Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Turquie. — La porte triomphale

Turquie. — La porte triomphale à l'exposition de Paris 1867

La porte triomphale élevée, à l’occasion de la visite de S. M. I. le Sultan, dans la partie du Parc réservée à la Turquie, est simplement un décor exécuté en quelques jours par la maison Godillot, d'après les dessins de M. Léon Parvillée, architecte de la Commission impériale ottomane.

Bien que le temps ait manqué pour faire de cette frêle construction de planches et de toile peinte un digne pendant au charmant kiosque auquel elle donne accès, son aspect grandiose, l’originalité archaïque de ses tourelles surmontées de toits en poivrière et de croissants symboliques, ses bandes alternées de, brun rouge et de blanc jaunâtre, simulant de larges et fortes assises de pierre et de brique, le toughra impérial qui brille à son faîte, font deviner que M. Léon Parvillée s’est inspiré d’un des plus beaux monuments de cet art turc, dont il nous a déjà montré, à l’Exposition actuelle, plusieurs autres spécimens dignes d’un grand intérêt.

En effet, c’est un souvenir du Vieux Séraï, de Constantinople, type par excellence des Palais impériaux des Ottomans, qui a fourni la principale donnée de cette porte triomphale, imitée de Bab-i-Sélam (porte du Salut), autrement et plus vulgairement nommée Orta Kapy (porte du Milieu).

On sait que Mahomet II, el Fatyh (le Conquérant), avait d'abord fait construire, avec les matériaux de plusieurs édifices antiques, démolis à cet effet, un vaste Palais impérial, assis dans une position centrale, aux environs du Forum de Théodose, sur l'espace existant aujourd’hui entre la mosquée Suleïmanïé et celle du Sultan Bayezid.

N’ayant pas tardé à s’apercevoir que ce palais, privé de vue par sa position centrale même, convertissait sa demeure en une sorte de prison, Mahomet II choisit, pour y élever le Vieux Séraï actuel, la situation occupée jadis par la citadelle de l’antique Byzance, situation qui réunissait à tous les avantages d’un poste fortifié par la nature, les agréments qu’offre la vue du plus magnifique panorama.

Placée à l’extrémité du Bosphore, précisément au point où il se joint à la mer de Marmara, près de l’entrée delà Corne-d’Or; ayant en face les îles des Princes, la rive orientale du détroit, et la Bithynie que domine la cime neigeuse du mont Olympe, cette résidence embrasse d’un seul coup d’œil une vue à laquelle rien ne peut être comparé. Elle fut bâtie en 1408(871 de l’hégire) avec les débris des palais des empereurs grecs. Le conquérant la Ht entourer de murs, et, suivant l’historien Ducas, il en fit couvrir les toits avec des plaques de plomb enlevées aux couvents.

Ses successeurs, comme lui de la maison d’Osman, qui au treizième siècle fonda la dynastie des Kalifes, ajoutèrent presque tous quelque nouvel édifice à ce palais; ils en étendirent les appartements, tant ceux des hommes que le Harem, jusqu’aux murailles qui bordent la mer.

En conséquence de ces agrandissements successifs, tout l’espace compris entre les murailles a été rempli par une multitude de bâtisses, consistant en maisons d'hiver et d’été, en bains, en mosquées, en kiosques de marbre aux couleurs variées, entourés de forêts de cyprès et de platanes touffus et ombreux. L’aspect de cet assemblage de beautés naturelles et artificielles n’a jamais manqué, malgré son irrégularité, de produire sur les visiteurs une agréable et douce impression.

On pénètre dans l’enceinte du Vieux Séraï par huit portes, dont les trois principales sont : Bab-i-Humayoun (porte Impériale) ; Bab-i-Sélam (porte du Salut) ; et Bub-i-Sa'adet (porte du Bonheur).

Bab-i-Humayoun donne sur Constantinople : cette porte, qui fut construite en 1478, est d’une grande simplicité. Elle se trouve à l’endroit où jadis s’étendait le Forum Augustéon, et s’ouvre sur une place bordée à gauche par la mosquée Aya Sophia (Sainte-Sophie), et au milieu de laquelle est une fontaine d’un style élégant et riche, bâtie par Ahmed III, qui y fit graver des vers de sa composition.

C’est par la porte Bab-i-Humayoun qu’on entre dans la première cour du palais, où sont l’hôtel de la Monnaie (Zarab-Hané), et l’église de Sainte-Irène, construite par Constantin le Grand, sur le modèle ordinaire des basiliques grecques. On a converti les abords de cette ancienne église en un musée, et l’intérieur en un arsenal où sont conservées un grand nombre d’armures de Sultans, dont les plus précieuses ont figuré à l’Exposition Nationale de 1863, à Constantinople.

Le Chéïr Emini (Inspecteur des édifices publics), est logé dans les bâtiments situés à coté de Sainte-Irène. C’était dans ces mêmes bâtiments qu’habitaient autrefois le Defterdar Effendi et le Veznédar Agha, ainsi que le Tazny Effendi(Secrétaire des eunuques noirs). On y voit encore un mortier, qui, jadis, à ce que prétendent certains historiens, était destiné au supplice des religieux musulmans, coupables d’infraction à leurs devoirs ; toutefois, il est certain, quoi qu’on en ait pu dire, que jamais aucune exécution de ce genre n’a eu lieu.

Dans la première cour du Vieux Séraï étaient aussi les logements des eunuques blancs et des pages ; le Khazné (Trésor impérial); le Mesdjid (Oratoire) ; il s’y trouve encore aujourd’hui une chapelle, où sont conservés l’étendard sacré et les autres reliques du Prophète.

La Bibliothèque établie en cet endroit du palais a toujours été un problème pour les savants de l'Europe, qui l’ont crue remplie des richesses littéraires les plus curieuses de l’antiquité. Elle était formée, à ce qu’on croyait, des ouvrages qui avaient pu être sauvés lors de la prise de Constantinople, par les Latins, et qui avaient été recueillis ensuite par les empereurs grecs. Mahomet II, croyait-on, les avait rassemblés après sa conquête, au palais du patriarche, et dans les divers couvents de la ville, pour les renfermer dans son nouveau palais.

On passe de la première cour du Vieux Séraïdans la seconde par la porte Baib-i-Selam, flanquée de deux tourelles semblables à celles de la porte triomphale élevée dans le Parc du Champ de Mars par- M. Léon Parvillée. Le porche forme un vestibule orne de perspectives peintes à fresque et de trophées d’armes. A gauche est une chambre pour le Kapydji Bachi (Chef des portiers) de service, et à droite une autre chambre pour les Tchavouchs (Sergents ou Huissiers).

Deux allées de cyprès séculaires bordent, dans toute sa longueur, la seconde cour du Palais, incessamment rafraîchie par les jets d’eau qui jaillissent de deux fontaines, et retombent successivement dans plusieurs larges vasques superposées. On y remarquait, avant qu’un incendie récent les eût détruites, des cuisines célébrés par les distributions de Pilaf qu’on y faisait aux Janissaires.

La salle du Divan impérial, précédée de portiques, était à gauche de la cour ; elle était divisee en deux parties, dont la première servait de vestibule, et qui étaient séparées par un mur à hauteur d’appui. La seconde partie, d une grande magnificence, portait le nom d'Alty Koubé (les six dômes); c’était là que les ambassadeurs étaient reçus, le jour de leur première audience; ils y prenaient le repas qu’il était d’usage de leur offrir toujours, comme un témoignage d’hospitalité, avant de les présenter aux Sultans. Aujourd'hui, les présentations se 'font au palais neuf, construit sous le règne d’Abd-ul-Mesdjid, sur l’autre rive du Bosphore, à Dolma Baghtché.

Bab-i-Sa’adet, qui donne accès dans la troisième cour du Serai, porte aussi le nom de porte des Eunuques, parce que la garde en était confiée aux eunuques blancs; elle ouvrait d un côté sur la salle du Trône, et de l’autre sur le Harem. La façade de la salle du Trône, où nul ne pouvait pénétrer sans un ordre exprès du Souverain, était ornée de colonnes de marbre, qui la reliaient par un double portique à la porte Bab-i-Sa’adet, Cette salle. Isolée des autres édifices, n’était pas d’une grande étendue; dominée par une voûte d’une belle élévation, ses murs étaient revêtus de marbre et surchargés d’ornements. Le Trône, en forme de baldaquin, était supporté par quatre colonnes incrustées de perles et de pierres' précieuses, et d’où pendaient des globes d’or avec des tough, enseignes militaires formées de queues de-cheval; il était placé au fond de la salle, en face de l’entrée.

Le jour était ménagé avec beaucoup d’art, dans la salle du Trône; en y pénétrant, comme tamisée par des vitraux de couleur semblables à ceux du kiosque du Champ de Mars, la lumière s’y répandait en quelque sorte avec mystère, invitant ainsi au recueillement et au respect tous ceux qui étaient admis à contempler la majesté des souverains ottomans.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée