Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Phare électrique anglais

Phare électrique anglais à l'exposition de Paris 1867

A plusieurs reprises, nous avons supplié MM. les Anglais d’achever cet énorme échafaudage au haut duquel ils ont posé leur phare électrique, et qui déshonore le Champ de Mars de sa charpente décharnée. Ils n’en ont rien fait, et il nous faut bien représenter le Phare anglais tel qu’il est resté. La malice, c’est que nos voisins ont fait exécuter ce joli travail par des ouvriers français.

Ah! s’il s'était agi d’exposer un ballot de marchandises, les Anglais auraient songé à l’apprêt et à l’ornementation. Mais un simple modèle d’expérience scientifique, non destiné à la vente, à quoi bon le parer ou l’embellir? Qu’importe que leur Phare, avec son faîte terminé et sa charpente misérable, ressemble à un grand faucheux dont la petite tête serait portée par des pattes monstrueuses? qu’importe, pourvu que ses éclats brillent de loin?

C’est bon pour les Français défaire des dépenses stériles, et qui ne rapportent rien.— Le Phare de Roches-Douvres, avec son élégante ossature de fer, avec ses parois polygonales peintes qui attirent les regards au lieu de les repousser, éclaire-t-il mieux que le Phare anglais, si disgracieux à l’œil? Voilà toute la question pour les Anglais, gens pratiques. Eh bien! les.gens pratiques ont fait, cette fois, un faux calcul d’économie, là où les Français prodigues ont calculé en gens sensés. — A la lin de l’Exposition, le Phare français n’aura coûté que ses frais d’installation au Champ de Mars, puisqu’il sera transporté tout achevé sur l’îlot de Roche-Douvres, où est sa destination définitive. Il faudra, au contraire, démonter le Phare anglais, sans pouvoir en utiliser les débris; et si, comme je le suppose, les Anglais veulent pratiquer sur leurs côtes le système focal qu’ils exposent au Champ de Mars, il leur faudra renouveler des dépenses que nous n'aurons plus à faire. De quel côté aura été l’économie?

Oui! nous avons songé dans nos expériences de phares électriques à L’agrément des visiteurs, que les Anglais ont si fort dédaigné. Les phares électriques français inondent le Champ de Mars et le Trocadéro de leurs ondes lumineuses: le Phare électrique anglais projette au loin et de haut ses éclats solitaires. Voilà pour l’agrément; quant à la dépense, j’estime que l’installation française a coûté beaucoup moins cher que l’installation anglaise.

M. Holmes a imaginé un système de signaux téléphoniques, mû à la vapeur, et coûtant par conséquent fort cher, système dont j’ai parlé, il y a quelques jours. Nous avons, nous, installé sur la berge, dans une tourelle haute de 8 mètres à peine, une sonnerie qui arrive au même résultat que le système de M. Holmes, celui d’avertir le navire en perdition, que les feux du phare ne peuvent plus éclairer.

M. Guizot a dit de l’expérience, que c’était « une flamme qui ne brille pas de loin, et qu’elle n’éclaire bien que ceux qu’elle consume. » L’expérience est donc tout le contraire de la lumière des phares, qui n’éclaire bien que de loin. Voilà pourquoi on a imaginé les signaux téléphoniques, afin d’avertir du danger les marins trop près pour voir, assez près pour entendre.

Quant à l'opacité de l’atmosphère, l’intensité de la lumière électrique vaut mieux pour combattre ses inconvénients que tous les signaux téléphoniques. Et à cet égard les projections basses des phares électriques français sont plus probantes que le monstrueux bouquin de M. Holmes.

Pour en revenir au Phare anglais, il eût été possible de faire avec de la charpente une construction qui n’aurait pas fait tache au milieu des élégants et riches établissements orientaux d’alentour. Il existe à Pontailhac, sur la Gironde, près de Royan, un phare entièrement en charpente qui est d’un bel effet, et que les Anglais doivent connaître: ils n’auraient eu qu’à prendre modèle dessus.

Mais ils étaient pressés: le phare de Roche-Douvres les empêchait de dormir; et, n’ayant pas le temps d'étudier un modèle d'installation, ils ont couru au résultat, qui était de produire des éclats électriques aussi intenses et aussi élevés que ceux des lampes d’huile du phare français.

Au pied du pylône, on trouve un petit bâtiment sur lequel on lit : Machine électrique pour le service du phare. La porte en reste close : mais il nous est possible de parler des appareils que cet établissement recèle.

Les deux grandes machines qui servent à la production du courant électrique, soigneusement enveloppées, d’ailleurs, comme si elles étaient tenues de conserver un secret, sont construites sur le principe des courants d’induction, découvert en 1831 par Faraday. Quoique nous en ayons déjà parlé à propos des phares électriques français dans notre quatrième livraison, page 50, nous croyons devoir y revenir à propos du phare anglais.

Si l’on approche ou si l’on éloigne rapidement d’un aimant fixe une bobine formée de fils de cuivre et enroulée autour d’un cylindre de fer doux, des courants électriques se développent instantanément dans le fil de cette bobine mobile.

C’est en tirant parti de ce principe qu’on est parvenu à obtenir des courants très-énergiques en faisant mouvoir des bobines autour d’un axe de rotation, de manière que les extrémités de ces bobines s’approchent ou s’éloignent vivement des pôles d’aimant fixes. Pixii et Clarke avaient déjà construit des appareils de ce genre, depuis longtemps connus dans les cabinets de physique. Mais il y a loin de ces machines expérimentales primitives à ces grandes machines industrielles qui produisent aujourd’hui l’électricité d’une manière sûre, régulière et économique, telles que nous les trouvons exposées au Champ de Mars. C’est à MM. Joseph Van Malderen, en France, et Holmes, en Angleterre, qu’on doit les principales améliorations apportées dans les machines magnéto-électriques.

Du principe de Faraday, énoncé plus haut, il résulte que les bobines de fil de cuivre, subissant l’influence de pôles contraires, des courants alternatifs se produisent. Et c’est ici que se manifeste la différence essentielle entre le système anglais et le système français.

Dans la machine anglaise, les courants sont saisis par un commutateur qui les redresse et rend leur direction constante; dans la machine française, le commutateur, qui est une cause de déperdition par suite du dégagement d’étincelles qui accompagne chaque interception de courant, cet organe, dis-je, n’existe pas; et, par sa suppression, M. Joseph Yan Malderen a réalisé un perfectionnement notable. Je me base dans cette conclusion sur le catalogue imprimé du Ministère des travaux publics, où je lis que les expériences faites à Paris, en 1805, sur la machine électro-magnétique anglaise, munie d’un commutateur, et la machine française, ont établi que l'effet utile de la première était de 45 centièmes moindre que celui de la seconde.

Je voudrais, par les détails essentiels que je donne, communiquer à nos lecteurs le désir d'approfondir cette matière fort intéressante, et que l’Exposition de 1867 nous fournit l’occasion d’aborder.

L’appareil magnéto-électrique du Phare anglais est mis en mouvement par une petite machine à vapeur fixe, système Allen, qui s’alimente aux grandes chaudières voisines de Galloway.

Le courant électrique est dirigé au moyen de fils conducteurs jusqu’au sommet du phare; le régulateur porte deux crayons en carbone à pointes opposées, entre lesquels la lumière se forme. L’éclat est renvoyé à l’horizon par un appareil lenticulaire à feu fixe du système de notre immortel Fresnel.

Je ne crois pas, après ce que j’ai dit dans la quatrième livraison déjà mentionnée, devoir insister davantage sur la production de la lumière électrique et sur la comparaison des phares électriques avec les phares à l’huile. Je rappelle seulement que dans les phares électriques, en Angleterre comme en France, il y a un double jeu de machines pour assurer la continuité de l’éclairage, au cas où l’un des mécanismes viendrait à se déranger, et surtout pour pouvoir doubler l’intensité de la lumière dans les temps de brume.

Dans l’état ordinaire de transparence atmosphérique, les phares à feu d’huile portent aussi loin que le permet leur élévation au-dessus du niveau de la mer. Dans ces conditions, le phare électrique n’éclaire ni mieux ni plus loin ; même lorsque l’opacité de l’air augmente, sa déperdition lumineuse est relativement plus considérable que celle du phare à l’huile. Mais lorsque des brumes épaisses masquent l’horizon, le phare électrique reprend tous ses avantages : sa lampe focale reçoit alors les courants de ses deux machines magnéto-électriques accouplées, ce qui lui donne une puissance incomparable.

Ceux qui voient au loin les éclats du phare électrique anglais et ceux du phare à l’huile français, ne distinguent aucune différence d’intensité. Ceux qui connaissent les expériences faites en 1865 sur les deux systèmes électriques anglais et français ne modifieront pas leur opinion en présence du disgracieux recours en appel que font nos Voisins au Champ de Mars.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée