Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Cristallerie de Baccarat

Cristallerie de Baccarat à l'exposition de Paris 1867

Je sais une chose que beaucoup de gens de goût aiment entre toutes, non pas une, mais deux, non pas deux même, mais trois : le cristal, la porcelaine et la faïence.

Et je me range volontiers parmi les personnes qui, ne pouvant avoir en grand nombre sur leurs étagères ces gracieux produits de l’industrie humaine, les portent dans leur cœur.

Pour aujourd’hui, si vous voulez, nous ne parlerons que du cristal, et ce sera autour de l’exposition de Baccarat que nous dirigerons notre promenade.

On a dit quelque part que la maison du sage devrait être en verre ; je ne sais pas, puisqu’à dire de proverbe le sage pèche sept fois par jour, ce qui est beaucoup, même pour un homme ; mais si ce sage rêvé par toutes les philosophies faisait ainsi construire sa maison,il en demanderait, j’imagine, les éléments à Baccarat.

On lui en donnerait une alors qui, certainement, rappellerait ces palais fameux où les contes de fées nous font voir de belles princesses enfermées par la baguette d’un enchanteur. Le diamant n’aurait pas plus de feu.

Entre toutes les matières que l’homme a pétries à son usage, je n’en sais pas de plus gaie que le cristal. Elle réjouit le regard, elle brille au feu du jour, elle étincelle aux clartés des bougies, elle est la fête d’un salon et la joie d’un souper.
Vous figurez-vous un dîner sans verreries et sans cristaux, c’est-à-dire sans rayons ? Le rire ne s’y réveillerait pas et la mélancolie suivrait le vin de Champagne dans les coupes.

Comment donc les Romains faisaient-ils pour chanter et se réjouir en buvant le vin de Falerne dans l’or?

Mais voilà! c’étaient des Romains !

A ce point de vue, l’exposition de Baccarat est comme un immense autel dressé en l’honneur du cristal. Ce ne sont pas les fidèles qui manquent tout autour.

Entre toutes les industries, celle du cristal est une des plus élégantes, une de celles que l’art peut épouser avec le plus de complaisance, où il peut se tailler l’empire le plus vaste.

C’est l’art qui donne aux coupes, aux vases, aux aiguières, aux bouteilles, ces formes exquises dont- les yeux caressent les lignes pures; c’est encore lui qui trace le dessin que la gravure cisèle sur les cols, les anses, les flancs arrondis de ces œuvres légères.

A l’éclat de la matière, il ajoute’ la perfection du travail.

Au premier regard, l’enceinte réservée à l'exposition de Bacearat est comme un éblouissement. Des tourbillons d’étincelles en jaillissent, ce ne sont que feux où brillent toutes les vives nuances de la topaze cl du rubis, de l’émeraude et du saphir. Dans ce fourmillement de lumières, on a peine tout d'abord à distinguer les formes et les objets.

On sera moins étonné lorsqu’on saura que, suspendues dans l’espace, ou splendidement étalées sur les grandes tables en glace étamée qui occupent le centre du compartiment, toutes ces masses d’étincelles condensées en cristaux représentent une valeur total de cinq cent mille francs.

La principale pièce exposée est une fontaine monumentale qui n’a pas moins de 7m,20 de hauteur, et dont la grande vasque mesure 3 mètres de diamètre. La forme a de l’élégance et de la majesté; malgré sa taille colossale, cette fontaine reste légère. Je ne sais pas quel palais en attend les merveilles, mais il faudrait avoir trouvé la lampe d’Aladin pour se permettre de telles magnificences dans les habitations que nous réserve l'activité deM. le baron Haussmann.

Si j’étais reine ou seulement princesse, je voudrais pour mes jardins, et sous la lumière du soleil, de pareilles fontaines toutes ruisselantes d’eau.

Mais, hélas ! n’est pas reine qui veut, surtout quand on est journaliste !

Auprès de cette fontaine on voit des lustres d’un modèle charmant quoique immenses.

Ils sont façonnés dans du cristal blanc taillé en mille facettes. La lumière des bougies doit s’y briser en mille paillettes d’argent et s’épancher partout comme une neige ardente.

Toutes les salles ne sont pas faites, pour les recevoir; mais rassurez-vous,il y a d'autre» lustres à portée de tous les salons. Le cristal, lui aussi, a sa démocratie. Il n’est pas fait seulement pour les rois en voyage ou les banquiers" en promenade. Il permet au bon marché de l’approcher.

Non loin de la fontaine que vous savez, il y a deux vases qui figureraient noblement dans la demeure d’un nabab. Ils ont une élévation de 1m,60 cent, (la taille d’un voltigeur), et des anses de 70 cent.

Voilà pour la force et la puissance; de telles pièces donnent la mesure de ce que peut la fabrique de Baccarat : la grâce, l’élégance, la coquetterie même, si cet attribut des choses féminines peut s’appliquer au cristal, ont leur part largement faite à côté.

Je sais là des services gravés et finement illustrés de dessins délicats, qui semblent faits pour les plus aimables filles d Eve. On dirait que le souffle d’un esprit en a pétri les formes et tracé le§ arabesques. Cela semble plus léger que l’air.

Ils amendent les rubis du vin de Clos-Vougeot et les topazes frémissantes du vin d’Aï.

D’autres services opulents en cristal solide taillés en pointes de diamant les accompagnent, ainsi que des troupes aguerries à côté d’escadrons brillants.

Entre tous ces produits de la même industrie, sont exposés des vases, des urnes, des aiguières, des coffrets en cristal opaque ou de couleur, Ceux-ci laiteux ou verdâtres, ceux-là pourpres ou jaunes, bleus ou mordorés.

On en voit qui sont chargés de figures avec des paysages, et d’autres qui sont rehaussés de gravures à la molette dont la transparence se détache sur le fond coloré.

Quelques personnes s’extasient sur ces produits; généralement ces extases viennent de loin, non-seulement de la province, mais encore de l’étranger ; quelques-unes même ont passé les mers pour faire explosion.

Eh bien ! je dirai franchement mon opinion.

Je n’aime pas le cristal opaque, qui a la prétention de marcher sur les brisées de la porcelaine, qu’il ne remplacera pas', malgré d’imprudents efforts, et je n’aime pas davantage ces verres de couleur qui s’étalent en jardinières, en coffrets, en flambeaux, en pots à fleurs avec un luxe de nuances qui n’a plus rien à envier à l’arc-en-ciel.

Toute ma sympathie est pour le cristal blanc, le cristal limpide et pur, ami de la lumière. Le rayon y joue plus à l’aise et le dessin s’y repose avec plus de finesse et de netteté.

Mais on m’objectera sans doute que l’industrie a ses nécessités et qu’avant d’imposer les lois du goût le plus délicat, elle doit consulter celui des peuples auxquels elle adresse ses produits les plus nombreux.

Je n’ai plus qu’à m’incliner.

Ne faut-il pas que tout le monde vive! Une industrie surtout qui fait vivre tant de milliers d’ouvriers groupés autour du même établissement ?

Si l’espace nous le permettait, nous vous dirions ce que c’est que ce magnifique établissement de Baccarat, un des plus considérables et des plus complets de la Lorraine, et qui n’occupe pas moins de 1740 ouvriers; nous vous dirions encore quels liens de confiance et en quelque sorte d’adoption mutuelle unissent les directeurs et les ouvriers, quel ordre et quelle prospérité règnent dans cette vaste usine où tout est disposé pour le bien-être de ceux qu’elle emploie; mais un journal a ses exigences et, malgré mon amour pour le cristal, il faut arrêter là un article qui n’aura même pas la durée d’un verre fragile.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée