Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Japon et Siam

Japon et Siam à l'exposition de Paris 1867

Il est une partie de l’Exposition que je ne puis parcourir sans éprouver un vif sentiment d’amour propre national, c’est la section réservée aux États de l’Afrique et de l’Asie. On est étonné quand on pense aux sacrifices que se sont imposés, pour figurer à ce concours universel, des pays aussi éloignés, aussi étrangers à notre civilisation. Et, pour ma part, je ne connais pas de preuve plus saisissante du prestige et de l’ascendant qu’exerce la France sur tous les points du globe.

L'Exposition la plus complète et la plus plus brillante de tous les états asiatiques est sans contredit celle du Japon- Ce n’est pas seulement le Taïcoun, le souverain temporel, qui s’est occupé de réunir les produits les plus remarquables de son empire pour les envoyer en France. Le plus puissant des six cents princes feudataires entre lesquels est partagé le territoire du Japon, le Taïchiou de Satsuma, qui possède neuf palais à Yédo et qui forcé chaque année de passer six mois dans la capitale, y fait son entrée à la tête d’une armée fort respectable, le Taïchiou a demandé et obtenu un emplacement où se trouve accumulé tout ce que l’industrie japonaise produit de plus merveilleux : des coffrets, des petits meubles garnis de tiroirs microscopiques, avec les ornements en argent ou en ivoire; des bronzes, des faïences, des cristaux, des pièces de cette porcelaine coquille d'œuf, si rare au Japon qu’on n’en trouve guère d’échantillons que chez les plus hauts personnages, des sabres dont les fourreaux en cuivre ou en bois cachent des lames d’acier de la plus admirable trempe; des houles taillées dans le plus pur cristal de roche, ornement fort précieux; des statuettes en plâtre, représentant des baigneuses et donnant une idée très-complète de la beauté plastique des femmes japonais' s; en un mol, toutes ces fantaisies délicates et charmantes, si appréciées par les amateurs européens.

Tous les objets d’ameublement sont recouverts de laque peinte; c’est le relief du dessin sur le bois qui fait la perfection du travail et qui donne du prix à l’objet. Le vernis même est extrait d’un arbuste qu’on appelle l’Orosino-Ki. On se le procure, dit-on, au moyen d’incisions faites sur les tiges de trois ans, d’où il coule comme le lait des arbres à caoutchouc. On le colore de diverses nuances au moyen d’ingrédients colorants avec lesquels on le mélange sur une plaque de cuivre ; on l’applique ensuite par couches successives et on y ajoute des dessins d’or et d’argent.

Les emblèmes les plus connus sont ceux de la longévité : la tortue, la cigogne et le sapin. Les Japonais ont un grand goût pour les animaux chimériques. Par exemple, ils aiment à orner la tortue d’une grosse queue touffue; ils représentent aussi très-souvent un monstre fabuleux avec la tête d’un dragon, le corps d’un cheval et les pieds d'un daim. En outre, le Fusi-Yama, le grand volcan de l’île de Nifon, des jonques voguant à pleines voiles et des poissons battant les vagues de leur queue avec fureur sont au nombre des sujets favoris.

Il faut citer aussi une collection très-complète de pipes; beaucoup sont ornées de petits groupes en bois ou eu ivoire, représentant des sujets grotesques, mais fort délicatement exécutés. La pipe, au Japon, est un accessoire obligé du costume des hommes; elle se porte accrochée par un cordon de soie à un bouton de la robe. Le tuyau est formé d'un roseau; le foyer est en bronze, mais très-petit. Une pipe ne contient qu’une seule bouffée de fumée; on roule une pincée de tabac pour lui donner la grosseur d’un pois; ii suffit d’une longue aspiration pour qu’elle soit entièrement consumée; c'est ce qui explique comment un bon fumeur japonais fume une centaine de pipes par jour. Le tabac est d’une nuance pâle et ressemble assez au tabac turc ; seulement il est coupé plus fin et la saveur en est plus délicate. Le meilleur tabac est celui des provinces de Satsuma et de Nangasaki.

A côte des produits japonais et même un peu confondus avec eux, se trouvent les objets envoyés par le roi de Siam. Cette exposition, organisée par les soins de M. de Grehan, est très-intéressante. On y remarque des bijoux, des vases en émaux cloisonnés, des gargoulettes en argent doré, un service à thé en jaspe, un beau plateau incrusté de nacre, une collection très-curieuse des objets du culte. On sait que le bouddhisme mélé de quelques pratiques de brahmisme est la religion du peuple siamois. Les idoles exposées affectent différentes attitudes; à côté sont les sanctuaires qui les renferment, les chaires en or, construites sur le modèle des célèbres pagodes de Siam et de Bangkok. Mais le principal objet de la vénération de la population siamoise est l éléphant, animal sacré, dont la chasse est le monopole de la Couronne. Les plus beaux éléphants sont réservés au roi et aux seigneurs qui en possèdent des troupeaux privés très-nombreux. Celui que le roi monte d'ordinaire est admirablement dressé; à la vue de son maître, il se courbe de lui-même. Son harnachement est magnifique et le trôné qu’il porte sur son dos est tout éclatant d’or et de pierreries. Eh bien ! cet animal, tout important qu’il soit, a un supérieur dans l’éléphant gris-cendré, représentant de Boudha sur la terre. L’éléphant gris-cendré possède un temple et un palais à Bankok; les mandarins se font un honneur de le servir; les récipients dans lesquels on lui apporte sa nourriture sont en or massif; couvert d’or et de pierreries, il ne sort jamais que la tête protégée par des parasols contre les rayons du soleil; il a le sentiment de sa dignité; grave et majestueuse est son allure, quand, aux premiers feux du jour, il s’avance au seuil de son temple, et, levant en l’air sa trompe peinte en or, donne au peuple rassemblé le signal de la prière.

Il est regrettable que le roi de Siam n’ait pas imité l’exemple du Taicoun, son voisin, et qu’il n’ait pas jugé à propos de nous montrer quelques-uns de ses gardes du corps. J’aurais été assez satisfait pour ma part de savoir à quoi m’en tenir sur ce bataillon, composé de 400 demoiselles choisies parmi les plus belles et les plus robustes jeunes filles du royaume. A 13 ans, paraît-il, elles sont incorporées; à 25 ans, elles entrent dans la réserve. La chasteté, le dévouement sont absolument exigés d’elles. En retour, elles sont très-considérées, bien traitées, richement vêtues, et jouissent de la confiance absolue du monarque, qui jamais ne se hasarderait à une chasse ou une expédition sans son bataillon d’amazones.

Il semble que j’aurais dû parler de la Chine en premier; mais c’est un honneur qu’elle ne mérite pas. Le Céleste Empire a répondu négativement à l'invitation que lui avait adressée le Gouvernement français. Aussi l’exposition chinoise a-t-elle le grave inconvénient de n’en être pas une. Des particuliers, des négociants ont demandé et obtenu l’autorisation d’installer au Champ de Mars leurs curiosités, les articles d’importation chinoise qu’ils avaient à vendre. Ce n’est pas ainsi que l’industrie d’un pays doit être représentée à une Exposition universelle. La plus riche de ces collections est celle de j M. Charton. On y voit plusieurs paires de beaux vases en porcelaine, en bronze, et émaux cloisonnés, différents meubles en bois-sculpté parmi lesquels on remarque un lit garni de sa couchette peu élastique en paille tressée, un superbe écran dont les facettes en soie sont ornées de broderies admirables, des objets en ivoire sculpté (ou sait que les Chinois sont les premiers ivoiriers du monde), et mille autres bibelots fort jolis, mais auxquels on peut faire le reproche d’être placés là dans un but de spéculation trop évident.

En somme, si nous avons un bon conseil à donner à nos lecteurs, c’est de ne pas oublier dans leurs visites à l’Exposition ce coin du Palais qui nous initie à une civilisation encore peu connue. Le dessin de M. Lancelot donne une idée fort exacte de l’architecture pittoresque et de l’élégante décoration de la façade; le meilleur éloge qu’on en puisse faire d’ailleurs, est d’en nommer l’auteur, M. Alfred Chapon.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée