Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Laiterie de M. le comte de Kergorlay

Laiterie de M. le comte de Kergorlay à l'exposition de Paris 1867

Le Parc du Champ de Mars renferme plusieurs collections d’animaux domestiques , ainsi que de nombreux spécimens de constructions rurales. Tous ces établissements sont compris dans le VII0 groupe; ils offrent un vif intérêt aux visiteurs citadins qu’ils initient en quelque sorte aux premiers éléments de l’agriculture pratique. Il n’est rien de tel, en effet, pour éveiller l’attention des plus indifférents, que de mettre en action les scènes de la vie rustique. L’homme, tant qu’il conserve ses qualités natives, se laisse toujours plus ou moins séduire par le grand spectacle de la nature.

Parmi les spécimens d’établissements agricoles installés dans le Parc, je dois citer la laiterie de M. le comte de Kergorlay, qu’un journal spécial qualifiait de laiterie à grand style. Nous en donnons ici le dessin et nous en faisons connaître les dispositions intérieures.

Elle se compose d’un pavillon élégamment construit avec deux ailes en retrait; la façade est décorée avec soin; l’intérieur comprend une pièce destinée aux consommateurs qui veulent boire du lait naturel sortant du pis de la vache. La bonne femme qui le débite est une vieille Normande, restée complètement étrangère aux progrès de la civilisation. A gauche de cette pièce, il s’en trouve une autre où s’entreposent les terrines de lait. Des bacs en marbre, remplis d’eau fraîche, reçoivent les vases pleins. Une troisième pièce, également pourvue de bacs en marbre, est réservée à la crème ; enfin dans une dernière pièce se trouve la baratte. Mais on n’en fait point usage, car les produits de la vacherie ne peuvent satisfaire à toutes les demandes des visiteurs.

La vacherie, située en arrière du pavillon, est divisée en deux par le chemin de service. De chaque côté se trouvent deux vaches croisées durham-normandes ; une de ces vaches a remporté une médaille d’or à Billancourt durant la première quinzaine de mai. Le beurre de ces mômes vaches, également exposé au Champ de Mars, a obtenu une médaille d’argent. Enfin, il est à présumer que, comme spécimen d’établissement agricole, la laiterie de M. de Kergorlay sera jugée digne d’une récompense.

M. de Kergorlay n’est pas un agronome de fantaisie comme on en rencontre tant dans le monde. C’est un agriculteur sérieux qui, depuis 1835 tient les mancherons de la charrue, et dirige lui-même la ferme de Canisy dont il est le créateur. Lorsqu’il devint propriétaire de cette exploitation, il était jeune et pouvait, s’il avait voulu, se faire une belle carrière dans la diplomatie ou dans l’administration. Cette perspective était bien capable de séduire un esprit vulgaire. Mais M. de Kergorlay sut résister à la tentation. Il pensa qu’il rendrait plus de services à son pays et à ceux qui l’entouraient, en se consacrant tout entier à l’agriculture.

Il se mit bravement à l’œuvre, car le rétablissement de cette terre ingrate et de longue main épuisée, présentait de grands obstacles à vaincre. Située à 8 kilomètres de Saint-Lô (Manche), cette ferme, dont nous donnons ici un dessin à vol d’oiseau, occupe le fond et les deux versants de la Joigne sur une étendue de 3 kilomètres. Le sol est une décomposition de la roche schisteuse qui forme le sous-sol. Souvent cette roche est couverte par un dépôt de glaise imperméable. La couche végétale est très-mince. Son épaisseur sur les pentes varie de 10 à 50 centimètres. Le3 bords de la Joigne en 1835 n’étaient qu’un marais infect qui donnait la fièvre aux environs et ne produisait que des plantes aquatiques sans valeur pour la nourriture du bétail. Cette ferme maudite trouvait très-difficilement à se louer 60 fr. l’hectare.

M. de Kergorlay avait une rude tâche à remplir. La terre était envahie par les mauvaises herbes et par la fougère qu’il fallait extirper. La couche végétale, depuis si longtemps mal travaillée, s’était encore amincie, il fallait lui donner plus de profondeur; le fond de la vallée était marécageux, il fallait l’assainir ; les bâtiments d’exploitation étaient en mauvais état, il fallait les réparer et successivement les agrandir; les prairies étaient insuffisantes et de mauvaise nature, il fallait les améliorer et en établir de nouvelles; le bétail, mal nourri, était chétif et en trop petit nombre, il fallait lui en substituer un autre, le bien héberger et en accroître progressivement le chiffre ; enfin l’assolement était mal conçu et ne donnait que de faibles produits, il fallait le réformer.

Un programme aussi vaste demandait une existence d’homme pour être un peu convenablement rempli. Après vingt ans d’études et de travaux, M. de Kergorlay avait conduit à bonne fin une entreprise jugée comme inexécutable dans le pays. Il avait fait une excellente opération financière, et ce qui vaut mieux encore, ii avait donné à ses voisins l’exemple d’une grande persévérance unie au talent, et comme résultat pratique un éclatant succès. Je crois devoir résumer en quelques mots l’ensemble des améliorations qui ont transformé le domaine de Canisy.

Des labours profonds, complétés par la charrue fouilleuse, permirent de donner à la couche végétale plus d’épaisseur. Le sol fut purgé des mauvaises herbes par l’introduction des cultures sarclées, et il devint plus riche par l'emploi d’abondantes fumures et d’amendements réparateurs. Des curages exécutés dans le lit de la Joigne et des travaux de redressement, firent disparaître les marécages; des fossés de drainage, ouverts dans les parties basses, complétèrent l’assainissement ; des canaux dirigés avec soin permirent d’utiliser les eaux à l'irrigation. Ces opérations rendirent possible la conversion des marais en bonnes prairies et la formation de nouveaux herbages. Avec de meilleur foin et en plus grande quantité, il fallut augmenter le cheptel et agrandir les bâtiments.

Des essais de croisement par la race scbwitz furent tentés pour corriger les défauts de la race normande et développer ses qualités lactifères ; mais ils furent infructueux, parce que, à tous les points de vue, la race schwitz est inférieure à la race normande. C’est là une des erreurs de M. de Kergorlay; mais s’il l’a commise, c’est pour avoir voulu trop suivre à la lettre les doctrines de Grignon. J’en dirai autant de l’assolement qu’il adopta d’abord. C’est l’assolement de Grignon dans lequel, contrairement à toutes les règles reçues, on fait suivre une céréale par une autre céréale. Mais en dépit de toutes les influences, en homme intelligent, M. de Kergorlay a fini par adopter une rotation qui se rapproche beaucoup de celle du Nord et qui est bien plus rationnelle.

Relativement aux bêtes à cornes, de race normande, après avoir voulu les améliorer parle scbwitz, il a essayé du durham, et je crois qu'ici il est plus dans le vrai. Le durham, dont les formes sont parfaites, peut très-bien rectifier les défauts de la race normande; mais le durham, la plus haute expression du type de boucherie, ne doit-il pas en altérer les facultés laitières? M. de Kergorlay le reconnaît lui-même, et je suis parfaitement de son avis. Si les Normands veulent rester les premiers producteurs de beurre, je ne crois pas qu’ils doivent croiser leur race, la plus grande beurrière connue, avec le durham, qui n’est, après tout, qu’un animal de boucherie.

Malgré les erreurs commises au début par M. de Kergorlay, errare humanum est, les transformations qu’il a fait subir au domaine de Canisy sont un grand fait agricole que l’on peut citer à tous les cultivateurs comme un modèle à suivie. Cet exemple prouve ce que peut la persévérance lorsqu elle est fortifiée par le savoir. Le bilan de cette opération se trouve dans le mémoire publié par M. de Kergorlay lui-même, lorsqu’en 1859 il concourait pour la prime d’honneur.

En 1835, au début de son exploitation, le domaine de Canisy se louait très difficilement à raison de 60 fr. l’hectare. Le capital d exploitation, cheptel et mobilier compris, s’élevait à 200 fr, également par hectare. En 1853, le prix de location était de 100 fr. et le montant du cheptel et du mobilier de 600 fr. par hectare. L’augmentation du revenu est donc le double, et celui (lu capital d’exploitation le triple plus élevé qu’au moment de la prise de possession par le propriétaire actuel.

Ce qui prouve davantage encore le bon état du domaine, ce sont les rendements obtenus. En 185Î, le froment a donné en nombre rond 27 hectolitres à l’hectare, l’orge 51 hect., le seigle 33 hect , l’avoine d'hiver 44 hect., le sarrasin 31 hect., la betterave 50 mille kilos. La même armée le froment revenait à 13 fr. 83 l hectolitre, l’orge à 7 fr. 60, l’avoine a 7 fr. Ci, le sarrasin à 7 fr. 77 et la betterave à 8 fr. 07 les 1000 kilos. Tous ces prix, surtout ceux du blé et de la betterave, sont relativement peu élevés. De tels résultats justifient la prime d’honneur que le domaine de Canisy a remportée au concours régional de Saint-Lô, pour le département de la Manche.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée