Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Imprimerie et librairie française

Imprimerie et librairie française à l'exposition de Paris 1867

Depuis un certain nombre d’années, l’Imprimerie et la Librairie ont respectivement acquis une telle importance, que plusieurs bons esprits ont regretté de voir l'Exposition de 1867 suivre les errements de ses aînées, en réunissant devant le même jury et en soumettant aux épreuves d’un même concours, deux professions ayant entre elles la distance qui sépare l’industrie du commerce, la fabrication de la vente.

Sans exiger de développements qui ne sauraient trouver leur place ici, cette question doit être posée nettement, et de façon à ne laisser aucun doute sur la valeur d’une opinion que je ne vois reproduite dans aucun des comptes rendus qui m’ont précédé, pas même dans l’excellent article de M. Daremberg au Journal des Débats.

Donnons dès l’abord notre conclusion ; on n’en comprendra que mieux notre raisonnement. L’imprimeur est un fabricant, un producteur, un artiste; l’éditeur est un vulgarisateur.

Et en effet, la publication d’un livre comporte deux genres d’opérations bien distinctes : la fabrication, qui appartient à l’imprimeur, et l’édition ou la mise en vente, qui appartient à Fauteur ou à l’éditeur.

Qu’on me permette de dire en quelques mots comment les choses se passent, et de fixer ainsi le rôle de chacun.

Un libraire-éditeur veut publier un ouvrage. Il apporte à l’imprimeur, avec le manuscrit, un volume qui représente à peu près comme format, justification, caractère, papier, le livre qu’il veut faire imprimer. Il n’est cependant pas complètement fixé sur tous ces points assez importants. Mais l’imprimeur est là pour lui indiquer quel doit être le caractère de l’ouvrage, en raison de son format, de la longueur des pages et de la longueur des lignes, pour lui dire ce que le manuscrit donnera approximativement de pages imprimées, et s’il y a lieu d’augmenter ou de diminuer l’interlignage, les blancs, etc.

Ce coup d’œil ne peut être que le résultat d’une longue pratique.

C’est donc l’imprimeur qui a fixé définitivement, par l’autorité de son savoir et de son expérience, tous ces détails matériels si importants. Tout est bien convenu. L’impression va commencer, et les opérations typographiques se succèdent, amenant chacune ses difficultés et demandant aussi chacune une attention particulière. C’est d’abord la composition avec la répartition des blancs, l’espacement des alinéas, des grandes division (chapitres, sections, paragraphes), le choix des caractères de titres, la disposition des tableaux, l’encadrement des vignettes, la mise eu page, l’imposition.

Une fois composé et corrigé en première, en bon, en tierce, muni enfin de tous les sacrements, l’ouvrage n’a plus qu'à subir le tirage, qui se compose lui-même d'opérations successives exigeant des connaissances spéciales et une habileté que la pratique ne suffit pas toujours à donner.

Enfin, le papier ayant été trempé préalablement pour offrir plus de prise à l’encre, le tirage s’achève. Je rr parle ni du glaçage, ni du satinage du papier, ni du clichage de la galvanoplastie, parce que peu d'imprimeries sont pourvues d ateliers spéciaux pour ces différentes opérations.

L’ouvrage est tiré. L’imprimeur a reçu un manuscrit, — il rend un volume. Sa tâche est terminée, celle du libraire commence.

Avant tout, le libraire-éditeur doit chercher un manuscrit. S’il est prudent, il choisit, parmi les branches nombreuses des connaissances humaines, celle qui convient le mieux à ses aptitudes; car l’expérience l a démontré, les spécialités seules réussissent complètement. La spécialité une fois choisie, l’éditeur se met en contact avec les auteurs spéciaux et étudie minutieusement les facettes de leur talent, leur manière de (aire, leur individualité et. leur portée sur le public. D’après ses observations, il se guide pour fixer le nombre d’exemplaires qu’on doit tirer d’un ouvrage. II faut donc à l’éditeur une grande perspicacité, un tact rare, pour reconnaître le mérite d'un jeune auteur encore inconnu, et pour classer, selon su valeur commerciale, un écrivain peut-être surfait.

Mais il ne suffit pas d’avoir un manuscrit, il s’agit aussi de le vendre.

Nouvel appel à l’intelligence de l'éditeur ; il faut suivre les modifications du goût public et compter avec les variations de la curiosité des lecteurs. La vente, il est vrai, repose principalement aujourd’hui sur la publicité. — Pas de publicité, pas de vente ! Je ne veux pas parler de ce charlatanisme qui couvre d’affiches à images et à hiéroglyphes nos murs, et qui inonde les journaux de réclames extravagantes. Il est pour la librairie des moyens plus dignes, plus honorables de vulgarisation. L’envoi de prospectus, de catalogues, les annonces dans la presse spéciale, et surtout les comptes rendus dans les journaux et les revues, voilà ce que fait, voilà ce que recherche un éditeur sérieux qui respecte son public et son auteur. Je n’ai pas à insister davantage et à indiquer tous les moyens que peut employer un libraire pour répandre les publications émanées de Paris , comme l’établissement de correspondants actifs dans tous les grands centres, etc. Il me faut caractériser par un mot le rôle de l’éditeur. Je mets en dehors tout but particulier et restreint, et je ne vois dans sa tâche que la vulgarisation de la science, l’extension des connaissances indispensables, l'instruction répandue partout, l’admission des plus pauvres au banquet du progrès intellectuel , l’anéantissement des mauvaises passions, des instincts pervers, la disparition de l’ignorance, le triomphe du sentiment du juste et du beau, la connaissance des droits et des devoirs, le règne du libre examen, du libre arbitre et de la conscience éclairée Voilà les services qu’un éditeur doit rendre à la société; et si la for tune vient récompenser avec équité son infatigable activité, elle lui permettra aussi d'entreprendre ces grandes publications qui demandent une longue gestation, telles qu’un Dictionnaire ou une Encyclopédie, ou ces ouvrages de luxe qui font la gloire de la typographie française.

J’espère avoir prouvé que l’Imprimerie et la Librairie sont sur un pied égal, dignes toutes deux de la reconnaissance publique, quoique à des titres divers, et, pour reprendre la conclusion donnée plus haut, je dirai que l'imprimeur, fabricant et artiste, aurait dû exposer dans le deuxième groupe, tandis que le libraire avait sa place marquée dans le dixième.

Passons à l’Exposition elle-même, et dans notre revue suivons l’ordre indiqué en quelque sorte par le jury des récompenses. Les hommes remarquables qui ont présidé à cette répartition ont bien pu commettre quelques erreurs, que nous signalerons, mais il est juste de reconnaître qu’en général le public et les connaisseurs ont donné leur approbation au choix des élus.

L'Imprimerie impériale est hors concours, ce qui n’a pas empêché cet établissement d'exposer une série de travaux dignes d’attention. On se rappelle sans doute la révolution que produisit, à l'Exposition universelle de 1855, la belle et majestueuse édition de l'Imitation de Jésus-Christ. L’Imprimerie impériale faisant appel aux plus fins graveurs, aux amateurs les plus fervents de nos caractères classiques, exposait un type qui réunissait par son ampleur, par la fermeté de ses pleins, par la netteté de ses déliés, les qualités des divers types français. Cette vigoureuse protestation contre l’invasion des types anglais, étonna d’abord, puis entraîna les in fidèles, et on put espérer un moment que les caractères maigres, allongés, pointus, que nous devons aux fondeurs anglais, allaient disparaître. Le succès fut complet; mais il fut, hélas ! de courte durée. Tout devait concourir à l’adoption du type étranger. Les caractères anglais, beaucoup, plus minces, permettent d’en faire entrer un plus grand nombre dans une ligne, partant dans une page.
De là une économie de composition, fort respectable, puisqu’elle met le livre à la portée des bours.es modestes, mais funeste à la beauté d’une publication. Entraînée à son tour par l’exemple, l’Imprimerie impériale, tout en n’adoptant pas franchement le type anglais, et en conservant une certaine ampleur à ses caractères, les a pourtant légèrement allongés, créant ainsi un type bâtard qui, sans avoir la beauté du type français, n’offre pas l’économie du type anglais. Ces demi-mesures — et nous ne savons s’il faut faire remonter la responsabilité dece compromis au directeur de l’Imprimerie impériale, M. A. Petetin — ont l’avantage de mécontenter tout le monde. Le caractère des Commentaires de César, et celui des Commentaires de Napoléon Ier, justifient ce reproche de la part des sévères conservateurs du type français. Après avoir fait cette part à la critique, je puis louer sans arrière-pensée la disposition et le choix des caractères des titres, la distribution des blancs, la justification, l’interlignage. Le tirage, un peu gris, est d’une irréprochable netteté, et de la première page à la dernière, la couleur a été maintenue avec une parfaite égalité. Je dois aussi citer une remarquable édition des Tacticiens grecs, qui nous rapporte l’ancien type grec que l’on peut admirer dans les belles éditions du dix-septième siècle, recueillies par la Bibliothèque impériale. Ces caractères sont au grec des Allemands, ce que le type de limitation est au caractère des Commentaires de César.

Je n’ai pas à rappeler ici les caractères étrangers que l'Imprimerie impériale apporte à chaque exposition, non plus que ses tableaux, ses modèles exécutés avec une perfection remarquable. L'Imprimerie impériale se trouve dans des conditions qui doivent laisser derrière elle l'industrie particulière. Disposant d’un budget considérable, elle ne se voit pas arrêtée à chaque pas par ces questions d’économie qui donnent un mérite de plus aux efforts de l’industrie. N’ayant pas besoin de rapporter, de produire des bénéfices, elle s’inquiète peu de ce que doit coûter un travail. Tout cela change évidemment les conditions de la lutte. Ce que j’admirerai sans réserve, c’est la perfection obtenue, tout en restant dans les conditions de la vente; mais j’estimerai moins un quasi chef-d’œuvre qui, en raison du prix, Sera en dehors du commerce.

Je ne veux pas quitter l'Imprimerie impérial sans faire une remarque d’une certaine gravite. Comment admettre que l’Imprimerie impériale, soutenue par le budget, emploie les fonds considérables qu'elle tient des contribuables à faire concurrence à l’industrie privée? N’a-t-elle pas offert, à plusieurs reprises, un rabais de dix et quinze pour cent sur les prix très-réduits déjà des imprimeurs?

Ces prix étaient à peine rémunératoires, mais les imprimeurs acceptaient volontiers une réduction pour se créer des relations avec tel ministère ou telle autre grande administration. Devant la nouvelle réduction proposée par 1 Imprimerie impériale, ils étaient contraints de se retirer. Eh bien! il faut le dire, il est fâcheux devoir un établissement public faire concurrence aux contribuables avec leur propre argent. — Il y a plus. L’Imprimerie impériale refuse parfois de donner à l’industrie privée connaissance de certains procédés particuliers de fabrication. Il faut cependant bien comprendre que l’Imprimerie impériale n’a rien en propre; qu’entretenue par l’État, elle doit faire tourner au profit de tous les essais, les expériences, les découvertes, les inventions mêmes qui peuvent faire progresser l’art typographique. C’est, en somme, son rôle, et je ne comprendrais pas un établissement public ayant un autre but.

Le grand prix pour l’Imprimerie et la Librairie a été décerné à MM. Marne de Tours. Les connaisseurs ont été unanimes pour applaudir à cet acte de justice. C’est qu’en effet MM. Marne sont à la lois des imprimeurs hors ligne et des libraires de premier ordre. Ils représentent au premier rang les deux professions qui concouraient pour le grand prix, et on a pu avec toute justice, sans crainte de réclamation, leur donner la plus grande récompense. Une seule rivale, selon quelques personnes, se présentait, et cette rivale était la maison Hachette, qui cherchait à justifier cette opinion par le développement considérable de ses affaires. Mais la maison Hachette ne fabrique pas ses livres; on peut récompenser en elle l’extension énorme donnée, grâce à son activité, au commerce de la librairie, mais on ne peut lui attribuer les perfections de son impression, dont l’honneur revient à M. Lahure et à quelques autres imprimeurs.

Je ne veux pas m’étendre sur l’exposition de MM. Marne. Le prix exceptionnel que leur a accordé le jury spécial charge de récompenser « les établissements où règnent à un degré éminent l’harmonie sociale et le bien être des populations, » me permettra de leur consacrer un second article. Je dirai alors que leurs travaux font vivre près de deux mille personnes; qu’autour d'eux l’aisance se répand et s’accroît; que peintres, dessinateurs, graveurs, fondeurs, marchands de papiers, ouvriers et collaborateurs de toute espèce, profilent des résultats dus à la féconde activité des chefs de la maison; que c’est par lu préoccupation constante des intérêts de l’art et do i’industrie, du bien-être de leurs collaborateur», par le zéle et le dévouement de tous, que MM. Marne maintiennent la haute position acquise par l'imprimerie de Tours.

Il me suffira de dire aujourd'hui que la haute récompense que MM. Marne ont obtenue, est largement justifiée par deux qualités rarement unies, la perfection et le bon marché. Il ne faut pas croire que les Jardins, la Touraine, la Bible, les Caractères de la Bruyère, toutes ces splendides éditions auxquelles ont coopéré principalement nos amis MM. Lancelot et Ànastasi, constituent la spécialité de la maison Marne. Ce qu'il faut voir aussi, c’est le nombre considérable de livres de prix, d'éducation, de liturgie, de sciences, qui se tirent à 30, 40, 50, 100 000 exemplaires et qui se vendent cartonnés à des prix incroyables. Des in-8° à quatre-vingts centimes, des in-18 à vingt-cinq centimes, des in-32 à dix centimes. Dans les éditions de luxe même ils ont des prix modérés. Une Imitation, in-32 — un petit bijou — dont le titre est à deux couleurs et dont chaque page est encadrée d’un filet de couleur, dont le papier est fort beau, et le caractère élégant, dont la reliure est en cuir de Russie plein, doublée de sois, avec gardes en soie, se vend six francs. Quand MM. Marne entreprennent une publication de luxe, ils font mieux que personne; quand ils se bornent aux ouvrages ordinaires qui, pour se vendre en grand nombre, sont d’un prix peu élevé, ils connaissent peu de rivaux.

N’est-il pas à regretter pourtant que, au lieu de faire servir cette immense force productive à répandre des ouvrages de science et de littérature, MM. Manie se fassent les éditeurs d’une série de puérilités religieuses et de sentimentalités cléricales?

La France a obtenu 7 médailles d’or distribuées à MM. Claye, Goupil, Hangard-Maugé, Hachette, Morel, Crété (de Corbeil) et Best.

M. Best, éditeur du Magasin Pittoresque, a déjà reçu plusieurs récompenses pour la beauté de ses illustration. Cette.nouvelle distinction est méritée par deux ou trois publications récentes où l’honorable éditeur a maintenu son ancienne réputation.

Les éditions de M. Claye sont connues depuis longtemps. M. Claye est classé parmi les quatre ou cinq imprimeurs vraiment capables de produire des ouvrages de grand luxe. Pourquoi n’a-t-il pas daigné exposer au Champ de Mars une oeuvre nouvelle?

La maison Hachette occupe une haute position en librairie. Ses relations étendues, ses correspondants nombreux ont donné un immense développement à son commerce. Grâce aux débouchés qu’elle a su se créer, elle a pu décupler ses tirages. Par la dispersion et l’extension des bons livres eu tout genre qu’elle édite, elle rend un service réel à la société, et à ce point de vue, elle est digue d’une haute récompense. Était-ce au 2e groupe à lui décerner cette récompense? Je ne le pense pas. Le jury du 10e groupe devait s’occuper de la maison Hachette et couronner ses efforts de vulgarisation, car si j’admire des ouvrages comme le Don Quichotte, l'Enfer et Atala, tous les trois illustrés par Gustave Doré, je dois avant tout payer un juste tribut à l’artiste, au graveur et à l’habile imprimeur qui y ont coopéré. Je voudrais voir ceci bien compris, c’est qu’une édition de luxe pont faire la fortune du libraire qui en a payé les beautés, mais doit faire la gloire de ceux à qui ces beautés sont dues. — Au surplus la croix do chevalier de la Légion d’honneur, accordée àM. Templier, un des directeurs de cette maison, est venue affirmer de nouveau que ses travaux de vulgarisation sont appréciés à leur juste valeur. Une plume plus autorisée ne manquera pas de rendre pleine et entière justice à la maison Hachette, dans une étude qui sera consacrée aux classes 89 et 90.

Les publications d’architecture et de beaux-arts de M. Morel ont été récompensées d’une médaille d’or, et les gens compétents s’accordent à approuver cette décision.

Depuis plusieurs années, M. Crété a considérablement développé sa production; il a même, dans ces derniers temps, abordé avec succès les impressions de luxe. Une médaille d’or n’est que la juste récompense de ses constants efforts.

Le jury a donné à la France 28 médaille, d’argent, une vingtaine de médailles de bronze et quelques mentions honorables. Parmi les titulaires de ces dernières, je remarque M. Gounouilhou, l’éditeur de la Gironde et M. Prudhomme , de Grenoble, dont l’importante exposition me semble mériter une récompense plus digne de ses efforts. M. Prudhomme s’est consacré spécialement aux publications administratives et agricoles. Son catalogue, fort complet, renferme de nombreux ouvrages instructifs et intéressants.

M. Silbermann, de Strasbourg, n’est pas habitué aux médailles d’argent. Un des premiers en France, il s’est occupé de l’impression en plusieurs couleurs, et depuis nombre d’années , il est arrivé à une perfection qui laisse loin de lui ses rivaux. Une médaille d’or n’aurait été que la juste récompense pour les deux albums d’impression en couleur qu’il expose.

M. Berger-Levrault, de Strasbourg, a reçu la croix de chevalier de la Légion d’honneur. Les modèles, les registres, les états exposés par cet imprimeur se recommandent par une netteté qu’on trouve rarement dans les travaux de celte nature.

C’est pour des travaux analogues que M. J. Dumaine, à Paris, a reçu une médaille de bronze; mais M. Dumaine remplace volontiers la qualité par la quantité. Il vend beaucoup d états militaires, de théories de l’école du soldat, que sais-je? et tout cela est loin d’être beau. Enfin il est éditeur de l’Empereur; il est vrai qu’il n’a pas édité la Vie de César. Que sa médaille de bronze lui serve de consolation !

M. Plon a obtenu une médaille d’argent. M. Plon a fait d’assez beaux livres, à côté d’autres qui sont fort mauvais. Son inégalité de production a toujours été un phénomène fort curieux ; le juste milieu honorable lui est inconnu, et s’il ne livre pas à la publicité un volume de luxe, il donne un pendant au Messager boiteux.

M. Paul Dupont n’a obtenu, lui aussi, qu’une médaille d’argent. Et il n’a pas à se reprocher de n’avoir pas tout fait pour obtenir mieux. Il avait aussi des prétentions au prix de 10 000 francs, décerné par le jury spécial à MM. Marne. N'est-il pas — tout le monde le sait, — le père de ses ouvriers ? Ne pousse-t-il pas l’amour qu’il leur porte jusqu’à vouloir les loger, j'allais dire les caserner? Et dans son industrie quelle activité ! Tout ce qui touche à l’administration lui appartient de droit; toutes les impressions des ministères, des préfectures, des sous-préfectures, des mairies, il a fini par les centraliser chez lui. Dieu sait au prix de quels sacrifices souvent! Mais M. Dupont ne veut qu’une chose, —• produire énormément. De pareils efforts ne méritaient-ils pas une médaille d’argent?

M. Didot restera toujours le seul éditeur des classiques, latins et français, malgré les efforts de quelques maisons modernes.

Par une de ces manies singulières dont la presse française seule possède le secret, on ne voit d’habitude dans M. Dentu qu’un éditeur de brochures, et on se livre volontiers à des plaisanteries plus ou moins mauvaises sur ses couvertures multicolores.
Il serait pourtant juste de se rappeler que M. Dentu est l’éditeur du Catalogue officiel et du Livre des Récompenses, qu’il a en outre donné le jour à plus d’un romancier et montré le chemin de la gloire à plus d’un auteur, inconnu la veille. Il a su aussi se conformer au goût du public, et quelquefois même deviner ses prédilections.

Je ne veux pas terminer cette revue sans citer quelques noms honorablement connus dans la typographie , ceux de MM. Hetzel, Curmer,
Virey, Furne , Delalain , Armengaud , Derriez (Charles), Poitevin, Bertrand-Lœillet, Martinet, Turgan, Tardieu, Germer-Baillière, etc., etc. La place me manque pour consacrer à chacun le paragraphe qui lui est dû ; mais on retrouvera plus tard, les uns dans un article qui sera consacré aux classes 89 et 90, et les autres dans une notice sur la gravure et ses éditeurs à l’Exposition universelle.

Qu’il me soit permis aussi de regretter que quelques maisons importantes n’aient pas cru devoir exposer. Je citerai en première ligne M. Lahure à qui la maison Hachette doit certainement la moitié de sa médaille d’or. M. Lahure est à la tête d’une de ces rares maisons en France et en Europe où sont réunies toutes les professions qui se rattachent à la publication d’un ouvrage : imprimerie, gravure, clichage, brochure, etc., etc. Parmi les absents, je citerai encore les maisons Le-coffre et Michel Lévy dont l’énorme production avait peut-être droit à une récompense.

Enfin la librairie de jurisprudence ne s’est pas fait représenter à l’Exposition.
Une mesure toute démocratique et qui n’a recueilli que des éloges a été adoptée par le jury. Cette mesure consiste à donner aux coopérateurs d’un industriel médaillé des récompenses justement méritées. Il faut louer la Commission impériale d’avoir appliqué dans de larges proportions [ce principe de justice distributive.

On a pu remarquer que toutes ces récompenses étaient décernées au personnel des imprimeries. On ne comprendrait pas en vérité une médaille donnée au commis d’un éditeur, tandis qu’il semble tout naturel de récompenser le conducteur, le metteur en pages, le correcteur, le proie qui ont donné une collaboration effective, personnelle.

J’ai indiqué plus haut quelle série d’opérations devait concourir à ce qu’on nomme le tirage. C’est à l’expérience, à l’intelligence du conducteur que sont dus les beaux résultats que les expositions de l’Imprimerie impériale, de MM. Marne, Best, Crété, Claye , nous montrent au Champ de Mars. La tâche du metteur en page n’est pas moindre, et la disposition des titres, l’uniformité, la régularité des espacements exigent un goût, un tact, un sentiment de ce qui est bien, qui n’appartiennent qu’à peu de compositeurs. Les récompenses décernées aux metteurs en pages sont d’autant plus opportunes qu’elles donneront peut-être un regain de jeunesse et de force à une profession qui décroît tous les jours.

Il faut le reconnaître, en effet, il faut l’affirmer, pour tâcher d’enrayer le mal, — les bons compositeurs deviennent de plus en plus rares. D’où vient le mal? Les compositeurs sont-ils moins nombreux? Leur nombre a presque doublé! — L’infériorité du gain jette-t-il les hommes intelligents dans d’autres carrières? — Non certes , car le minimum d’une journée de dix heures est de 5 fr. 50. Les travaux aux pièces sont payés de manière à donner ce même chiffre. Enfin les travaux qui exigent du goût, de l’intelligence, de l’attention rapportent une moyenne de 6 francs.

D’où vient donc alors la pénurie de bons ouvriers ?
Beaucoup par la faute des maîtres imprimeurs, un peu par celle des ouvriers. Les maître* imprimeurs, assiégés d’un côté par les demandes réitérées d’augmentation, pressés de l’autre par les exigences des éditeurs, ont dû chercher à sauver leurs bénéfices déjà fort restreints, et ont employé un expédient peu favorable au présent et qui a de plus compromis l’avenir. Au lieu de maintenir les quatre années d’apprentissage exigées autrefois, pendant lesquelles l'enfant prenait peu à peu l’habitude de lire les manuscrits, de connaître les différents caractères et les différents types, pendant lesquelles il apprenait à composer, à corriger, à imposer, quelques imprimeurs, aveuglés par leur intérêt, ont voulu faire de cet enfant, dont l'éducation professionnelle leur était confiée, un instrument de bénéfice, s’inquiétant peu de borner son avenir dans un travail moins lucratif pour lui.

Alors, ce n’est plus quatre ou cinq apprentis qu’ils ont pris, c’est vingt et trente. Et dès que ces enfants connaissaient la place de chaque caractère dans la casse, dès qu’ils étaient à peu près capables de composer, ou, comme on dit, de bourrer des lignes, on leur donnait d’abord le quart, puis la moitié, enfin les trois quarts de leur gain, jamais la totalité avant la fin des quatre années. Qu’en advint-il? C’est qu’au bout de quatre ans, les compositeurs ainsi formés ne savaient que lever la lettre. C'est ainsi qu’ils se sont répandus dans les imprimeries, munis cependant d’un livret d'ouvrier, mais n’ayant aucune des connaissances, aucun des talents qui constituent le bon compositeur.

La faute en est aux ouvriers aussi, qui, au lieu de chercher à compléter quelque peu une éducation imparfaite, passent leur temps à discuter sur des questions de salaire. Je n’ai pas à juger ici ces conflits et à peser les prétentions des uns et la résistance des autres. Mais il me sera peut-être permis d’affirmer que la typographie, longtemps considérée comme la première des profusions manuelles, ne peut maintenir son prestige et sa suprématie que grâce a une entente sérieuse, cordiale entre les ouvriers et les patrons; que les luttes intestines qui se manifestent par les grèves, font toujours péricliter une industrie; que l'imprimerie étrangère à Leipzig, à Londres, à Berlin à Vienne, grandit tous les jours, — nous lu constaterons dans un prochain article — et que ce n’est ni l’abolition .des brevets, c’est-à-dire la dispersion des forces, ni la ruine de l’éducation professionnelle, qui rendra à la typographie française son ancienne splendeur.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée