Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Exposition militaire anglaise

Exposition militaire anglaise à l'exposition de Paris 1867

L’exposition militaire anglaise, ou du moins la partie consacrée à l’artillerie de terre et de mer et au matériel proprement dit, est répartie entre deux pavillons séparés, dont l’un renferme les produits des arsenaux de l’industrie privée, qui contribue à un si haut degré à la puissance militaire de la Grande-Bretagne par l’importance des approvisionnements et du matériel qu’elle peut livrer dans un court espace de temps, si la gravité des circonstances l’exigeait, et dont le second est plus particulièrement consacré aux types nouveaux adoptés en dernier lieu par la comité d’artillerie, et à la production des arsenaux royaux.

Après avoir, en effet, dépensé des sommes énormes, que l’on n’évalue pas à moins de cent millions pour les expériences de divers systèmes d’artillerie et du chargement par la culasse, avoir cru un moment toucher au but avec les canons Armstrong et avoir commandé un matériel considérable, le gouvernement anglais, effrayé en voyant les éventualités politiques qui se présentaient, de n’avoir encore aucun système réellement pratique pour son armée et pour sa flotte, repoussa en 1863 les systèmes Armstrong, Whitworth, Scott et autres inventions qu’il trouvait trop compliquées, et écartant le chargement par la culasse pour les pièces de gros calibre, adopta un système de canons se chargeant par la bouche et se rapprochant beaucoup du système en usage dans la marine française jusqu’en 1865, — au moment même où notre artillerie de marine, après de minutieuses expériences, transformant avec une habileté merveilleuse notre vieux matériel, en entourant nos pièces de fonte de frettes d’acier qui leur donnaient une force nouvelle, trouvait un système de chargement par la culasse, dont la solidité et la sûreté réunissent tous les suffrages, et dotait relativement, presque sans dépense, nos navires d’une artillerie qui, pour la pénétration, la justesse et la portée, est des plus remarquables.
En adoptant, au reste, le nouveau système nommé canon de Woolwich, du nom de l’arsenal royal où il était fabriqué, le comité anglais n’avait pas la prétention de créer une pièce sans rivale et qui ne pût être surpassée, mais il voulait avant tout sortir des expériences et pourvoir sur-le-champ la flotte d’une artillerie réellement pratique. — Il lui fallait une arme immédiate, le canon de Woolwich la lui fournit.

L’engouement qui avait accueilli les premiers résultats de sir W. Armstrong, et ses divers systèmes de chargement par la culasse, n’avait point résisté à l’expérience. Grand fabricant de métaux, sir W. Armstrong avait été frappé de l’idée que, avec la perfection de l’outillage anglais et le point où la fabrication était arrivée, on pourrait forger un tube rayé de telle dimension qu’on obtiendrait un canon ; et dans l’enquête anglaise de 1863, où se trouve en quelque sorte écrite l’histoire des canons rayés chez nos voisins, lui même s’exprime ainsi: «Dans le mois de février 1854, mon ami M. Rendel, ingénieur bien connu, soumit à sir James Graham une communication de ma part, suggérant la possibilité d augmenter la carabine ordinaire jusqu’à la dimension d’un canon de campagne, et d’employer des projectiles allongés en plomb au lieu de boulets en fonte de fer. » — Ce fut là le point de départ. Il devait avoir d’abord, et il eut pour conséquence un canon se chargeant parla calasse, où le projectile remplirait le rôle de la balle forcée dans une carabine, ce qui ne pouvait s’obtenir pour des pièces de cette dimension qu’à l’aide de projectiles d’un diamètre plus grand que celui de l'âme. De là la nécessité de ce manchon de plomb qui enveloppait les projectiles, se déchirait dans les rayures et, parfois, devenait,, à la sortie de la bouche à feu, dangereuse pour les servants eux-mêmes, et, supprimant le vent, c’est à-dire l’espace entre le projectile et l’âme de pièce, augmentait la résistance et l’encrassement, et diminuait l’exactitude du tir; car, à la sortie, les gaz ayant une vitesse quatre ou cinq fois plus grande que celle du projectile, servent, pour ainsi dire, à préparer l’atmosphère pour le boulet et à le lancer sur la ligne droite de sa trajectoire.

Sir W. Armstrong ne devait pas tarder à reconnaître lui-même l’erreur dans laquelle il était tombé, au moins pour les calibres élevés, et adopter le Shunt Principle pour ses gros canons qui sont chargés par la bouche. — Le Shunt Principle, rapporte le capitaine Aloncle dans ses curieuses et intéressantes études sur l’artillerie de marine, consiste en ce que les rayures du canon sont un peu plus larges à la bouche du canon qu’elles ne le sont vers le fond de l’âme. Dans le corps du projectile sont encastrées des parties saillantes en métal doux, qui, dans le chargement du canon, se placent dans la partie évasée des rayures. Il en résulte un certain jeu qui facilite l’introduction du projectile. Celui-ci passe sur un des côtés de la rayure en entrant et sur l’autre côté en sortant. — Quant au procédé même de construction des canons, il n’a pas été modifié. Ce procédé consistait toujours à établir un canon, grâce à la perfection de la fabrication, comme l’on établissait les canons de fusils connus sous le nom de canons à rubans, et par conséquent à former le canon d’un tube intérieur sur lequel on roule en spirale deux ou plusieurs couches successives de bandes de métal chaud. Le nombre de ces couches est proportionné à la résistance que doit offrir la bouche à feu, et ces cylindres ou bandes, sont souciés ensemble au moyen d’un marteau a vapeur, et, pour mieux résistera la pression qui se fait sentir à l’intérieur du canon, au moment de l’explosion de la poudre, on renforce le système par un cylindre intérieur en acier, sur lequel s’établissent et s’enroulent les bandages (Coïls) qui ont fait donner à ce procédé de fabrication trouvé par sir W. Armstrong, et bientôt imité par d’autres constructeurs, le nom de Coïl Principle.

Notre dessin représente un des canons de marine de sir W. Armstrong, placé à l’Exposition du Champ de Mars, sur son affût de bord, devant la muraille du navire, tel enfin qu’il serait dans la batterie d’un bâtiment cuirassé. Le canon est du calibre de neuf pouces anglais (0,228m) et du poids de douze tonnes et demie. Deux organes, si l’on peut employer cette expression pour déligner les différentes parties de cette machine compliquée, dont l’ensemble doit permettre de se servir du canon lui-même, sont particulièrement remarquables : — La petite civière qui soulève le lourd projectile, et, glissant sur une tringle de fer, le porte jusqu’à la gueule du canon, où elle se fixe par deux tenants pendant que les servants font pénétrer le projectile dans l’âme de la pièce, — et le frein inventé pour diminuer le recul du canon, sorte de peigne multipliant d’une façon énorme la surface de frottement. L’on ne saurait enfin trop faire l’éloge de la perfection de la fabrication. L’art de manier les métaux, de forger et d’assouplir le fer, ne saurait aller plus loin.

Dans la même salle se trouvent un canon de campagne du système Armstrong, se chargeant par la culasse, avec un affût et des roues en fer, et le canon d’un autre fabricant célèbre de Manchester, M. Whitworth, qui se distingue par un système tout particulier que l’on pourrait appeler « le système hexagonal de rayure, » l’âme de la pièce ayant la forme d’un hexagone. Le canon Whitworth est composé d’acier trempé, la pièce centrale se trouvant renforcée par des frettes d’acier placées et ajustées à froid avec la presse hydraulique. Outre les canons de gros calibre et de nombreux projectiles, M. Whitworth a également envoyé une pièce de campagne. Sir W. Armstrong et M. Whitworth se chargeraient de fournir le monde entier de canons, et, parmi tous les étonnements que l’industrie de l’Angleterre nous donne, l’un des plus singuliers, à coup sûr, est de voir ces arsenaux privés, auxquels le gouvernement anglais n’accorde aucune subvention, et qui, même sans les commandes de l’artillerie royale, trouvent dans les achats des pays étrangers un aliment suffisant pour assurer leur prospérité.

Malgré toutes les ressources qu’offre l’industrie privée, le gouvernement anglais après l’expérience de la guerre de Crimée et de la guerre des Indes, voulut en effet avoir sous sa dépendance directe un établissement modèle qui assurât tous les besoins du service et fît constamment progresser la fabrication.

C’est dans ce but que l'arsenal de Woolwich, situé dans le comté de Kent, entre Londres et la mer, sur les bords de la Tamise, a été complètement transformé durant ces dernières années, et est devenu le plus grand établissement du monde pour la fabrication du matériel de guerre. Woolwich, en effet, occupe constamment, en temps ordinaire, de huit à dix mille ouvriers répartis en trois grandes divisions complètement distinctes l’une de l’autre — la manufacture de canons (royal Gun factories)— la division des voitures (royal carriage department) — le laboratoire pour la confection des projectiles (royal laboratory department). C’est dans la manufacture de canons que se fabriquent maintenant les canons nouveaux adoptés par le comité d’artillerie, sous le nom de canons de Woolwich, dont notre dessin, représentant te pavillon de l’exposition anglaise spécialement affectée aux produits de l’État, qui tend de plus en plus, par une modification des habitudes anglaises digne de remarque, à se substituer au système des contrats, donne plusieurs spécimens. Là aussi s’établissent les affûts et les chariots de guerre, car il ne suffit pas d’avoir des canons, il faut les monter, il faut aussi établir cette grande quantité de voitures de formes diverses nécessaires à une armée en campagne, et le royal carriage department, avec ses vingt-cinq machines à vapeur et ses deux mille deux cents employés, suffit à tous les besoins.

Le laboratoire des projectiles de l’arsenal de Woolwich (royal laboratory department) a réuni dans une vitrine en acajou et en glace, si élégante qu’on la dirait destinée à faire admirer les merveilles de la bijouterie, toute la série de ses produits destructeurs qui étonnent et surprennent par la perfection et la coquetterie de la fabrication, si une expression semblable était permise, et le bon goût avec lequel ils sont disposés. Les femmes elles-mêmes trouvent un grand plaisir à contempler ces engins de mort au repos ; ils sont là rangés avec ordre, d’un côté, ceux destinés à l’armée de terre, de l’autre, les projectiles employés par la marine, depuis les barils faits à la machine, destinés à contenir la poudre, jusqu’aux cartouches de diverses modèles, aux munitions de tous genres et de toutes formes, munitions pour les fusées (Rokets), boîtes à balles, obus cylindriques, Schrapnel, qui en éclatant répandent une pluie de balles, projectiles en fonte Palliser, qualité particulière de fonte, nommée ainsi du nom de l’inventeur, à laquelle on donne la forme dans des moules en fonte au lieu de moules en sable, en employant le procédé connu des gens du métier sous le nom de moulage en coquille, ce qui, par le refroidissement plus rapide de la fonte en contact avec les parois du moule, la blanchit et lui donne, lorsqu’elle se solidifie, une dureté presque égale à celle de l’acier, obus éclairant, qui, en s’entr’ouvrant dans les airs, développe un parachute soutenant les matières enflammées et répand une lumière éclatante sur les travaux de l’ennemi. Bien d’autres inventions encore, obus à segment, sphères rayées, et mille moyens nouveaux de se détruire mutuellement pour lesquels les inventeurs réclament tous le premier rang. Il est certain que la perfection est devenue grande. On sait calculer, avec une précision mathématique, la durée de l’inflammation de la fusée, et faire tomber à son gré l’obus rempli de balles perfectionné par le colonel Boxer, devant le front d’une troupe que décime la mitraille s’échappant avec les éclats. Les projectiles sont munis maintenant d’une double fusée, percutante et à temps. Si par un accident quelconque la fusée à temps n’a point éclaté au moment voulu, la fusée percutante se brise en touchant terre, et l’effet n’est pas perdu. — Le colonel Boxer, surintendant du laboratoire de l’arsenal de Woolwich, sir W. Armstrong, MM. Freeth, M. Petermann, ont obtenu des résultats très-remarquables, et les hommes spéciaux trouveront dans l’examen attentif de ces produits des enseignements précieux.

Tout auprès est exposé un gabion avec ces tonneaux ouverts aux deux extrémités, que l’on remplit rapidement de terre, dans les travaux de défense, pour s’abriter des balles. Au lieu de branches d’arbres et de claies d’osier, il est établi avec des rubans de zinc qui s’enroulent et se tressent autour des bâtons. Un navire peut ainsi emporter d’avance, et sans perdre de place à bord, le matériel complet du siège. Les armes en usage dans l’armée anglaise, fabriquées avec des machines-outils dont quelques-unes sont exposées, la collection des uniformes qui ne sont plus demandés à l’industrie privée, mais établis maintenant directement par l’État, avec une grande économie, les écussons renfermant l'équipement de chaque corps, artillerie, rifles, grenadiers, cipayes, higlanders, etc., et ces grands trophées d’armes et de drapeaux, où les lames de sabres forment les feuilles de laurier, et les chiens de fusil, le chiffre de la reine, animent les murailles de bois de ce pavillon , voué aux œuvres destinées à protéger et à défendre les merveilles de l’industrie qui l’entourent. Non loin des colonnes chargées des outils employés par les ouvriers des diverses professions attachées au service de l’armée, près des voitures d’ambulance et des appareils de chirurgie d’Évans et Stevens, se trouve aussi une grande plaque de blindage pour une fortification de terre, martelée par des boulets de canons Armstrong de sept à dix pouces anglais, dont chaque coup a été tiré à une distance variant de trois cent soixante neuf à quatre cent vingt-cinq mètres. Cette plaque envoyée par MM. Brown et Cie de Sheffield, est un des objets qui frappent le plus les visiteurs, étrangers au mouvement imprimé au matériel de la guerre, et aux moyens de destruction par les progrès des connaissances modernes. A toutes ces inventions la science elle-même oppose des inventions nouvelles. Pour résister à la puissance des projectiles de ces canons Woolwich destinés aux batteries de terre, d’un diamètre de douze pouces anglais et du poids de vingt-trois tonnes, et à ceux de marine de douze tonnes et de neuf pouces, dont la vue seule inspire une appréhension respectueuse, on trouve chaque jour des métaux plus résistants, et, quand des ingénieurs se croient assurés du résultat, les artilleurs se remettent à l'œuvre, et brisent leurs plaques protectrices. Chacun lutte ainsi jusqu’à l’heure du combat, où le succès, qui représente la paix, le repos et le bien-être d'un peuple entier, appartiendra à celui qui, muni d’un bon matériel, aura le plus de sang-froid et de valeur morale. Que Dieu nous préserve longtemps encore de ces cruelles épreuves ; mais si elles devaient venir, abordons-les avec confiance, elles sont moins redoutables que la vue de ces engins de destruction ne le fait supposer. Beaucoup dans la pratique sérieuse de la guerre donneraient de médiocres résultats, et seraient tout aussi inutiles que ces bombes gigantesques, pesant 1150 kilogrammes, placées de chaque côté de l’entrée du pavillon, qui devraient être lancées par un mortier de cinquante deux tonnes avec une charge de trois cent dix-sept kilogrammes de poudre. Après tout, ce seront toujours des hommes qui devront mettre en œuvre ces Léviathans ; l’on peut grandir le fer, mais l’ouvrier ne change pas, sa valeur morale seule se modifie, et elle est destinée à jouer un rôle chaque jour plus grand dans les guerres nouvelles. C’est là le plus curieux des enseignements que donnent ces concours singuliers des œuvres de destruction. La condition première du succès consiste maintenant dans le développement intellectuel et moral du peuple. Le corps humain est impuissant devant la force prodigieuse obtenue de la matière; l’âme seule peut en triompher.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée