Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Jardin central

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Le cœur de l’Exposition universelle c’est le Jardin central ; de ce point, grand tout au plus comme la moitié du jardin du Palais-Royal, rayonnent les grandes artères qui, sous le nom de rues, divisent et traversent tout le Palais pour aboutir à la marquise extérieure sous les grandes portes d’entrée.

C’est donc là que les visiteurs, qu’ils viennent de parcourir l’Angleterre ou la France, la Chine ou le Japon, l’Italie ou l’Espagne, la Suisse ou les États-Unis, se trouvent réunis comme dans un rendez-vous. Aussi ce jardin est-il une sorte de terrain commun, de caravansérail international où chacun vient se reposer après un voyage aux zigzags plus ou moins capricieux à travers les régions exposantes.

Là se pressent les groupes les plus divers, les types les plus variés. Les étrangers, après avoir parcouru les galeries où figurent les produits de leurs nations respectives, se voyant arrivés au bout de leur parcours et dans un lieu qui semble inviter au repos, vont s’asseoir sur les premiers sièges qu’ils rencontrent au débouché des Galeries qu ils viennent de quitter, et forment ainsi, sans le savoir, une exposition nouvelle, attrayante, imprévue.

Parcourez le Jardin central vers quatre ou cinq heures, alors que la lassitude commence à gagner les jeunes visiteuses; circulez dans le promenoir qui entoure le Jardin, et vous verrez sous les écriteaux mêmes que la Commission impériale a fait placer à Centrée de chaque Galerie, vous verrez une exposition, je le répète, imprévue mais extrêmement agréable.

Italie indique l’écriteau sous lequel vous voyez ce groupe de jeunes femmes aux cheveux abondants et noirs comme l’ébène qui font ressortir la blancheur mate d’un visage à l’ovale gracieux. Elles sont là nonchalamment assises, demi-silencieuses, n’échangeant entre elles que quelques mots lents et mous et quelques regards rapides et vifs. — Angleterre! dit un écriteau que ne démentent en rien les jeunes gens et les femmes assis au-dessous, ceux-là ornés de grands favoris blonds, armes d’une lorgnette en sautoir, d’un guide formidable et de l’inévitable parapluie; celles-là blanches, rosées, minces avec un petit air doux et sérieux. Plus loin vous reconnaissez, sans lire l'écriteau, les brunes senoras dont le babil intarissable frappe votre attention, elles n’attirent vos regards que par leur teint bruni, leurs dents blanches, et leurs grands yeux vifs; du reste, ni jupe courte, ni mantille, pas même un éventail, les Espagnoles se soucient peu de la couleur locale et suivent les modes de Paris, tout comme nos dames- de la Chaussée-d’Antin; plus loin encore ce sont les Russes, on dirait des Italiennes du Nord; elles sont grandes, élancées, leur teint a l’éclat de celui des femmes italiennes, leurs yeux noirs possèdent autant de vivacité, autant de passion, et leur belle chevelure est blonde comme de l’or, et non point fade comme celle des sentimentales Allemandes.

Voilà l’exposition qu’il nous est donné de voir sous le promenoir du Jardin central, exposition attrayante autant qu’elle est instructive; car tout en procurant un plaisir très-agréable aux yeux, elle permet de faire là une étude sur les races humaines comparées.

Quand les divers groupes qui sont venus sous le péristyle s’asseoir et prendre quelques moments de repos, abandonnent leurs sièges, ils donnent un coup d’œil plus ou moins attentif aux diverses œuvres exposées sous la marquise.

Quelques-unes de ces œuvres nous ont paru dignes d’attention, c’est pourquoi les lecteurs de l’Exposition universelle, me permettront de les y retenir quelques instants et de leur signaler ce que cette partie du Palais contient de plus remarquable.
Prenons le péristyle en face de la grande entrée, dans l’axe du pont d’iéna, et parcourons-le de droite à gauche.

La statue en marbre blanc qui se trouve précisément en face de la grande entrée est celle de l’impératrice Joséphine, par M. Vidal-Dubray. C’est une reproduction de la statue érigée récemment sur l’un des boulevards qui rayonnent autour de la place de l’Étoile. L’attitude, noble et gracieuse à la fois, de la populaire impératrice est remarquable.

A quelques pas de cette statue, sur les murs du péristyle, voici une singularité curieuse; c’est un tableau d’un mètre de large sur près de deux mètres en hauteur, qui dès la première vue a toutes les apparences d’une belle gravure, il en a le velouté, le fondu, le fini, toutes les délicatesses du crayon y paraissent reproduites par un habile burin. Il représente une femme la main posée sur un livre, auprès d’elle sont les divers attributs de la justice, du commerce, du droit, de la paix, c’est une allégorie relative à l’installation du gouvernement de l’Uruguay, car ce tableau vient de l’Uruguay, et c’est l’œuvre de M- Pedro Nin y Gonzalès, citoyen de cette république lointaine. Or, qu'est-ce que M. Pedro Nin y Gonzalès? Sans doute un professeur d’écriture, et son tableau n’est autre chose qu’un dessin à la plume, la robe du personnage allégorique est issue tout entière de parafes merveilleux faits à main levée. Ce travail, on peut le dire sans flatterie, est parfaitement peint; il a coûté, du reste, deux années de travail à son auteur?

Plus loin nous trouvons divers marbres d’Italie, quelques bustes céramiques du même pays, parmi lesquels nous citerons celui du roi Victor-Emmanuel. Diverses photographies italiennes sont appendues aux murs.

En poursuivant notre promenade sous le péristyle, nous rencontrerons diverses reproductions d’ornements tirés des manuscrits grecs du dixième au quinzième siècle. Ils font partie de la galerie de 1 Histoire du travail, dont le savant M. du Sommerard doit rendre compte dans l’Exposition universelle de 1807.

Nous remarquons ensuite, non loin de là, dans la section du Danemark, un groupe en marbre offert par les grands propriétaires danois à S. A. la princesse de Galles, à l’occasion de son mariage et comme cadeau de noces. Ce groupe représente la formation d Ève. Ce morceau, d’une grande simplicité, n’est pas sans attraits.

Adam sort du sommeil, et ses yeux sont charmés par la vue de la compagne que Dieu vient de lui donner. Ève, gracieuse, naïve, sourit à son époux.

Voici encore, dans la même section, un Adam et Ève, mais après leur faute. Le sculpteur a su rendre la confusion dont les deux pécheurs sont couverts après avoir transgressé les ordres du Créateur. Leurs regards, leur attitude, leur tête baissée, la crainte tracée dans le visage d’Eve, rendent admirablement la situation. Il semble que les peuples moins avancés que nous en civilisation, soient plus propres à reproduire ces scènes simples et primitives que nos sculpteurs, qui tombent aisément dans 1 emphase théâtrale et 1 exagération. Les simples seuls sentent bien la simplicité.

Du Danemark nous passons immédiatement eu Grèce, du Nord au Midi, mille lieues sans transition! Ève est à côté d’Achille.
Achille furieux, tel est le sujet traité dans ce bloc de marbre de Paros. La colère d'Achille est bien rendue. Il est assis sur rocher, ses armes sont malheureusement déposées auprès de lui avec trop d’ordre et de soin. Il me semble qu’Achille furieux devait jeter ses armes à terre au lieu de les ranger symétriquement; mais cette critique de détail ne m’empêche pas de louer l’ensemble du morceau. Achille #serre, d’une main crispée, l’un de ses genoux qu’il frappe avec colère de l’autre main. Sa belle figure est assombrie par la fureur. On voit que l’ancienne Grèce qui ne sert plus en France qu’à égayer le public des Variétés, sert encore de modèle et de sujets d’études aux artistes de la Grèce moderne.

Après avoir jeté les yeux sur divers projets d’architectes espagnols et sur un grand et beau christ de l’institut artistique de M. Joseph Mayer à Munich, nous arrivons enfin à la partie la plus intéressante de notre promenade, à cette vaste exposition archéologique faite par le ministère d’État, à cette exposition des plans, dessins, vues, coupes, etc.... d’un grand nombre de monuments historiques de la France.

Cette exposition occupe tout le mur oriental du péristyle, encore est-elle bien loin d’être complète.

On n’ignore point que la science archéologique, cette science éminemment intéressante, est pour ainsi dire de création toute nouvelle.

Avant la révolution de 1789, on pourrait même aller plus bas et dire qu’avant l’École romantique et le beau roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, on n’avait que peu de souci des monuments historiques français.
A part quelques palais, quelques châteaux et certaines églises, qui s’imposaient aux soins de l’État par leur importance ou leur destination, les spécimens de notre architecture nationale étaient négligés , abandonnés et de toute part tombaient en ruine, quand ils n’étaient pas l’objet de mutilations déplorables, sous prétexte de restauration.

Chaque siècle traitait les monuments des siècles passés avec un profond mépris et comme des restes ridicules de modes ou de coutumes surannées. Dans la plupart des cas, la pioche faisait justice des débris que le temps avait épargnés ; dans d’autres cas, l’architecte, sans tenir compte des travaux de ses devanciers ou même pour paraître plus habile qu’eux, entait sur leur style un style nouveau , sans harmonie avec le précédent. Il en résultait des incohérences bizarres, des contrastes affreux au point de vue artistique, et des mutilations très-regrettables au point de vue historique.

Par ces mutilations nous avons, en bien des provinces, perdu la trace des mœurs françaises. Au moyen âge, par les restaurations et les adjonctions hors de style, nous avons hérité de monuments, bâtards en bien des parties, affreux dans l’ensemble. C’est ainsi que nos cathédrales, particulièrement en traversant les dix-septième et dix-huitième siècles ont subi des changements considérables. Dans ces deux grands siècles où pourtant Fénelon trouvait barbare notre architecture gothique, où Voltaire souriait de mépris en face de Notre-Dame et s’extasiait devant le portail de Saint-Gervais, nos architectes traitaient nos églises et nos châteaux avec le même dédain ; ils plaçaient leurs lourdes colonnades grecques sur les fioritures légères et les colonnes sveltes du treizième siècle. Le style Pompadour régnait sous les voûtes ogivales et s’étalait impudemment en face des merveilles gothiques.

Voilà comment étaient traités nos monuments nationaux, jusqu’au jour où Victor Hugo réveilla dans nos esprits le goût du moyen âge et de ses splendeurs merveilleuses.

Mais ce qu’il ne pouvait que dire, un autre pouvait le faire. Victor Hugo fit renaître le moyen âge devant nos imaginations, un autre grand esprit le fit renaître devant nos yeux, et ce grand esprit, c’était le savant M. Viollet-le-Duc. M. Viollet-le-Duc qui devait, lui aussi, inscrire son nom sur la Notre-Dame chantée par le poète et lui restituer son éclat primitif.

A M. Viollet-le-Duc revient l’honneur d’avoir fait sortir nos monuments de leurs ruines, il n’est pas de province en France que cet habite dessinateur, que ce savant ingénieux n’ait parcourue et dont il n’ait reproduit les principaux édifices.

Ceux qui gisaient dans les ruines, il les a réédifiés, reconstruits; un jour ou l’autre, ils sortiront des décombres et s’élèveront tels que les virent nos aïeux, comme l’antique manoir de Pieriefonds qui renaît de ses débris; ceux: que 1 ineptie, l’ignorance avaient dégradés, il les dégage des ornements qui les défiguraient et leur rend leur physionomie primitive; ainsi la Sainte-Chapelle, Notre-Dame de Paris ; ceux enfin qui demeuraient inachevés sont complétés avec soin et dans le style même où l’architecte les conçut.

L'Etat a pris sous sa protection directe tous les monuments que renferment nos provinces, et désormais ils vivront entourés de soins, entretenus religieusement et restaurés avec intelligence.

Les dessins et les plans exposés sur tout le mur oriental du Jardin central, sont donc relatifs aux monuments historiques, c’est-à-dire aux spécimens les plus précieux de notre architecture nationale. On peut, en parcourant cette série de travaux, faire Une étude intéressante de l’art utile par excellence et qui comporte, je crois, le plus de variété.

Parmi les dessins et plans exposés, on remarquera surtout la Cité dé Carcassonne, que restaure en ce moment M. Viollet-le-Duc, et qui doit nous fournir un tableau complet de l’architecture militaire pendant le moyen âge; Pierre l'on ris, qui s’achève et qui pourra donner la meilleure idée de ce qu’étaient les manoirs militaires des grands vassaux de la couronne; l’hôtel de ville d'Orléans, type gracieux de l’architecture civile sous Louis XIII; le Palais des Papes dans la ville d’Avignon, édifice majestueux et forteresse imposante; le Mont-Saint-Michel avec se? curieuses maisons et sa remarquable église; la Sainte-Chapelle, Notre-Dame d'Etampes, une de nos plus vieilles églises; Saint-Denis, ancienne église de l’abbaye de ce nom, aux ne's imposantes; Notre-Dame de Laon, l’une de nos plus belles cathédrales; l’église de Beaune, Saint-Sernin de Toulouse, reslaurée par M. Viollet-le-Duc, le plus beau spécimen de notre architecture romane; le beau cloître de Fontenay (Cote-d Or), le pont du Gard, le château de Blois, l’église de Vézelay, le Musée de Cluny, dans h quel M. du Sommerard a réuni tant d’objets précieux, tant de reliques du moyen âge; enfin, un très-grand nombre d’habitations particulières que leur valeur artistique a fait classer au nombre des monuments de l’État.

Nous aurions voulu placer sous les yeux de nos lecteurs un grand nombre de ces spécimens; mais nous avons dû nous borner à reproduire ici le Palais des Papes, dont la restauration est déjà commencée; l’Hôtel de Cluny, dont on connaît l’importance et qui donne une idée parfaite d’un hôtel au quinzième siècle; nous donnons également deux pignons de l’église de Vézelay, pignons d'une délicatesse et d’un goût remarquables; enfin, deux maisons d’un caractère bien différent. L’une appartient au Nord, à cette ville de Rouen qui conserve de si gracieux restes du quinzième et du seizième siècle; l’autre au Midi, qui garda si longtemps dans ses mœurs et dans son architecture des traces de la civilisation romaine : c’est une maison du treizième siècle conservée à Saint-Antonin et classée parmi les monuments historiques. Pour les autres monuments, nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs aux magnifiques ouvrages publiés par la librairie d’architecture de M. A. Morel, ouvrages auxquels le jury international vient de décerner une médaille d’or.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée