Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Exposition suisse

Exposition suisse à l'exposition de Paris 1867

Quel spectacle plus intéressant que celui d’une nation que son climat, la conformation de son sol, ses frontières naturelles ont, en quelque sorte, parquée dans les travaux de pâtre et de chasseur, et qui, par ses efforts constants, son énergie, sa volonté, a vaincu tous les obstacles que la nature lui opposait, et a su faire de ses villes principales des centres d industrie, de commerce et de progrès! A quoi faut-il attribuer cette persistance qui a fait d’€n pays pauvre, stérile, peu habité, le rival de nations puissantes, et lui permet dé lutter avec avantage, sur les marchés internationaux, avec des concurrents que tout protège, la faveur du climat, les ressources d’une population riche et nombreuse, la facilité dos communications et des transports? A quoi? sinon à cette source féconde d’énergie, de travail, d’initiative, de progrès, qu’on appelle l’indépendance? Libre de lui-même, ne comptant que sur ses propres forces, mais n’ayant d’autres maîtres que sa conscience et la loi, l’homme s’avance hardiment dans cette voie des travaux utiles qui, ne négligeant point l’intérêt particulier, ont toujours pour but l’intérêt général. Et, en effet, dans un État où règne la liberté, n’y a-t-il pas échange continuel de services entre tous les habitants? Les citoyens ne sont-ils pas entre eux ce que sont les membres d’une famille unie ? N’est-ce pas, enfin, la grandiose application de la belle théorie de Rousseau, le Contrat social?

Mais un tel peuple doit, sous peine de manquer à sa mission, à son caractère, consacrer toutes ses forces, tous ses efforts, toute son énergie à constituer ces fortes bases indispensables aujourd’hui aux nations européennes, et qui consistent à ne demander qu’à elles-mêmes leurs moyens d’existence. L’agriculture et l'industrie, ces deux sources de la richesse d’une nation, sont devenues des conditions essentielles d’existence politique. Tout peuple qui ne pourra vivre par lui-même, qui ne trouvera pas dans la production incessante de son industrie, de son agriculture, les ressources de sa vie matérielle, est appelé à disparaître bientôt. Peut-être verra-t-on dans cette théorie la condamnation de la Pologne, mais il faut y voir aussi les motifs qui dirigent les Espagnols vraiment patriotes, et leur conseillent de transformer leur pays, de le régénérer en le jetant dans les voies ouvertes par la Révolution française. Pour conquérir son indépendance à l’étranger, une nation doit, avant tout, s’assurer le bien-être matériel, de même qu’un citoyen assure, avant tout, le pain de sa famille. Les choses d’art et de luxe viennent ensuite, quand les préoccupations premières laissent l’esprit plus libre.

C’est ce qu’a bien compris la Suisse. Aussi, ne cherchez pas au Palais du Champ de Mars ces brillantes expositions d’orfèvrerie, de joaillerie, d’objets d’art, qui sont la gloire de quelques nations puissantes. Mais parcourez ses galeries, et partout vous trouverez la marque de cet esprit pratique, utilitaire, qui a fait la fortune de l’Angleterre.

L’exposition suisse, un peu resserrée dans l’intérieur du Palais entre les galeries espagnoles et les galeries autrichiennes, occupe une place convenable dans le Parc. En sortant par la rue d’Autriche, on rencontre tout d’abord un élégant kiosque en bois, surélevé de quelques marches, et entouré d’une galerie formant balcon. Ce pavillon, qui se recommande par ses délicats découpages chers aux constructeurs de chalets, sert de dépôt à un fabricant de chocolat. Ici, je signalerai déjà une manifestation de cet esprit pratique dont je parle plus haut. Le fabricant s’est moins attaché à donner à ses produits cette haute supériorité que les maisons Devinck, Marquis, etc., font payer à raison de 6 ou 8 fr. la livre, qu’à livrer pour un prix très-modeste un aliment sain, agréable et de bonne qualité. En quittant ce pavillon, nous laissons à gauche l’exposition des beaux-arts dont nous avons parlé dernièrement, et nous arrivons à l’annexe qui renferme, entre autres objets intéressants, ce fameux foudre que représente notre gravure. La ville de Diessenhofen (Thurgovie), revendique à juste titre l’honneur de l’avoir vu naître. Les touristes qui ont visité Heidelberg ont peut-être oublié la Bibliothèque palatine, le Jardin botanique, les églises Saint-Pierre et du Saint-Esprit, mais ils se rappellent le splendide château en ruine, situé dans les environs, pour avoir admiré dans ses caves un foudre qui ne contenait pas moins de 140 000 litres. Celui que M. C. Frey expose au Champ de Mars est de proportions plus modestes. Il ne contient que 50 000 litres. Mais, tel qu’il est, avec son armature de fer, ses vastes flancs, son aspect imposant, ce temple de Bacchus excite encore l’admiration des gourmands; un de mes amis y rêvait la mort de Clarence. Quelques visiteurs se demandent à quoi peut servir ce gigantesque récipient. Et quand ce ne serait qu’à montrer à quel point l’industrie sait assouplir le chêne, le fer, toutes ces matières rebelles dont la patience humaine a su triompher ? M. Frey a orné son foudre de sculptures élégantes et de deux écussons reproduisant les armes nationales. Mais ces ornements ne me font pas oublier une inscription que je trouve fort éloquente dans sa concision. « Prix : 3500 fr. » 3500 francs ! Je me surprends à douter. Ce que j’ai pris pour du chêne ne serait-il que du carton?

L’annexe contient encore les produits de diverses industries qui n’ont pu trouver place dans le Palais. Je citerai en passant un joli coupé qui figurerait avec honneur dans l’exposition de Binder, divers articles de voyages, malles, sacs, etc., remarquables par leur commodité, leur peu de volume et la modicité de leurs prix; un plateau chargé de verres d’une extrême finesse et d’une rare élégance, exposé parla Société des anciennes verreries de Monthey (Valais). Dans une autre salle, se trouvent des machines à vapeur, des moteurs perfectionnés pour la navigation, des fourneaux d’un système nouveau construits par les frères Sulzer, à Wintherthur. Je m’arrêterai devant un wagon dont l’extérieur est très-simple, mais dont l'intérieur est fort commode. IL est divisé en plusieurs compartiments, les uns de première, les autres de deuxième classe. Tous ces compartiments communiquent entre eux par une allée qui traverse le wagon dans le sens de la longueur. Cette allée aboutit de chaque côté à un escalier suffisamment large. Ces dispositions sont à la fois simples et peu coûteuses, et je m'étonne que nos compagnies ne les aient pas encore adoptées. Elles suppriment les dangers de l’isolement, et l'incommodité des marche-pieds de nos voitures. Je ne veux pas oublier les charrues d’un très-bon modèle et dont la forme et la légèreté indiquent bien la nature du sol qu’elles sont destinées à labourer. La corroi-rie occupe une salle spéciale. Les cuirs vernis y tiennent peu de place, mais tous les échantillons exposés se recommandent par le choix des matières premières et le fini du travail.

Avant de quitter l’annexe, je recommanderai aux amateurs de fromages un énorme chaudron en cuivre rouge, fabrique à Vevey, et destiné à la préparation du fromage de Gruyère.

En rentrant dans le Palais, nous trouvons, dans la galerie des machines, plusieurs métiers à tisser que nos fabricants et nos constructeurs peuvent étudier avec fruit. Dans la galerie des matières premières, les produits ont été un peu confondus, et il faut quelques recherches pour trouver les divers éléments de l’exposition suisse. Ainsi, je vois réunis dans la même section les armes, les produits chimiques, des costumes, les tabacs, etc. Cet aménagement nuit certainement aux exposants relégués dans un coin assez obscur, entre la grande galerie des machines et la salle Saint-Gall qui communique avec cette sorte de couloir, par deux escaliers étroits. Les tabacs et cigares sont exposés par MM. Ormond et Cie, H. Taverney et Cie, de Vevey; Vautier, de Grandson, la Société sédunoise, de Sion. Les cigares et le tabac de Vevey sont fort répandus en Allemagne, et leur réputation bien établie me dispense de tout éloge. — M. Geigy, de Bâle, expose dans une vitrine séparée des couleurs d’aniline et divers extraits de bois de teinture, d’une grande richesse, comme teinte et comme éclat. Je puis en dire autant des produits exposés par M. Henner, de Saint Gall. Je ne dois pas oublier de très-belles matières tinctoriales exposées par M. G. Dollfus, de Bâle, et qui lui ont valu à une exposition précédente la croix de la Légion d’honneur.
Les armes envoyées par la Suisse ne sont pas nombreuses. Dans un trophée de fusils et de carabines, je remarque un fusil dont le canon est en acier fondu, dont le poids n'excède pas deux kilogrammes et qui porte à 800 mètres. Mais je ne ferai pas un reproche à la Suisse de consacrer peu de temps au perfectionnement des engins de destruction. J’aime mieux me souvenir que c’est à Genève que s’est réuni le célèbre congrès international qui avait pour but de rendre inviolables en temps de guerre les hôpitaux, les ambulances et le personnel médical. Et, bien qu’un Français, M. Arnault, ait quelque droit de réclamer sa part d’initiative dans cette œuvre d’humanité, ce n’est pas moins un éternel honneur pour la Suisse que d’avoir attaché son nom à cette convention qui marque un pas dans la voie de la fraternité et de la paix universelle. Voici, précisément, dans une vitrine, quelques uniformes militaires. Sur la tunique noire du chirurgien, l’on voit le brassard rouge orné d’une croix blanche qui indique ses fonctions et son caractère. Ce rapprochement de l’écharpe, symbole de fraternité, et de ce trophée d’armes n’est pas sans philosophie. J’y vois le vrai caractère d’une nation républicaine. Inhabile, indifférente au moins, aux travaux de la guerre, elle réserve son activité, ses forces, son intelligence pour ces œuvres moins éclatantes, mais plus fécondes qui préparent un avenir de paix et de progrès.

L’horlogerie occupe une place importante dans l’exposition suisse. Je ne puis jeter un regard sur les envois de Genève, du Locle, de la Chaux-de-Fonds, sans me rappeler que cette industrie horlogère, qui est une des principales sources de la richesse de ce pays, a pris naissance chez nous, s’est développée dans nos ateliers, sous la direction de nos maîtres, avant d’aller faire la gloire et la fortune de son pays d’adoption. La révocation de l’édit de Nantes a brisé l’essor de l’industrie française, et l’a retardée d’un siècle. Il est triste de penser que l’ambition d’un prêtre et d’une femme puisse avoir sur les destinées d’un grand peuple cette influence de l’arrêter dans sa marche, et de briser entre ses mains les instruments de progrès et de développement. La Suisse a offert une hospitalité bien large à nos exilés. Elle en a recueilli depuis longtemps la juste récompense. Ses hôtes ont largement payé son fraternel accueil. Voulez-vous des chiffres? Il se fabrique annuellement dans les divers centres industriels suisses, pour quatre-vingt millions d’horlogerie, et la main-d’œuvre entre pour soixante millions dans ce chiffre. La blessure faite à notre industrie par la révocation de l’édit de Nantes, fut lente à se cicatriser. Les efforts de quelques ministres intelligents, de quelques grands industriels, plus tard, l'abolition radicale des maîtrises, la fondation de quelques écoles pratiques et professionnelles préparèrent un avenir nouveau. Les guerres de la république et de l’empire avaient retardé un développement que devaient activer trente-cinq années de paix profonde. Pour ne considérer que l’horlogerie, Paris et Besançon luttaient avec avantage contre la concurrence suisse et menaçaient, dans un avenir prochain, de faire oublier la vieille réputation de Genève. Des hommes d’un grand talent, les Leroy, les Breguet entassaient inventions sur découvertes, et mettaient en péril l’antique monopole de cette ville.

En présence de ce danger, la Suisse redoubla d’efforts. Tandis que dans les ateliers, on apportait plus de soin à la partie mécanique du travail, 46 horlogers du Locle se réunissaient pour fonder dans leur ville une école professionnelle. On eut recours à une collecte à domicile qui produisit 41 341 fr. 24 c. La somme n’était pas considérable, elle était suffisante cependant. Le dévouement de tous vint au secours des fondateurs. Le 18 avril 1826, le comité inaugurait l’école à laquelle on avait joint un hospice pour les vieillards. D’a^ près une statistique officielle, l’école a instruit, depuis 1831 , 681 élèves qui ont suivi tous les cours, et 319 qui sont venus parfaire leur apprentissage. Voilà, de bon compte, 1000 jeunes gens entrant dans l’industrie avec les précieuses connaissances théoriques et pratiques qui leur permettent de créer, de dessiner toutes les parties d’un chronomètre, d’une montre marine, etc., et d’en exécuter eux-mêmes les organes les plus délicats. L’éducation du Locle, en effet, est réellement professionnelle. Les sciences naturelles, les sciences exactes ne forment qu’une partie de l’enseignement. En sortant d’un cours purement théorique, l’élève prend la lime, et les principes de physique ou de mécanique qu’on a développés devant lui, il les applique l’outil à la main. Quel avenir n’est pas réservé à une industrie quand elle se recrute incessamment dans une jeunesse instruite, laborieuse, et quel plus admirable engin de guerre (car c’est là qu’elle est belliqueuse) pouvait inventer la Suisse, que cette école du Locle qui envoie chaque année de savants contre-maîtres dans les cantons industriels! Cette institution ne rend-elle pas à l’industrie suisse les mêmes services que nos écoles Centrale et Polytechnique à notre génie civil ?

Et que l’on ne pense pas que l'enseignement soit abandonné au premier venu ! Les cours sont confiés à un comité composé des principaux horlogers du Locle. Voulez-vous une preuve du soin qu’apportent ces professeurs industriels à leurs leçons? Au milieu de l’Exposition suisse, dans un salon carré, l’École a exposé trois mouvements destinés aux démonstrations et aux expériences. Ces trois pièces représentent les trois genres d’échappement, usités en horlogerie, le cylindre, l’ancre, l’échappement libre à ressort. Ce travail remarquable par la finesse de l’exécution, et surtout l’application exacte des principes, est évalué par les experts à sept mille francs. M. Biandt, qui s’était chargé des dessins, n’a pas borné là sa coopération. Il a exécuté lui-même une partie des pièces, et c’est à son dévouement que nous devons de voir figurer ces trois chefs-d’œuvre à l’Exposition de 1867. Ces trois pièces suffiraient à faire la réputation de M. Brandt, si, depuis longtemps, l'honorable fabricant n’était considéré comme un des plus brillants représentants de l’horlogerie suisse.

J’ai dit qu’à l’école du Locle était joint un hospice pour les vieillards. Que dites-vous de ce petit peuple qui prodigue les trésors de la science aux enfants qui représentent l’avenir, à côté de l’asile où il donne les soins nécessaires, la tranquillité, le bien-être aux travailleurs fatigués, qui sont le passé?

Je m’arrache à cette Exposition intéressante, à tant d’égards, pour passer à ce que la Commission appelle le mobilier. Sous cette rubrique, elle embrasse les meubles, les étoffes, les broderies, que sais-je encore?

Je l’ai dit, il ne faut pas chercher le luxe en Suisse, si l’on entend par luxe, la satisfaction des caprices, l’exagération du confortable. Il ne faut cependant pas croire que les meubles soient absolument primitifs, et que les ébénistes de ce pays en soient encore à l’escabeau de nos pères. Voici les meubles de M. Lauritz Sorensen, qui se recommandent par une grande élégance de formes et un dessin très-correct. Le lit qu’il expose est de bon goût, la soie bleue capitonnée , les dentelles des rideaux, du couvre-pieds, font un charmant effet. Le bleu des ornements se marie bien avec le noir brillant de l’ébène. J’aime la console Louis XVI, ornée de médaillons peints très-finement, et dé sculptures élégantes. Voici aussi les bois sculptés. La Suisse et la Forêt-Noire ont le monopole de ces élégants ouvrages. Je cite de mémoire MM. Ed. Hefti, à Brienz, K. Michel, à Brienz, Ammann et Muhlemann, à Interlaken, Jager et Comp., à Brienz, Kehrli, à Berne, A. Mauchain, à Genève. Mais je m’arrête avec admiration devant l’exposition,— les expositions, devrais-je dire, — de MM. Wirth frères, de Brienz. Il me faudrait une page de ce journal, pour citer seulement les délicieuses sculptures que j’ai remarquées. L'Exposition deMM. Wirth occupe plusieurs emplacements. En dehors d’une salle carrée, où sont groupés d’admirables meubles sculptés, ils ont dans le milieu d’une galerie une vaste étagère circulaire, où les encriers, les coffrets, les boîtes de toute forme et de tout usage attirent et retiennent le regard. Leurs chaises, leurs jardinières, leurs dressoirs offrent ce fini d’exécution, cette perfection artistique qui font sortir le meuble de cette catégorie de sculpture de mauvais aloi qui se fabrique au faubourg Saint-Antoine. Il y a dans toutes ces œuvres une originalité et une grâce particulières. Depuis le porte-allumettes qui vaut cent sous, jusqu’à la bibliothèque qui vaut six mille francs, vous trouverez le même soin patient, la même imagination, la même délicatesse de ciseau.

Il me reste à passer en revue les étoffes et la salle Saint-Gall. — Quand on entre dans la salle consacrée aux étoffes, l’œil est tout d’abord ébloui par 1 éclat des couleurs. En effet, les murs sont comme drapés d’étoffes aux couleurs vives et qui donnent, au premier pas, un aspect singulier à cette salle. Mais le regard se familiarise rapidement et l’étonnement cesse pour faire place à l’admiration. Rien de plus intéressant en effet que cette exposition. Comme toujours, en Suisse, ici encore ce n’est pas le luxe qui domine. Ces étoffes ne sont pas destinées aux riches ; elles doivent habiller cette classe laborieuse qui fait la richesse de ce pays. Le coton et le fil remplacent la soie. Mais regardez ces couleurs, ce rouge si vif, si éclatant. N’est-ce pas la pourpre antique retrouvée par M. Dolltus, de Bâle, ou M. Geigy, qui expose un rouge d’aniline sans pareil possible? Ce qui donne un intérêt de plus à cette exposition, c’est le prix auquel ces beaux tissus sont vendus. 11 y a toujours entre les prix de nos fabricants et les prix des fabricants suisses un écart que les évaluations les plus modérées portent à 10 0/0. Aussi le traité de commerce de 1860, rendu commun à la Suisse par le décret du 28 novembre 1864 et des décret de 1865, a-t-il donné un nouvel essor à son industrie. D'où vient cet écart? Les matières premières coûtent-elles moins cher au fabricant étranger? La main-d’œuvre est-elle plus élevée en France? Non. L’explication de cette différence de prix se trouve dans l’économie des moyens de fabrication et dans la modicité des bénéfices que les chefs d’atelier demandent à leur travail. Les étoffes suisses entrent en France et viennent faire une sérieuse concurrence à nos tissus. Faut-il nous en plaindre, et regretter le système de la protection ? C’est ce que l’avenir nous apprendra. En ce moment, je suis tout à l’admiration que m’inspire le développement rapide de l’industrie suisse.

La salle Saint-Gall, que représente notre gravure, se divise en deux parties bien tranchées : les soieries, la broderie. La Suisse n’est pas encore arrivée à lutter contre Lyon, au moins pour les belles soieries. Mais, fidèle à son système, elle s’occupe surtout de soieries ordinaires, de celles qui peuvent se maintenir dans des prix moyens. Je puis citer quelques maisons : la Société de tissage mécanique d’Alischnau, Stunzi et fils, les fils de Jean Stapfer, C. Schærer, Baumann et Strenli, Baumann aîné, etc., etc.

Mais ce qui attire surtout un nombreux public féminin, c'est le fond de la salle, où sont exposées d’admirables broderies. Au milieu se dresse un lit couvert d’une riche garniture, et orné de rideaux d’une exquise délicatesse. C’est l’exposition de la maison Schlœpfer, Schlatter et Kursteiner, à Saint-Gall. Les panneaux de cette salle sont couverts de broderies qui ont droit chacune à une mention particulière. Je vois d’abord sur la droite au milieu d’un encadrement de bon goût le château d’Arenenberg, surmonté de la couronne impériale; ce panneau est dû à MM. Hirschfeld et O, de Saint-Gall. Vient ensuite, sous la signature de M. J. C. Altherr, de Speicher (canton d’Appenzel!), une broderie représentant une chapelle encadrée de fleurs et de feuillage. Du même côté, une fenêtre avec balcon et encadrement de fleurs et feuillage, de MM. Steiger, Schoch et Eberhard, de Hérisau (Appenzell). Les mêmes fabricants exposent, de l’autre côté, un rideau à bouquets semés, de la plus grande finesse. Je cite enfin et pour terminer le panneau de MM. Rauch et Schœffer, de Saint-Gall, un semis de fleurs, et celui de MM. Aider et Meyer, de Hérisau, un vase de fleurs, avec médaillons et arabesques.

J’ai terminé la revue de l’exposition suisse, et j’en conserve un vif sentiment d'admiration pour ce peuple qui, relégué au fond de ses vallées, sans communication presque avec l’Europe, a su, à force de persévérance et d’énergie, vaincre les obstacles que lui opposait la nature, qui a su se créer une vie indépendante, facile, aisée, presque riche, et qui ne doit qu’à ses efforts la place qu’il se fait sur nos marchés et dans nos Expositions. Ce que j’aime dans cette nation, c’est qu'elle ne sépare jamais les questions d’humanité des questions de progrès, c’est qu’elle a compris que le développement politique d’un peuple reposait sur le bien-être et l’instruction des classes laborieuses, c’est que enfin, tout, chez elle, les institutions politiques comme les institutions industrielles, portent l'empreinte profonde des sentiments démocratiques. Et si, dans un article de ce genre, le mot de la fin était nécessaire, je citerais ce fait que nous ont récemment apporté les journaux : M. Revilliod, de Genève, vient d’offrir à sa ville une somme de cent mille francs, destinée à fonder un musée et une bibliothèque. Chez ce peuple démocratique, ce n'est pas un square, un parc, un théâtre qu’on construit, c’est une bibliothèque et un musée.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée