sauront gré de mettre sous leurs yeux la description sommaire de ce beau travail, d’autant mieux qu’à l’heure où nous écrivons, ces belles pièces ont disparu j de l’Exposition afin d’aller orner les banquets ! somptueux que le préfet de la Seine a offerts . aux souverains et aux princes étrangers qui sont venus à Paris assister au grand spectacle du concours industriel des nations.

La pièce du milieu se compose d’un grand plateau en argent poli, dont l’encadrement est relevé par une riche moulure à frise nuancée d’or de différentes couleurs ; quatre grands candélabres enchâssés dans cette moulure en relient les parties principales.

Le centre est occupé par le navire symbolique des armes de la ville de Paris. Sur le pont du navire, la statue de la Ville est élevée sur un pavois que supportent quatre cariatides représentant les Sciences, les Arts, l’Industrie et le Commerce, emblèmes de sa gloire et de sa puissance.

A la proue est un aigle entraînant le navire vers ses destinées futures ; le Génie du Progrès éclaire sa marche, la Prudence est à la poupe et tient le gouvernail.

Autour du navire, des groupes de Tritons et de Dauphins se jouent dans les eaux.

Les deux extrémités de la composition sont occupées par des groupes de Chevaux marins que cherchent à dompter des Génies et des Tritons.

Les pièces latérales sont conçues dans le même ordre d’idées.

Au centre de chaque plateau, un socle formé par l’intersection des deux arcs elliptiques richement ornementés sert de support à deux groupes, l’Été et l’Hiver, le Printemps et l’Automne. Des figures d’enfants ornent les amortissements des pieds-droits du socle. Deux groupes de Tritons et de Naïades occupent les extrémités du plateau; des Dauphins placés symétriquement donnent à ces pièces l’harmonie de l’ensemble.

Enfin deux Groupes pour les Bouts de table symbolisent la Seine et la Marne, les deux rivières dont les eaux viennent baigner Paris.

Vingt Candélabres de même style que ceux des plateaux, quatre grands Vases en porcelaine de Sèvres, montés en bronze doré et placés au centre de vastes jardinières en bronze doré, et cent vingt pièces accessoires destinées à contenir les fleurs, les fruits et le dessert, complètent l’ensemble du surtout.

Nous avons parlé jusqu'à présent de deux genres de fabrication assez distincts dans lesquels la maison Christofle réussit également. C’est d’une part l’argenterie populaire, l’orfèvrerie des petits bourgeois et des artisans, celle des hôtels, qui est aussi en usage sur les paquebots de la Compagnie Transatlantique, et c’est d’autre part l’orfèvrerie artistique où la composition, le dessin, la ciselure jouent un rôle important.

Nous abordons maintenant un troisième genre. Celui de l’orfèvrerie d’argent massif et des objets d’art.

Cette coupe qui a été donnée en 1866 par le Jockey-Club au vainqueur des deux Derbys, français et anglais, était bien digne du magnifique cheval Gladiateur, qui a remporté le prix.

Il faut citer encore la Navigation, pièce commémorative, offerte par le Gouvernement français à M. Larkins, membre du Board of trade, la Moissonneuse, prime des fermes-écoles, donnée par le ministre de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux publics, enfin diverses autres pièces, telles qu’un coffret à bijoux, un sucrier, un service à café, style Louis XVI, en argent et ciselés au repoussé par des artistes de premier ordre.

Nous n’aurions garde d’oublier un beau guéridon avec service à thé et une toilette Louis XVI d’un goût exquis.

Avant d’entrer dans une série nouvelle de productions, nous croyons devoir une mention aux collaborateurs que M. Christofle a lui-même signalés, comme nous le disions tout à l'heure, à l’attention publique.

Citons donc pour le surtout impérial, MM. Maillet, Aimé Millet, Mathurin Moreau et Capy comme sculpteurs et modeleurs, et M. Auguste Madroux comme ornemaniste.

Pour le service de l’hôtel de ville, MM. Diebult, Gumery, Thomas avec les précédents. Ajoutons les noms de M. Carrier-Belleuze, de MM. Klagman, Doussamy et Revillon, comme mouleurs, de MM. Honoré, Douy, Horms et Michaux comme ciseleurs. Disons enfin que le chef de l’atelier de composition et de dessin de la maison Christofle est M. E. Reiher, architecte distingué.

Nous allons terminer notre revue par l’examen de quelques œuvres de galvanoplastie massive et de galvanoplastie ronde-bosse.

Les premières sont partout et sous toutes les formes, alliées à des produits d’industrie différente. Elles se marient tantôt aux meubles, tantôt aux travaux du marbrier. On les retrouve sous forme de bas-reliefs, de socles, de corniches, de cadres dans plusieurs vitrines d’exposants.

La galvanoplastie ronde-bosse a une existence plus indépendante. Elle produit des bustes, des figures, des groupes. C’est ainsi que dans la section des beaux-arts, on voit un groupe de lutteurs de M. Ottin et le Faune au chevreau de M. Fesquet.

Dans le Parc, nous avons remarqué la reproduction de la porte de la sacristie de Saint-Marc, à Venise, travail également précieux au point de vue de l’art et au point de vue des études archéologiques. Nous citerons encore le Milon de Crolone, qui reproduit avec. bonheur le beau marbre de Puget, et le Penseur, qui est le fac-similé exact de la statue de Michel-Ange.

Nous aurions vivement désiré conduire nos lecteurs dans les ateliers de la maison Christofle, rue de Bondy, et les faire assister à tous les travaux intéressants et variés de ses nombreux ouvriers, collaborateurs obscurs mais dévoués, dont le zèle et l’activité ne sont jamais en défaut. Nous aurions pris plaisir à expliquer les ingénieuses dispositions des machines, obéissant les unes à la vapeur, les autres à l’électricité.

Nous aurions volontiers suivi une pièce de métal brut dans toutes ses transformations, depuis le moment où elle entré dans l’usine, sous forme de plaque ou de lingot, jusqu’à celui où elle en sort fondue, tordue, ciselée, argentée, dorée, polie, toute prête à satisfaire le goût de l’acheteur. Nous aurions ainsi passé en revue toutes les branches d’industrie de la maison Christofle et nous aurions sûrement intéressé le public.

Mais le temps et l’espace nous manqueraient pour un pareil travail, et nous avons dû nous borner à ne donner qu’un tableau d’ensemble, en laissant de côté ces curieux détails.

Nous en avons dit assez d’ailleurs pour faire justement apprécier l’exposition de M. Paul Christofle et l'importance de sa maison.

On voit bien que si l’orfèvrerie proprement dite y a la plus grande part, on peut aussi la rattacher à beaucoup d’autres divisions deTa science, de l’art, et de l’industrie. Elle touche en effet, comme art, au dessin, à la sculpture, à la moulure et à Ig ciselure, comme science, à la chimie, à la physique, à la mécanique, comme industrie à celle de l’orfèvre, du fondeur, du fabricant de bronze. C’est, pour tout dire, une exposition sui generis qui mérite certainement, dans cette mémorable Exposition de 1867, une place à part que personne ne saurait lui disputer.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée