Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


Retour - Liste Pavillons

Verreries et les mosaïques de Venise

Verreries et les mosaïques de Venise à l'exposition de Paris 1867

Venise et l’Italie viennent de remporter un grand succès à l'Exposition universelle. La renaissance d’une de ses industries les plus célèbres est consacrée en ce moment même par la médaille d’or que le jury décerne à M. Salviati, et la foule qui se presse dans les salles de l’Exposition italienne devant les grandes mosaïques suspendues le long des murailles, et qui entoure les vitrines renfermant ces verres si transparents et si légers que l’on dirait de l’air tissé, imprégné, quand leurs formes élégantes s’irisent de ces reflets changeants dont les revet parfois le caprice de l’artiste créateur, d’un rayon même du soleil de la belle et radieuse Venise, — avait ratifié d’avance la récompense accordée à ses intelligents efforts et à son dévouement. Durant ces dernières années, M. Salviati est en effet parvenu, après plusieurs tentatives infructueuses, à faire revivre dans toute sa splendeur cette industrie illustre que la sérénissime république appelait la prunelle de ses yeux (pupilla delli occhi miei), et en faveur de laquelle, suspendant les privilèges aristocratiques dont elle était la gardienne si jalouse que les enfants d’un noble avec une plébéienne étaient déclarés bâtards, elle autorisait le mariage de ses patriciens avec les filles des fabricants de Murano.

Située à une demi-lieue de Venise, cette île, qui comptait au moment de sa splendeur trente mille habitants, a vu, dès l’origine de la république, sa population active et industrieuse produire, avec la soude fournie par les salsolas de ses lagunes et le sable siliceux du Frioul ou de l'Istrie, les verres et plus tard les glaces que les marchands du monde entier venaient lui acheter. Ce fut au treizième siècle que les grands progrès de la fabrication fondèrent en quelque sorte cette industrie. Christophe Briani et Dominique Miotti parvinrent alors les premiers à colorer les verres et à imiter les pierres précieuses. André Vidore commençait à travailler les perles à la lampe, et vers la même époque, les émaux et pâtes colorées pour les mosaïques furent découverts. — Marco Polo, le grand voyageur, enseignait aux fabricants le goût des peuples de l’Asie et de l’Afrique, et bientôt des verroteries aux facettes colorées, connues sur la place de Venise sous le nom de conteries, s’échangèrent par quantités énormes contre la poudre d’or et les plumes d’autruche. — Les œuvres des verriers de Murano ne tardèrent pas à atteindre l’apogée, et sous leur souffle créateur les produits les plus merveilleux étaient envoyés aux souverain s, aux princes et à la noblesse de l’Europe. Mais au dix-septième siècle, lorsque la famille Miotti trouvait l’aventurine artificielle, l’industrie de Murano était déjà à son déclin, et, plus tard, les événements politiques et la concurrence étrangère l’avaient réduite à la fabrication des verres communs et des conteries. En 1859, on ne pouvait réparer les mosaïques del'église Saint-Marc, parce que la matière première, les émaux colorés faisaient défaut, et l’on aurait en vain cherché, dans toutes les fabriques de l’île, ces verres soufflés si communs au siècle passé.

Ce fut alors que M. le docteur Salviati résolut de relever l’art des mosaïques. Tout à la fois avocat, chimiste distingué et grand archéologue, artiste d’abord et joignant à ce sentiment de la couleur, qui est le privilège des Vénitiens, une volonté énergique, il s’adonna tout entier à l’œuvre qu’il avait résolu d’entreprendre. — Il fallait d’abord la matière première : émaux d'or, d’argent et de toutes couleurs, dont la production est des plus difficiles, car leur mauvaise qualité rendrait les mosaïques sans éclat et les empêcherait de reproduire l’effet de la peinture. Secondé par Laurent Radi, un ouvrier verrier d’une rare habileté, il atteignit bientôt le but.

En 1861 , l’académie des Beaux-Arts de Venise lui donnait un témoignage officiel dosa satisfaction, et l’église' de Saint-Marc le chargeait de toutes les fournitures d’émaux dont elle avait besoin, il réunit autour de lui des artistes intelligents qui formèrent des ouvriers habiles, et, grâce à la modicité du prix, l’industrie nouvelle obtenait pour ses produits un débouché régulier. En 1862, à l’Exposition de Londres, la grande médaille d’honneur était accordée aux mosaïques du docteur Salviati, et, de tous côtés, ,des commandes importantes venaient témoigner des résultats obtenus.

Par leurs dimensions et le genre de décorations qu’elles sont appelées à remplir, les mosaïques dont les spécimens très-variés se trouvent au palais du Champ de Mars méritent l’attention des architectes qui pourraient en tirer parti dans les constructions actuelles. L’Angleterre a donné l’exemple et a su utiliser la variété des emplois et des ornements auxquels le perfectionnement des émaux leur permet de se prêter. Maintenant que les émaux d’or et d’argent, obtenus en plaçant sur un morceau de verre épais une feuille d’or ou d’argent qui s’y attache par Faction du feu et que l’on recouvre d’une couche du verre le plus pur soit incolore, soit de la teinte que l’on désire, devenus par la fusion une matière homogène, peuvent atteindre une dimension notable et prendre des formes très-diverses, il est facile de créer des ornementations impérissables et sur lesquelles le temps n’exerce aucune action. Les cadres de glaces et.de miroirs, les baguettes dorées pour moulures et plusieurs autres applications à des usages courants deviendront certainement l’objet de demandes importantes et seront pour la fabrique des émaux une source de bénéfices considérables.

L’art des verres soufflés et des verres colorés pour vitraux devait bientôt, comme celui de la fabrication des mosaïques, recevoir une impulsion nouvelle ou plutôt sortir de l’oubli dans lequel il était tombé, et le commerce allait voir de nouveau ces produits remarquables par la légèreté et la ductibilité extrême qui leur est propre. Le verre de Murano ne cherche point à imiter le cristal, à forcer pour ainsi dire sa nature: et restant lui-même, il a tous les avantages inhérents à son genre spécial. Grâce à la ductibilité particulière qui lui appartient, il peut être maintenu dans un état de fusion partielle, être façonné sous les formes les plus variées, et recevoir dans les parties incolores toutes les nuances. Il se prête donc merveilleusement aux transformations que le goût des artistes sait inventer, car ces ouvriers sont de véritables artistes, des créateurs qui, à l’aide d’un tuyau de fer et de quelques instruments des pins communs, sauront, en remettant, s’il le faut, jusqu’à soixante fois la matière sur le feu, obtenir les filigranes, les tordus, la flamme, les mille-fleurs, la calcédoine, la glace, tt toutes ces nuances si délicates : l’opale, l'albâtre, le jaune d’or, l’eau marine.

La famille artistique était créée, le noyau destiné à grouper des ouvriers nombreux existait, et la production industrielle suivait »on cours avec la certitude du succès. Cette production ne pouvait tarder à se compléter avec les verres colorés pour vitraux qui en étaient le couronnement indispensable, et l’on fabriqua de nouveau les anciens verres appelés Rulli qui, par leur composition spéciale, brisant la lumière et amortissant son éclat au lieu d’exagérer la transparence, ainsi que cela a lieu dans les verres modernes, sont excellents pour servir de base à la coloration et en faire ressortir la portée.

Le succès cette fois encore vint couronner l’effort, et, à côté des anciennes fabriques de conterices, qui avaient survécu, Murano voit les achats affluer pour les mosaïques , les verres soufflés et les verres colorés pour vitraux. Grâce à des procédés perfectionnés et à la possibilité d’exécuter dans la fabrique même les commandes destinées aux pays les plus lointains, que l’on expédie ensuite et que l’on pose dans les murailles, l’Amérique et l’Angleterre ont envoyé après l’Egypte des ordres importants, et lorsque l’augmentation de la fabrication a rendu nécessaires des capitaux plus considérables, le haut patronage de M. Layard, cet homme d’Etat dont les sympathies pour l’Italie sont connues, amena la formation d’une société anglaise qui donna son concours à l’industrie renaissante appelée au plus brillant avenir.

Demandez plutôt aux femmes curieuses et attentives devant les produits de verreries de Murano. Leur originalité, leur grâce, l’imprévu de toutes les formes et de toutes ces nuances, les charment, et devant la modicité du prix, elles ne peuvent résister au double bonheur d’acheter un objet désiré et de satisfaire un caprice. Les verreries de-Venise sont donc appelées en France à de vrais triomphes, mais elles feront en revanche le désespoir du collectionneur. Comment acheter à l’hôtel Drouot ou chez les marchands des verres de Venise! Le fureteur de bric-à-brac n’aura plus la joie de découvrir le verre, les plateaux de cristal, les lustres, sans qu’aussitôt un doute affreux ne fasse évanouir son bonheur. Le docteur Salviati se dresse devant lui comme un spectre affreux, et il se demande combien, depuis deux années, depuis que la manufacture nouvelle a tout son essor, de pièces modernes sont venues abuser sa confiance et prendre la place de vieilles verreries qu’il a peut-être échangées.

Murano et le docteur Salviati ne sont point coupables, et c’est un honneur pour eux que la perfection des produits permette aux marchands la tromperie et la ruse, et prouve que la fabrication nouvelle a su retrouver les vieilles traditions. Souhaitons-lui donc heureuse chance, et réjouissons-nous de voir une ancienne industrie retrouver sa splendeur, et, comme le phénix de la fable, Venise et Murano renaître de leurs cendres.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée