Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Algérie - Forages artésiens du Sahara

Algérie - Forages artésiens du Sahara à l'exposition de Paris 1867

Isaïe a dit, chap. XXXV, versets 6 et 7: « Dans le désert jailliront des eaux et dans la solitude couleront des ruisseaux. Le mirage deviendra un vrai étang, l’aridité des sources d’eaux ; dans la tanière des chacals s’élèvera l’herbe, le roseau et le jonc. »

Cette prophétie, deux exposants l’ont réalisée en Algérie avec leurs appareils de forage qui, plus puissants que la verge de Moïse, dotent le Sahara, le pays de la soif, de véritables rivières artésiennes.

Il y a deux mille cinq cents ans, dans la même contrée, nous raconte Hérodote, les Psylles, une peuplade libyenne, entreprirent, avec leurs arcs et leurs flèches, une campagne contre le soleil coupable, alors comme aujourd’hui, de dévorer les hommes et le sol lui-même, et, dans leur expédition, avant d’avoir trouvé le soleil à la portée de leurs armes, ils furent engloutis par les sables charriés par le Notus, nom que l’on donnait alors aux vents alisés de l’est.

En 1854, quand notre armée fit la conquête de l’Oued-Righ, l’une des contrées les plus méridionales du Sahara algérien, la situation des habitants de l’oasis de Sidi-Rached était à peu près la même que celle des Psylles de l’antiquité : « Encore quelques jours, dit le général Desveaux dans son rapport au ministère de la guerre, et celte population devait se séparer, abandonner ses foyers, le cimetière où reposent ses pères. » Mais, au lieu de renouveler une expédition inutile contre le soleil — les temps étaient changés et les connaissances humaines agrandies, — le général français « comprit à ce moment, c’est lui-même qui nous l’apprend, les féconds résultats que pourraient donner les travaux artésiens. »

En mai 1856, le premier appareil de sondage — le même qui se trouve dans l’angle sud-ouest du Parc de l’Exposition, au milieu d’un campement arabe, près de la porte de Grenelle et que représente notre gravure — était monté à Tamerna par M. Jus, et, le 9 juin suivant, une rivière de 4000 litres à la minute rendait la vie à une contrée déjà atteinte par la stérilité, la désolation et la mort.

Comme les Psylles, les héros de cette expédition eurent à surmonter d’énormes obstacles pour traverser le désert avec un lourd matériel et de grands approvisionnements, mais le Notas fut clément envers eux, et les sables voisins ne vinrent pas les engloutir, probablement parce que le ciel leur sut gré d’avoir compris que leurs armes devaient être dirigées dans le sein même de la terre et non contre le soleil. Tant il est vrai que la Providence récompense toujours les efforts, de l’intelligence humaine. L’Exposition universelle en est d’ailleurs la plus éclatante démonstration.

Depuis ce premier succès, d’autres forages ont été exécutés dans l'Oued-Righ, dans le Ziban et dans le Hudna et à la fin de 1864, date des derniers documents officiels, ils donnaient 36 millions et demi de mètres cubes d’eau par an.

Le mètre cube d’eau, d’après l’évaluation de M. Laurent, revient à un dixième de centime.

En 1865, en 1866 et en 1867, les travaux de forage ont été continués.

Ainsi la guerre contre la sécheresse se poursuit avec persévérance.

Nous aurions beaucoup à dire sur ces prodiges, sur ces miracles de la science et de l’industrie modernes, surtout sur leurs résultats politiques et commerciaux, mais nous devons nous borner, faute d’espace, à constater combien la colonisation française, en Algérie, diffère de celle des autres nations, qui, bien rarement, ont tenu compte des intérêts et des besoins des populations indigènes.

Les contrées de l’Algérie dans lesquelles, depuis douze ans, nous poursuivons l’entreprise des forages artésiens, ne sont pas habitées et ne seront jamais habitées par des Européens, parce que l’insalubrité du climat leur en interdit le séjour pendant la saison chaude.
Pas un seul puits artésien n’a été foré, peut-être, sans que le succès obtenu ait coûté la vie à un Français. Nous disons peut-être, parce que, dans les comptes rendus, on ne mentionne que la perle de ceux qui dirigent les travaux; mais si les chefs succombent, les ouvriers sont encore moins épargnés.

Le nécrologe des forages artésiens du Sahara enregistre, parmi les chefs, deux contre-maîtres de la maison Degousée et Laurent, et le sous-lieutenant de spahis, Lehaut, mort le 14 mai 1860, quoiqu’il fût vigoureusement constitué; mais comment résister à cinq années de travail continu dans le désert et sous un tel climat? Le sergent Dhem, l’un des chefs d’atelier, aussi, a eu sa santé très-éprouvée et souvent compromise.

Ainsi, dans le Sahara algérien, les Français creusent des puits artésiens, au péril de leur vie, et au profit exclusif des indigènes. Les habitants de l’Oued-Righ et du Ziban, d’origine berbère, en ont été reconnaissants , car ils ont nettement refusé de prendre part à l’insurrection de 1864; mais les Arabes du Hodna n’ont pas hésité à pactiser avec le désordre, et ceux du Sersou ont obligé le détachement chargé de leur procurer de l’eau, à opérer une retraite qui est considérée dans l’armée d’Afrique, comme l’un des plus beaux faits d’armes connus.

Quoi qu’il en soit de la reconnaissance des uns et de l’ingratitude des autres, nous n’en poursuivons pas moins, avec persistance, la tâche difficile de régénérer un peuple qui a eu ses jours de grandeur, mais qui est bien déchu aujourd’hui.

Nous ne pouvons nous étendre sur le.? services rendus par MM. Degousée et Ch. Laurent en donnant de l’eau aux malheureux Sahariens; nous ajouterons seulement que, parmi les per sonnes qui ont pris une part très-active au succès des forages artésiens du Sahara, il faut nommer :
M. le général Des-vaux qui, après avoir soumis le Sahara oriental à la fin de 1854, vint, en 1855, à Paris , ouvrir des négociations avec M. Degousée, et accompagna M. Laurent, à la fin de la même année, dans la première reconnaissance en vue de l’exécution immédiate des forages. Depuis, cet officier général n’a cessé d’attacher son nom à cette grande entreprise ;
M. Jus, ingénieur civil, de la'maison Degousée, directeur des travaux en Algérie;
M. le capitaine d’artillerie Zickel, qui, à la mort de M. Lehaut, lui a succédé comme chef des forages de l’Oued-Righ.
Coopérateurs de la même œuvre, ces vaillants pionniers de la civilisation devaient être associés dans la même récompense.
Le jury international n’a pas connu ces titres. A qui la faute?

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée