Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


Retour - Liste Pavillons

Monde antédiluvien

Monde antédiluvien à l'exposition de Paris 1867

Dans la partie du Parc dévolue à l’Allemagne, et qui entoure le Palais du Champ de Mars entre les avenues Suffren et Lamothe-Piquet, est une annexe consacrée au Wurtemberg. A l’intérieur, une curieuse et imposante machine digère incessamment du bois de hêtre, et le rend à l’état de feuilles ou du moins de pâte de papier, rappelant ces autres machines que l’on voit à Cincinnati (États-Unis), où les porcs entrant par un bout sortent de l’autre à l’état de jambons.

Ce n’est pas de la machine à papier wurtembergeoise que nous voulons parler aujourd’hui. Seulement il nous fallait la choisir comme point de repère; car l’édifice qui la protège offre sur un de ses côtés une espèce d’abri supérieur, au fond duquel est dessiné le paysage antédiluvien que l’on peut voir ici reproduit.

Quelle période de l’histoire de la terre indique cet étrange tableau? Quel est ce caïman gigantesque qui rampe sur le sol, ou, si l’on veut, cet iguane cuirassé qui porte une série d’écailles, formant comme une scie énorme sur son dos? Quels sont ces vampires, ces dragons, qui volent dans l’air ou se posent sur ces troncs dénudés? Que veulent dire ces arbres sans feuilles, ces végétaux aux formes insolites , qu’on aperçoit à droite, à gauche et sur le premier plan du tableau, et ces eaux, ces rochers eux-mêmes qu’entendent-ils signifier? Avons-nous là une étude faite à plaisir? ou ce paysage est-il la reproduction de lieux connus, et sans être emprunté au pinceau d’un artiste fossile, a-t-il été composé avec des matériaux authentiques ?

Oui, ce paysage représente la réalité; mais des milliers de siècles nous séparent de la période terrestre que l’artiste, non pas de ces temps-là, mais notre contemporain, a voulu dépeindre. Nous sommes reportés tout d’un trait à la période géologique qu’on nomme secondaire. Ce nom lui vient de ce qu’elle occupe le deuxième rang dans la succession des périodes telluriques. Elle a été précédée delà période primaire qui marque l’enfance de notre planète, et suivie des périodes tertiaire et quaternaire. Cette dernière est celle que nous parcourons encore aujourd’hui.

Les temps primitifs sont ceux qui ont vu apparaître la vie sur le globe, et se former les terrains stratifiés, ceux qu’on nomme sédimentaires, parce qu’ils ont été formés par les sédiments des eaux. Les plus anciens sédiments s’appuient eux-mêmes sur une écorce primordiale, composée de terrains ignés ou éruptifs, qui ont été produits par le feu et les actions volcaniques comme les autres l’ont été par l’eau. L’eau et le feu, ce sont ces deux éléments des anciens qui ont donné naissance à notre terre. La mythologie hellénique semble l’avoir deviné en partageant entre Neptune et Pluton l’empire de ce globe.

C’est dans la période primaire, où les phénomènes neptuniens et plutoniens ont agi avec le plus d’intensité, que la vie a fait sa première apparition. Elle a procédé suivant une marche progressive, et sur un plan qui indique un développement continu. Les polypiers ou coraux, les mollusques, les crustacés, dont font partie les fameux trilobites ou crabes à trois lobes, depuis complètement éteints, sont les premiers êtres qui ouvrent les degrés de l'échelle animale. Puis sont venus les poissons et les reptiles. A cet ordre, qui alors s’annonce à peine, s’arrête l’épanouissement de la vie zoologique pendant la période primaire.

Au point de vue de l’organisation végétale, le même phénomène a lieu. Des algues, des mousses, des plantes rudimentaires, se montrent d’abord ; puis des végétaux herbacés, celluleux, des fougères, des lycopodes, des prêles ou queues de cheval, mais cette fois gigantesques, si bien que les fougères arborescentes des tropiques ne sauraient se comparer avec celles qui marquent, dans les âges géologiques, la fin de la période primaire. Ces fougères sont précisément celles que l’on trouve avec tant d’abondance au milieu du terrain carbonifère, où elles ont donné naissance au charbon minéral, à la houille. L’atmosphère était alors chargée de plus de vapeur d’eau et d’acide carbonique qu’aujourd’hui, ce qui favorisait singulièrement la végétation.


En outre, les grands continents n’étaient pas formés ; la terre n'était partout composée que d’îlots épars, d’archipels, au milieu desquels régnait une température très-élevée, soit à cause des conditions climatologiques que nous venons de rappeler, soit parce que la terre, qui était passée de l'état gazeux à l’état liquide, puis pâteux, et s’était ensuite peu à peu solidifiée, renfermait encore, sous sa frêle enveloppe, assez de chaleur propre pour échauffer la croûte supérieure, l’écorce qui sépare la partie superficielle du globe du foyer central toujours allumé comme le prouvent les éruptions volcaniques et les tremblements de terre. Aujourd’hui, cette écorce est trop épaisse pour que la chaleur interne se fasse sentir comme autrefois du dedans au dehors, nous entendons sur la croûte terrestre elle-même et sur l’atmosphère qui l’enveloppe.

Les temps dont nous venons de parler composent l’enfance et la jeunesse de la planète. Le développement, continue pendant la période secondaire dont nous avons précisément à nous occuper. Les végétaux cryptogames ou sans organes de germination apparents, vont peu à peu céder la place aux végétaux phanérogames, les monocotylédons d’abord, les dicotylédons ensuite. On appelle cotylédons les lobes qui environnent le germe sortant de terre, et qui sont d’ordinaire au nombre de deux dans la plupart des plantes légumineuses et des arbres fruitiers et forestiers de nos climats. Chez les monocotylédons, au contraire, la graine en germant n’est protégée que par un seul cotylédon, comme on le voit dans toutes les graminées, telles que les palmiers, les bambous, les céréales.

Les végétaux monocotylédons qui ont déjà apparu au déclin des temps primaires, se développent dans les temps secondaires. Dans cette période naissent aussi les dicotylédons et parmi eux les conifères, dont font partie les araucarias, les sapins, les cyprès. La famille des fougères, si nombreuse dans l’âge précédent, se transforme dans celui-ci, ou fait place à d’autres espèces, telles que les zamias, les cycadées. Ces dernières semblent même donner aussi la main d’un côté aux palmiers, de l’autre aux conifères, et expliquent par là bien des métamorphoses.

Dès l’aurore de l’âge secondaire, le règne animal suit le même progrès que la flore. Les poissons deviennent déplus en plus abondants, et ils présentent des formes intermédiaires ou de passage qui les unissent aux reptiles et aux oiseaux. Ce n'est pas que nous soyons le moins du monde partisan des idées d’un célèbre naturaliste, M. Darwin, qui fait sortir tous les êtres du même germe, et interprète ensuite leurs transformations par l’effet d habitudes propres ou par l'influence des milieux où ils ont chacun vécu; mais on ne peut nier que des formes de passage n’existent souvent d’une espèce à une autre. On dirait que le fabricateur souverain (si ce n’est cet agent mystérieux qu’on appelle la vie, qui engendre et anime lui-même la forme), on dirait que le fabricateur souverain opérant sur un plan à lui seul connu, a voulu procéder par métamorphoses ou variations graduelles. Le reptile que nous avons sous les yeux (Belodon Kapffii) procède de l’archégosaure ou premier lézard, qui avait lui-même quelque affinité avec les poissons, et quant aux reptiles volants que l’artiste a représentés plus loin, l’un, celui qui plane (Pterodactylus crassirostris), l’autre, qui est perché sur un tronc (Rhamphorynchus Gemmingi), ils marquent comme lé passage entre l’ordre des reptiles et celui des oiseaux. Toutefois, à mesure que les oiseaux naîtront, ce qui aura lieu à la fin de la période secondaire, les lézards Volants ne disparaîtront pas tout à fait. Ils auront, jusqu’à notre époque, plus d’un représentant éloigné, tels que les dragons, de même que les iguanes d’aujourd’hui peuvent être presque considérés comme les arrière-petits-cousins du belodon des temps secondaires.

L’enseignement que nous offre le tableau géologique que nous avons tenu à reproduire, fait regretter que l’artiste germanique qui nous a gratifiés de cette peinture, n’en ait pas établi d’autres à l’Exposition du Champ de Mars. On eût vu avec plaisir représentés sur la toile non-seulement un paysage de la période primaire qui a précédé celle dont nous venons de parler, mais encore un paysage de la période tertiaire, quand la vie, sous toutes ses formes, a pris un si merveilleux développement, et que les grands quadrupèdes sont nés. Mais ce qu’il eût été surtout intéressant de reproduire, c’était la période quaternaire, celle qui vit naître tous les végétaux et tous les animaux d’aujourd’hui, et l’homme le dernier. Ainsi s’explique comment l’homme est le plus parfait des êtres, au moins jusqu’à présent, car il semble probable que l’évolution géologique doit se continuer encore après lui.

L’histoire du travail, que la galerie archéologique du Palais de l’Exposition déroule sous nos yeux, nous dit ce qu’a été l’homme primitif, l’homme antédiluvien ou fossile, alors qu’il habitait les grottes, les cavernes, le bord des lacs, et qu’il n’avait à sa disposition que de grossières armes en silex à peine taillé, ou en os effilés, que des peaux de bêtes fauves pour tout vêtement, que des vases en terre grossière, à peine pétrie et cuite au soleil, pour ustensiles domestiques. Depuis, que de progrès, que d’avancement, que de conquêtes! mais le sauvage d’aujourd’hui, le Peau-Rouge des Amériques, le Polynésien de l’Océanie, en sont presque partout restés à l'âge de pierre, et voilà pourquoi ils disparaissent peu à peu devant l’homme civilisé.

Tous ces faits et d’autres encore font regretter vivement que laCommission impériale n’ait pas donné suite au projet qu’elle avait
formé d’abord de consacrer une galerie à l'Histoire de la terre, comme elle a pris soin d’en ouvrir une à l’histoire du travail. Faire connaître aux visiteurs de l’Exposition par des cartes, des dessins, des tableaux et surtout des plans en relief, la formation de notre globe, les phases successives par lesquelles il est passé, les modifications de la vie avec les âges géologiques, les divers terrains qui composent l’écorce terrestre, leur ordre de succession, leurs natures diverses, les fossiles et les richesses minérales qu’ils contiennent, tout cela eût été d’un haut intérêt, et aurait assurément provoqué la légitime curiosité de tous. Par là, on aurait vu aussi comment le travail de la nature a précédé celui de l’humanité, et comment rien ne se crée et tout se transforme ici-bas. Mais les hommes manquent quelquefois, même pour exécuter les meilleures conceptions, et c’est, paraît-il, faute d’avoir été secondé sur ce point, que M. le commissaire général de l’Exposition de 1867 n’aura pas mis en pratique un projet dont lui-même avait conçu la première idée. Il ne manquait que l’histoire de la terre à l’Exposition du Champ de Mars pour que celle-ci justifiât de tous points son nom d’universelle. L’Exposition laisse ce désidératum à combler à celles qui la suivront. Il ne faut pas vouloir tout faire. Il faut bien laisser quelque chose à entreprendre à ceux qui viendront après nous.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée