Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


Retour - Liste Pavillons

Italie - Exposition Agricole

Italie - Exposition Agricole à l'exposition de Paris 1867

Les spécimens des produits agricoles de l’Italie sont enfermés dans l’annexe dont nous publions le dessin. Ces échantillons ne donnent qu’une idée très-imparfaite des ressources territoriales de la Péninsule. Cependant, si on les rapproche des spécimens de même nature exposés dans l’annexe de l’Espagne, il est facile d’établir par la comparaison les différences de ressources naturelles dans les deux pays.

En Espagne, pas de rivières et, partant, pas de canaux. En Italie, au contraire, les rivières sont nombreuses; et des ingénieurs de génie, tels que Léonard de Vinci, par exemple, ont multiplié les dérivations fertilisantes.

Les marbres abondent dans les deux péninsules, l’une et l’autre traversées par des chaînes granitiques. Mais tandis qu’en Espagne les roches marmoréennes semblent s’être salies au contact d’une terre altérée, en Italie elles semblent avoir été teintées du lait le plus pur de Junon. On peut admirer dans la rue de la' Russie, non-seulement le travail des sculpteurs italiens, mais la beauté des matériaux qui semble avoir inspiré leur génie: ce que j'admire autant que le talent des artistes, c’est l’habileté merveilleuse des praticiens, si familiers avec le marbre qu’ils le travaillent avec la même ductilité que s’il était une cire molle.

Le sol ibérique est dépourvu d’arbres, comme l’Afrique, dont Salluste disait : Arbori infecundus. En Italie, quoi qu’on n’ait pas pourvu au repeuplement des montagnes à l’aménagement des forêts, les arbres sont tellement multipliés autour des cultures que, vans parler de la Lombardie, les contrées de l’Adriatique, où il n’y a pas de forêts, sont pourtant le pays le plus boisé peut-être qu’il y ait au monde, y compris même la Normandie où l’amour des arbres de clôture est poussé fort loin.

En étudiant en détail tous les échantillons de culture exposés dans l’amjexe italienne, on s’aperçoit bientôt qu'il s’agit ici d’une vieille terre dont la culture est contemporaine des origines même de la civilisation, et dont le divin poète a dit :
...Alma parens frugum, Saturnia tellus,
Magna virum.

« Mère auguste des fruits, terre de Saturne, grande en hommes. «Magnavirum! » vont dire ses détracteurs : Virgile parlait déjà du passé : que dirait-il aujourd’hui? L'Italie est envahie par les Maremmes et les Marais Pontins, si bien que, restée le champ de bataille de tous les ambitieux, elle a plus d’une fois déchaîné la peste sur l'Europe, et que Napoléon disait que la guerre elle-même y était vaincue par le climat pendant le solstice d’été.

Où en serions-nous aujourd'hui, nous-mêmes Français, si notre sol avait servi pendant des siècles à tous les sanglants démêlés de l’ambition, et si nous avions sur les épaules trois cents ans d’oppression ?

Et pourquoi, dira-t-on, l'Italie aurait-elle supporté trois cents ans d’oppression, si elle avait été digne de l’indépendance ? — Ah ! voilà! c’est que des rivalités jalouses et des haines séculaires, dont les oppresseurs ont habilement tiré parti, existaient de province à province, et de ville à ville. Nous sommes bien fiers de notre unité ; et elle nous a, certes, coûté assez de sang et d’épreuves pour que nous ayons le droit de nous en enorgueillir- Mais si nous regardons de peuple à peuple, en Europe, est-ce que cet état d’antagonisme et de rivalité jalouse, si fécond en guerres et aussi en oppressions, ne ressemble pas à l’état des provinces italiennes avant leur délivrance ? Ne reprochons donc pas aux Italiens ce que nous avons encore à nous reprocher, entre Allemands et Français, par exemple, à la honte de tous les principes de la civilisation.

Il y a eu des héros à Custozza ; il y en a même eu à Lissa ; et si vous voulez savoir jusqu’à quel point le fond delà civilisation a résisté à toutes les calamités qui ont pesé sur cette malheureuse terre, regardez à la distance qui existe entre la marine active de l’Italie, qui n’a pourtant pas de colonies, après avoir mis le pied la première dans l’Inde et en Amérique, et la marine amoindrie de l’Espagne, à laquelle il reste tant de possessions maritimes.

On a dit aussi que l’Italie ne trouverait jamais assez de ressources pour payer seulement ses dettes. Certes, l’annexe qui est censée représenter l’exposition agricole de la Péninsule rie donne qu’une idée bien imparfaite de ses ressources. Cependant il est possible de ne pas désespérer en étudiant ces spécimens si incomplets. Ces cocons bien portants, qui n’ont plus trace des épidémies passées, savez-vous qu’ils filent en ce moment pour 160 millions de soie, en Lombardie seulement, et que la feuille menace de manquer à leur appétit robuste?

Je n’ai pas vu dans d’annexe la moindre capsule de coton. Se douterait-on que les provinces napolitaines vont en récolter pour une centaine de millions ?

Il y a dans l’annexe des échantillons de chanvre. Mais, moi qui vous parle, j’en ai vu des champs entiers, hauts comme des arbres de pépinière, les plus beaux chanvres du monde, et tant qu’on en veut, — surtout si l’on faisait une saignée aux Maremmes. Et les riz, et les marbres, et les soufres, dont la Sicile et les Romagnes exportent pour 40 millions, au grand profit de notre industrie et de nos vignes ravagées? Et les minerais, et les vins, et les fruits confits, et les salaisons, dont Bologne est le centre? Allez voir le modèle de ces belles fromageries de Parme, qui supposent les gras pâturages et les irrigations savantes. Où trouverez-vous mieux?

Tout bien considéré, je ne crois pas qu’il y ait dans aucun pays des cultures plus perfectionnées et mieux aménagées que dans certaines provinces d'Italie, ni non plus des ressources aussi variées. Rien n’est comparable nulle part au produit de certaines terres lombardes; et nulle part non plus l’homme ne rend un culte plus intelligent à la nourricière féconde, aima parens frugum.

Que manque-t-il donc à l’Italie pour retrouver la veine perdue de sa prospérité? Tous les éléments qui constituent la richesse existent, mais ils sont épars, en tronçons, pour ainsi dire. Que ces tronçons puissent seulement se rejoindre, et l’Italie, en retrouvant sa vie, retrouvera en même temps les conditions de sa puissance. L’agriculture, toute perfectionnée qu’elle est, reste dans son isolement : ni le commerce ni l’industrie ne sont en contact avec elle, pour relier et vivifier ses forces éparses. Lorsque cette soudure nécessaire sera faite, vous verrez se dérouler comme par miracle la chaîne de la prospérité.

Que l’Italie périsse par les finances, je n’en crois rien quand je regarde à la splendeur de la terre, à l’intelligence de ses enfants, et, quoi qu’on en ait dit, au travail de réparation qu’ils accomplissent.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée