Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Bois d’ébénisterie et de travail étrangers

Bois d’ébénisterie et de travail étrangers à l'exposition de Paris 1867

Il nous faudrait faire le tour du monde, et par conséquent du Champ de Mars, pour répondre pleinement à notre titre, car chaque pays a tenu à remplir son programme et chacun a apporté, qui plus, qui moins, — ce que ses forêts lui semblaient offrir de curieux. Il y a là, dans tel coin déjà couvert de poussière et parfaitement ignoré, des richesses que personne n’ira,. — encore pour cette fois,— découvrir, et qui, dans dix, quinze ou vingt ans, nous reviendront à la prochaine Exposition, comme de nouvelles découvertes. Il faut dire aussi, en vérité, que la manière dont ces spécimens sont présentés n’est pas toujours engageante, et que le chercheur curieux n’est pas non plus très à son aise pour étudier les échantillons qu il cherche. La majeure partie des bois exotiques est tout simplement posée à terre, en tas, dans un coin ou le long d’une petite galerie oubliée, dans laquelle vous semblez égaré et où le représentant de la contrée est si étonné de voir quelqu’un , qu’il est tenté de requérir un sergent de ville pour vous appréhender au collet et fouiller vos poches , car un homme qui recherche ainsi la solitude sous prétexte de palper des bouts de bois, ne peut nourrir et cacher que de mauvais desseins.

Le Canada , dont notre vignette montre un côté de l’Exposition , n’a pas suivi ces errements par trop sans façon. Il a traité ses bois comme ils le méritent, c’est-à-dire en choses précieuses, et il a bien fait, car, les mettant en lumière-, tout le monde y gagnera , lui d’abord et le public ensuite. N’est-ce pas tout ce qu’il faut?

On peut diviser la collection dont nous parlons en deux parties distinctes, la première comprenant les spécimens des bois en œuvre, c’est-à-dire polis et vernis, la seconde présentant les échantillons des mêmes bois en grume, c’est-à-dire couverts de leurs écorces ou simplement équarris. Ce sont ces derniers que représente la gravure avec une grande fidélité. Cette énorme pièce de bois qui couronne l’édifice comme l’architrave d’une colonnade, c’est ce que les Canadiens appellent le pin jaune ou pin rouge, et ce que nous nommons, nous, le pin Weymouth. Vous savez, ce joli arbre résineux dont les fines aiguilles longues et pendantes oscillent, comme de vraies feuilles, au moindre souffle des vents ? En France, nous nous bornons à admirer la rapide croissance de cet arbre, nous l’introduisons dans nos repeuplements et, en Sologne, il commence à devenir commun. Au Canada, c’est un arbre de première grandeur, dont l’aire s’étend du lac Champlain au lac Saint-Jean, — ce qui n’est pas peu dire! — et dont les dimensions peuvent se juger par les spécimens suspendus en l’air sous nos yeux. Ce petit morceau de bois a 15 mètres et demi de long et 75 centimètres de côté : il pèse 10 tonnes!

Il est soutenu en avant par une bille de de merisier moiré qui a 65 centimètres d’équarrissage à vive arrête et présente des veines admirables. Ce sont des morceaux merveilleux que ces bûches formidables de 2 mètres seulement de hauteur, que l’on présente au Canada comme un tout petit échantillon, et qui, saines au dedans comme au dehors, produiront, étant débitées, les plus splendides meubles du monde. Pour nous en convaincre, rentrons par cette porte, que semblent garder comme des sentinelles menaçantes, deux grandes courbes de marine en Mélèze épinette, — essence incorruptible que nous ne possédons pas, — et parcourons la salle des bois d’ébénisterie.

Sur un long pupitre à hauteur des yeux, s’étalent les échantillons vernis placés les uns à côté des autres. Au premier moment le visiteur croit à une exposition d’étoffes soyeuses ployées en pièces : il y a là la moire, le satin, le broché.... il y a là toutes les fantaisies possibles, claires, foncées, blanches, noires, rouges, jaunes, vertes même ! Il y a là satisfaction de tous les goûts. Et cependant, ces fantaisies ne sont point l’œuvre de l’homme, elles sont tout simplement des jeux de la nature !

Chez nous le frêne est un bon bois de charronnage, franc, honnête et pliant, voilà tout. Au Canada, le frêne — ou plutôt leur frêne, le While-ash — est tout cela comme le nôtre, seulement, il est de plus — et quand il lui plaît, — le plus splendide bois d’ébénisterie qui se puisse voir. A ce sujet, je suis forcé d’ouvrir une parenthèse pour déplorer la manie qui emporte actuellement nos ébénistes vers les meubles en bois foncés, tandis que les nuances dorées de la moire du frêne canadien se marieraient si bien à de riches et joyeuses tentures de soie bleue ou cerise. Comme la lumière joue gaiement sur ces ondes, sur ces rubans annelés de mille façons !

C’est une mine inconnue qui est ouverte, car c’est la première fois que ces spécimens arrivent en Europe: il y a quelques mois à peine que l’on a découvert le frêne moiré. Il semble extraordinaire de dire que l’on a découvert le frêne moiré, tandis que cet arbre est disséminé dans des forêts qui couvrent un espace aussi grand — sinon plus grand — que la France. Et cependant rien n’est plus vrai.

La moire du frêne est — de même que celle de Y Érable à sucre — un jeu de la nature dans ce pays. L’arbre ne présente aucun caractère extérieur, ni feuille, ni écorce, ni fruit qui puisse faire soupçonner ce qu’il vaut. Ce n’est qu’alors qu’il est abattu et qu’on y a mis la hache, qu’il montre s’il fera des charrettes ou s’il revêtira les plus beaux meubles qu’il y ait au monde.

Pour passer du doux au grave, du plaisant au sévère, il nous suffit de faire deux pas et de nous arrêter devant le fameux noyer noir d’Amérique. Son nom indique ce qu’il est, mais n’explique pas que, par la richesse de ses tons dorés et chauds, par la variété de sa texture, il est aussi l’un des Rois des bois canadiens. La grosse bille de bois à écorce noire — que l’on voit au premier plan de notre gravure —est un morceau de noyer noir qui a seulement 350 ans d’âge. Quel sol, que celui qui peut fournir si rapidement des croissances semblables en bois durs de premier ordre!
Traversons la galerie des machines et allons fouiller un peu dans les produits du continent austral et des îles énormes qui l’environnent. Tout d’abord nous devons nous attendre à trouver là du nouveau et de l’imprévu. Reste, oublié sans doute, d’une époque disparue ou essai prématuré d’une révolution à venir, l’Australie est paradoxale par tous ses produits. Le pays qui porte des quadrupèdes à bec d’oiseaux, des oiseaux à poils de quadrupèdes, qui remplace les oiseaux chanteurs par des perroquets, les rongeurs par des marsupiaux, — ce qui revient à dire les lièvres par des Kangouroo, — un tel pays ne peut, non plus, manquer de curieuses anomalies parmi les arbres. C’est ce qui arrive. Nous trouvons là des bois durs comme le fer et d’autres mous comme le saule, les uns produits par des arbres sans feuilles ou à peu près, et ceux-ci poussés par des végétations sans branches.

Nous sommes dans la patrie des gommiers : il y en a de toutes les couleurs. L’un des plus beaux est le gommier marbré, dont le nom scientifique est Y Eucalyptus maculatus, et qui enchante l’œil par son bois rose nuagé d’une façon spéciale. Le Branksia ou Honey-Suckle est encore un bois d avenir ; mais il faudrait que nos créateurs voulussent bien s’occuper de mettre en œuvre toutes ces richesses inédites. Je sais bien qu’il est beaucoup plus commode de marcher, — comme ils le font en ce moment, — en pleine ébène, le bois le plus triste qui se puisse voir, —un bois bon à faire des cercueils et des dominos ! — que de fouiller et de trouver du nouveau. Il serait cependant plus noble de faire de l’ébéniste-rie avec du vrai bois que de la faire avec toute autre chose, ce que Ton arrivera à compléter en suivant encore quelques années le chemin où Ton est emboîté 1 Mais laissons là les artistes actuels qui, presque tous, ont l’ambition de jouer de la flûte avec un violon, et revenons bien vite à la nature qui, elle, ne fait rien de faux et de forcé.

Il nous est impossible de citer la millième partie de ce que nous avons admiré. Le Casuarina, couleur palissandre doré; le Cédrel austral, un acajou rose; l'Hélicia aux veines violettes ;... Que sais-je? Toutes les fantaisies de l’imagination résolues et représentées... Sans oublier le Burram-murra, un bois rose uni, mais moucheté de perles en quinconce aussi exactement espacées que si on les avait tracées au compas !
Et le Brésil,... et la Confédération Argentine,... avec leurs forêts vierges et leurs essences nouvelles,- inconnues, quoique depuis trois siècles on y puise à peu près tout ce que nous employons pour nos meubles ?,.. Et les Philippines, et les îles de la Sonde? Et... mais je m’arrête — car c’est à s’y perdre — pour revenir tout bonnement quelques instants en Europe.

— Que faire en Europe ? Y chercher des bois comparables aux splendeurs que nous venons d’admirer?—Evidemment non : mais y trouver un Canada inconnu ou peu connu, placé presque à nos portes, et dont les produits, malgré cela, nous arrivent beaucoup moins facilement que ceux du Canada véritable séparé de nous par toute la largeur de l’Atlantique. Il y a longtemps qu’on Ta dit, la mer est la grande route commune des nations. Rien n’est plus vrai.

Notre Canada européen s’appelle l’Autriche, et son exposition, en plein air dans le Parc, est fort intéressante. Ici se présente un fait curieux, que les deux nations que nous venons de mettre en parallèle, l’Autriche et le Canada, se trouvent précisément en présence et en concurrence pour nous fournir, à nous autres Français, le bois qui nous manque.Et, malgré tout, je penche, comme prix, en faveur des Canadiens. Comme beauté des échantillons amenés, les uns ne le cèdent pas aux autres. Mais, malgré que nos aïeux — trop peu économes, hélas ! — aient saccagé nos forêts patrimoniales, la France lutterait facilement avec les échantillons apportés ici par l’Autriche, notre exposition de l’École forestière en fait foi. Ceci écrit, pour rassurer notre amour-propre, constatons qu’il y a là, sous pavillon noir et jaune, un certain frêne de 40 mètres de long — 120 pieds ! — sans branches, et presque 2 mètres de diamètre aux racines.... C’est joli ! Aussi, trouve-t-il acquéreur à 1500 fr., mais le propriétaire ne lâche pas !...

Tout à côté, nous voyons, couché sur le flanc, un modeste chêne pédonculé qui présente l“',50 de diamètre moyen sur 20 mètres passés de longueur. Cet arbre cube 16 mètres cubes. Dans la forêt de la Frontière militaire où il a crû, en Croatie, il vaut, sur pied, 64 fr !... Pour le faire amener ici, par terre, il en a coûté environ 320 fr. de transport; il vient d’être vendu 2400 fr.

J’aimerais assez un parc qui m’en offrirait seulement une centaine de semblables, à couper tous les ans !

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée