Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Bois Autrichiens

Bois Autrichiens à l'exposition de Paris 1867

Le commerce, général comme particulier, peut toujours se ramener à deux termes indispensables: l'offre et la demande. Tel a trop, tel n’a pas assez. L’exposition autrichienne est un exemple de cette manière d’agir élémentaire. L’administration impériale et royale a fait, depuis quelques années, un recensement approximatif de ses richesses forestières, elle s’est aperçue — heureuse chance! — qu’elle était beaucoup plus riche qu’elle ne le pensait; qu’elle était même trop riche pour son avantage : elle songe à vendre, elle offre sa marchandise, et voilà le but et l’explication de l’exposition des bois autrichiens. Certes, cela semblera curieux à beaucoup de gens, que, à notre époque, un empire puisse se trouver trop riche en bois alors que tant d’autres se reconnaissent — hélas! — trop pauvres, et font tous leurs efforts, non pour s’enrichir à ce sujet, mais au moins pour prévenir une ruine complète. Le fait n’en est pas moins vrai : il y a pléthore chez les uns, disette chez les autres.

— Achetez, direz vous à ceux qui manquent. — Vendez, conseillerez vous à ceux qui ont trop.

Rien de plus sensé, mais rien de moins facile.

Après la vente, il faut livrer. Or, le bois, marchandise encombrante pas excellence, ne se livre pas comme un mètre de toile ou une pièce de soie. Il faut des chemins, des routes, l’Autriche n’en a pas.

Tel est le nœud du problème. C’est parce que l’Autriche n’a pas de chemins qu’elle a pu laisser accumuler dans ses forêts une masse de bois effrayante, dont elle demande aujourd’hui à se débarrasser à tout prix. D’autant plus qu’en forêt l’épargne n’est pas comme en toute autre matière : si elle ne sept pas, elle se détériore : bien plus, avant de se détériorer elle porte préjudice aux produits qui doivent lui succéder.

Lorsqu’un fruit est mûr, il faut le cueillir sous peine de le voir pourrir, tomber et disparaître en pure perte. Lorsqu’un bois est mûr, il faut T enlever sous peine de le voir pourrir, tomber et se consommer sur le sol en pure perte pour l’industrie. Mais ici le dommage est double. Non-seulement la matière ligneuse est perdue pour l’homme et ne fait que rendre à la terre les principes extraits lentement de l’atmosphère et de son sein par la force vitale; mais le végétal, avant de mourir, a langui longtemps, — des siècles ! — ne croissant plus, vivotant seulement, prenant la place d’un plus jeune qui eût assimilé abondamment et produit de la matière ligneuse; mais en tombant il couvre le sol de ses débris qui, longtemps encore, vont entraver la sortie des jeunes semis enfouis sous la poussière de ses branches et les débris de sa structure.

C’est ainsi que la nature procède par voie d’élimination dans son exploitation des forêts qu’elle engendre, c’est ainsi que la plupart des forêts autrichiennes— où l'homme a pu à peine pénétrer — sont encore aujourd’hui cultivées. Les arbres languissent, meurent et tombent: ce sont les géants qui emplissent les forêts vierges de la Bukowine et de la Gallicie: il y a là des sapins et des épicéas qui ont 60 mètres de hauteur, des hêtres de 40 dont les diamètres sont proportionnels à ces énormes élévations. Eh bien! les rares et misérables habitants de ces contrées perdues ne savent qu’une chose, transporter en tas cette matière précieuse à demi décomposée pour la réduire en cendres et, fondant ces cendres mêmes en un produit plus pur, les vendre à l’état de potasse. On n’estime pas à moins de 12 à 15 mille quintaux la quantité de matière ligneuse ainsi transformée chaque année!

L’Autriche est tellement riche en bois ainsi accumulé par le manque d’exploitation dans ses forêts, qu’elle se plaint de ne voir sortir chaque année de chez elle que deux millions de stères de bois! Elle est trop riche en faisant une semblable dépense, elle crie grâce et demande qu’on la débarrasse: elle étouffe. Pauvre, pauvre empire ! qui se plaint de ne pouvoir, tout d’un coup, débarrasser ses forêts les moins riches et les plus exploitées de 35 millions de stères qu’elle a de trop !

Cette partie — la plus connue — est celle qui avoisine le bord de la mer Adriatique. Il y a là tout un cercle de pays montagneux dont les versants descendent vers la mer et dont les escarpements ont servi de digues à la marche des flots plus avant dans le continent. Il y a là deux versants principaux que l’on pourrait appeler le versant oriental et le versant occidental, le premier se rattachant un peu au mode oriental, le second participant davantage aux mœurs, à la civilisation de nos pays.

L’Esclavonie, la Croatie, la Frontière militaire forment — au delà, pour nous, de l’Adriatique— une ceinture au-dessus de l'Herzégovine et au milieu de ces principautés un peu indécises qui représentent une sorte d’annexe à l’empire ottoman. On doit, au contraire, réunir au groupe occidental les provinces Illyriennes, comprenant le Littoral, la Carniole, la Styrie, et enfin le Tyrol, qui devient dans sa partie ouest presque suisse.

Dans ces pays, l’exploitation des bois se fait par les ports de la mer Adriatique, Trieste, Zeugg, Carpolago, Buccari, etc. Des routes forestières, mais — 6 progrès! —descendantes montagnes et traversant les plaines, apportent, sans trop de frais, les bois aux ports d’embarquement. Il y a donc là un commerce important et qui s’étend tous les jours. Et cependant l’Autriche se plaint! Elle trouve encore 35 millions de stères pour le plus offrant! Que sera-ce donc dans les pays du nord-est et du nord de son empiré, dans la région des forêts vierges?

C’est vraiment un fait curieux que d’entendre parler, dans notre vieille Europe, de forêts vierges, et cependant rien n’est plus véritable. Il y a en Bukowine et en Gallicie, dans les Carpathes, — ces montagnes si peu connues, — plus de 10 000 kilomètres carrés de forêts inexploitées ou à peu près ! Cette énorme masse n’est pas composée d’une seule étendue de bois, mais elle forme comme un immense désert dont les massifs sont séparés par des landes incultes, dans lesquelles les fleuves seuls tracent des sentiers. Qu’irait y faire l’homme ?

Sur les bords de ces massifs, il déblaye le sol de la forêt en brûlant de la potasse; mais dans l’intérieur, l’accumulation de matière ligneuse est inconcevable. Les chemins de fer commencent à contourner, mais*de loin, ces forêts inconnues, mais les routes manquent pour relier ces forêts aux wagons. Les fleuves et les rivières seuls restent, venant des montagnes, et c’est par eux que se fait l’exploitation. C’est en y lançant les bois qu’emportent les flots qu’on parvient à amener quelques produits aux ports de consommation. Mais que de perte et que de barbarie encore dans ces procédés !

Comme on le voit, l’Autriche, outre ses bois intérieurs, est enserrée au sud, au nord-est et au nord par une ceinture de forêts immenses. Ne nous étonnons donc pas de l’importance de son exposition, et admirons, sans réserve, la beauté des échantillons qu’elle a amenés et qui, nous l’avons déjà dit, ont trouvé non-seulement des admirateurs, mais des acheteurs empressés.

On ne peut que louer d’ailleurs le goût et le soin avec lesquels l’administration forestière du pays a installé son exhibition. Au centre, la loge du bûcheron, en simples billes de jeunes sapins juxtaposées; au-dessus, un trophée de planches, billes, etc., dégrossies et travaillées. A droite, à gauche, des piles de bois façonné, de bois de fente, sabots, bardeaux, planches, lattes, cercles, etc. A-côté, les charbons de bois en masses remarquables, puis, çà et là, des troncs, des rondelles, des billes, toutes amenées en vue d’un but utile, d’une remarque industrielle ou scientifique.

Enfin, en avant, comme le plus beau joyau de son écrin, un collier d’arbres énormes, des chênes de 20 ou 30 mètres, des frênes de 40, des sapins de 30, etc., etc.

Et tout cela se vend, et tout cela s’emporte à prix d’or.

Tant mieux pour l’Autriche ! Elle a mérité réussir.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée