Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Temple égyptien

Temple égyptien à l'exposition de Paris 1867

S’il est un monument plus remarquable encore que tous les autres, parmi ceux dont d’habiles architectes ont orné la section orientale du Parc du Champ de Mars, c’est assurément le Temple égyptien. Situé précisément entre ce charmant spécimen de l’architecture turque en Asie, que M. Léon Parvillée a intitulé le Kiosque du Bosphore, et le splendide Bardo du bey de Tunis, œuvre de M. Alfred Chapon, ses colonnes, où la fleur de lotus s’épanouit en chapiteaux, cette allée de sphinx qui le gardent, et semblent toujours proposer une énigme dont Cbampollion a trouvé le mot, tout son ensemble aux formes massives et pyramidales, aux murs polychromes, où se déroulent dans une suite de tableaux l’histoire, les arts, l’industrie de l’ancienne Égypte, porte au milieu des grâces et des coquetteries de style de peuples relativement nouveaux, Turcs, Arabes ou même Persans, le sévère et mystérieux cachet d’une antiquité longtemps ensevelie et comme perdue dans de profondes cryptes, enveloppée, comme ses momies, de voiles épais que la science, aujourd’hui, commence enfin à soulever.

Élevé principalement pour servir d’abri à la collection envoyée du musée de Boulaq, le Temple du Champ de Mars reproduit toutefois, bien que dans des dimensions très-réduites, le plan, la disposition générale, l’harmonie des proportions, et même, jusqu’à un certain point, les détails de sculpture de ces petits temples nommés Mammisi par Champollion, et dont on trouve des spécimens à Denderah, Edfou, Abydos, et autres lieux rendus plus célèbres par les découvertes des savants français.

Pour donner une idée plus complète de l’art égyptien, en en vulgarisant les trois principales époques, on a représenté à l’intérieur, dans le Secos, l’époque contemporaine des Pyramides, l’ancien empire ; tandis que les murs extérieurs de la même salle ont reçu des peintures du nouvel empire, contemporain de Moïse. La décoration de la colonnade, plus moderne, a été empruntée aux Ptolémées.

La vue intérieure reproduite par notre gravure est prise du fond du Sécos; les monuments qu’elle montre, tout parfaits qu’ils sont dans leur ensemble et dans les détails de leur exécution, et quoiqu’ils indiquent une civilisation très-avancée, sont néanmoins ceux d’une époque où l’Égypte seule avait une histoire.

A l’éclairage près, qui dans l’original est ménagé avec une parcimonie qu’il n’eût pas été sans inconvénients d’imiter ici, le Sécos est une copie exacte du tombeau du piètre Kaa, habitant de Memphis, sous la cinquième dynastie. La seule modification qu'on ait cru utile d’introduire est l’adjonction de colonnes, afin de faire voir, à côté du chapiteau du temple des Ptolémées, dont la fleur de lotus a le calice ouvert et épanoui, la colonne la plus ancienne, au chapiteau composé simplement d’un bouton fermé.

D’après Mariette Bey, le mode de construction du tombeau de Kaa, où des pièces équarries, dressées debout et traversées horizontalement par d’autres pièces semblables, paraissent en effet représenter un assemblage de poutres et de planches, est évidemment un souvenir du temps où l’Égypte bâtissait en bois ses maisons et même ses palais, « C’est donc, dit-il, de 1 archaïsme que faisaient déjà les architectes qui ont élevé pour Kaa le tombeau dont nous reproduisons dans notre temple les lignes principales. A mesure qu’on l’étudie, l’antiquité égyptienne semble ainsi s’enfoncer de plus en plus et littéralement se perdre dans la nuit des temps. »

Une austère simplicité régnait encore à cette époque reculée ; les plafonds et les stèles qui couvrent les parois du Sécos en fournissent la preuve. On n’y rencontre pas, comme dans les œuvres d’un art moins ancien, les mille divinités et symboles religieux qui envahissent les tombes à partir de la dix-huitième dynastie. Ici, rien de semblable, tous les sujets sont empruntés à la vie civile, à la pêche, à la chasse, à la navigation. En y voyant faire les semailles, fabriquer des vases, sculpter et transporter des statues, construire et mettre à flot des barques peu différentes de la dahabieh exposée au pont d’Iéna, il semble que l’on assiste avec le défunt à toutes les opérations qui lui étaient le plus habituelles, et que l’on pénètre ainsi à sa suite dans le sens intime de son temps.

Des inscriptions hiéroglyphiques aussi simples que les sujets auxquels elles s’appliquent, aident à la compréhension de ces scènes familières. Des interjections du genre de celles-ci, par exemple : Saisis fortement le bois! Sois prêt! Du courage! sont placées à côté de plusieurs ouvriers qui travaillent. Au-dessus de la tête d’un cuisinier qui prépare des oies, on lit cette invitation et cette promesse : Travaille, et une oie te sera donnée pour ta fête!

Toutes les statues et caisses de momies, tous les objets contenus dans les vitrines qui garnissent l’intérieur du Temple appartiennent au musée installé provisoirement à Boulaq par les derniers vice-rois, en attendant que le Pacha régnant fasse construire, au même effet, sur une des places publiques du Caire, le palais actuellement en projet.

Ce sont là, peut-être, les œuvres les plus anciennes et les plus parfaites en même temps qu’ait produites l’art égyptien. Notre dessin fait particulièrement remarquer la grande statue en diorite du fondateur de la deuxième pyramide, le roi Schufra ou Chéphren. Elle a été trouvée près du grand sphinx de Giseh, dans un édifice tout de granit et d’albâtre, au fond d’un de ces puits sacrés dont l’eau était destinée aux ablutions.

Nous signalerons encore, parmi les statues, celles qui portent les numéros 3 et 4 ; tous deux en bois, étudiés avec beaucoup de soin et de naïveté, ces deux portraits, sculptés de main de maître, étaient sans doute d’une grande ressemblance; leur aspect est saisissant de vérité.

Pour ne pas quitter la statuaire avant d’en avoir examiné les plus beaux échantillons, passons devant les deux vitrines placées au milieu de la salle, nous y reviendrons tout à l’heure.

Près de la porte d’entrée, à l’angle de droite, trois statuettes de femmes, à genoux, le corps incliné en avant, dans une pose aussi gracieuse que facile et naturelle, pétrissent le pain à l’aide d’un rouleau. On rencontrerait encore aujourd’hui les modèles de ces charmantes figurines à Élépbantine et en Nubie. A côté d’elles, on admire le magnifique portrait en albâtre, un peu plus grand que nature, de la reine Ameniritis, fille du roi Kaschta, et sœur du roi Sabacon. Le nom et les titres de cette reine, qui joua un rôle important dans les affaires de l’Égypte, au temps de l’occupation éthiopienne (25e dynastie), sont gravés sur le socle en granit gris encore adhérent à sa statue.

A quelques pas plus loin, la vitrine de droite étale sur ses quatre faces les bijoux de la reine Aah-Hotep, femme de Kamès, dernier roi de la dix-septième dynastie, et mère d’Amosis premier roi de la dix-huitième. Si Ton en croit certains indices, dit Marotte Bey, c’est au moment même où Amosis expulsait les pasteurs et purgeait, après une occupation étrangère de plus de quatre siècles, le sol national de ses barbares envahisseurs, que le patriarche Joseph devenait ministre, non du roi légitime régnant à Thèbes, mais d’un roi conquérant, qui résidait à Tanis.

Entre un grand nombre de riches bracelets, de colliers, de diadèmes, déchaînés, de bagues à cachets gravés en hiéroglyphes, de scarabées symboliques travaillés en pierres précieuses ou en or é : aillé, brille par sa composition artistique plus que par les matières
précieuses dont il est formé, un collier destiné, selon les prescriptions du rituel, à couvrir la poitrine des momies, qu’il cachait complètement, en s'agrafant sur les épaules, au moyen de deux têtes d’épervier en or repoussé. Tous ces ornements, fleurs aux quatre pétales délicatement épanouis, lions bondissant à la poursuite des antilopes, chacals assis, vautours et vipères ailées, se jouant au milieu de cordelettes d’or inextricablement entrelacées, étaient unis par de petits anneaux soudés par derrière, et cousus aux linges qui enveloppaient le corps embaumé.

Sous le n° 5, dans cette même vitrine, est placée une hache au manche de bois de cèdre recouvert d’or, découpé d’hiéroglyphes à jour qui révèlent au complet, pour la première fois, le protocole royal d’Amosis. Le n° 6 signale à l’attention des visiteurs un poignard à la lame et au fourreau d’or, dont le pommeau, forme de quatre têtes de femmes, se rattache par une poignée semée de triangles de lapis lazuli, de cornaline et de feldspath, à des fleurs, des sauterelles, des combats d’animaux, incrustés dans la lame et servant d’encadrement aux deux curieuses inscriptions qui la couvrent de chaque côté.

La vitrine de gauche renferme environ soixante objets classés en quatre catégories, sous les titres de monuments religieux, funéraires, civils et historiques. Ils ont été recueillis presque tous par Mariette Bey dans les fouilles qu’il a exécutées aux grandes pyramides, à Saqqarah, à Myt-Ruhyneh, à Abydos, à Éléphantine, à Thèbes, à Karnak, etc., par les ordres du vice-roi.

Sous la dénomination de monuments religieux, il a réuni trente statuettes de dieux et de déesses en porcelaine bleue, verte, grise, blanche, en lapis, en émail, en faïence, en serpentine, en bronze incrusté d’or ; coiffées de fleurs de lotus, de mitres, de disques solaires ou lunaires; à têtes d’épervier, d’hippopotame , de chacal, d’ibis, de vache, de cynocéphale; représentant par leur réunion, aux yeux du prêtre initié à tous les mystères d’un culte aux formes bizarres, le Dieu unique, se manifestant par ses puissances.

Parmi les monuments funéraires : portraits de morts, stèles, ex-voto, ustensiles symboliques, exécutés par divers procédés et formés, comme les premiers, de matières plus ou moins précieuses, on remarque un chevet en albâtre signe de la quiétude éternelle des bienheureux. De semblables chevets, à pointes relevées en croissant, sont employés encore aujourd’hui, dit-on, en Abyssinie et en Nubie.

Deux objets charmants se distinguent entre tous ceux qui sont inscrits sous le titre de monuments civils. C'est d’abord une petite dalle rectangulaire, d’une largeur de 19 centimètres sur 14, portant le n° 359, et sur laquelle on a sculpté un bélier à quatre cornes, bas-relief d’un modelé plein de finesse et de vérité; puis enfin, et pour terminer, car si l’on voulait citer toutes les pièces vraiment dignes d’intérêt que renferme ce trop petit musée, il serait impossible d’en finir, un manche de boîte à parfums, une merveille, représentant une femme nue et nageant, les bras étendus devant elle. Ce type si pur, si complet, d’une élégance suprême, peut, chose qui paraîtra sans doute étrange, après tant de siècles écoulés, se retrouver bien loin de son origine, en France même, à Boulogne-sur-mer, chez les pêcheuses de la basse ville.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée