Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Belgique

Belgique à l'exposition de Paris 1867

Le Parc.

Voici un peuple intelligent qui a compris de bonne heure à quel point l’industrie et le commerce sont le fondement le plus solide de sa splendeur et de sa richesse.

S’il est un pays où l’industrie règne en maîtresse et soit plus en honneur, c’est certainement la Belgique; cette qualité, car c’en est une, — et les économistes qui, depuis longtemps, donnent à leurs théories, sur la prospérité des peuples, la base absolue de la facilité du travail, l’ont assez répété,— cette qualité, dis-je, est une des premières qui aient distingué ce peuple actif. Depuis quelques années, nous cherchons, en France, à nous affranchir des tributs que nous payons aux autres nations; un tribut suppose une supériorité à celui à qui on le :paye, et c’était en reconnaître une à la Belgique que d’être ses tributaires pour une foule de produits de l’industrie linière et setifère.

Aujourd’hui l’industrie française s’est élevée au-dessus de toutes les autres, plus peut-être par le chemin qu’elle à parcouru et qui témoigne de son ardeur au travail, que par les résultats économiques obtenus; mais aussi ses premiers représentants sont élevés aux plus hautes charges de l’État, et l’Exposition universelle qui nous offre le grandiose spectacle de tous les souverains de la terre venant rendre visite à cette autre puissante souveraine dans son gigantesque palais, est un événement bien capable d’appuyer notre assertion et d’affermir ses conséquences. Or, parmi les souverains qui se sont, des premiers, rendus au Champ de Mars, n’est-ce pas encore un signe caractéristique que de pouvoir citer le roi des Belges.

L’exhibition qui résume les efforts de cette intelligente nation, est, en effet, celle qui, dans une certaine sphère, est la plus digne émule de l’exposition française. J’écarte, bien entendu, l’Angleterre, cette vieille rivale de la France, qui, les questions de goût exceptées, la côtoie souvent et la dépasse quelquefois.

Les produits belges se distinguent, en général , par une supériorité de fabrication jointe à l’avantage du bon marché.

Nous jouissons, en parcourant les galeries du cette nation, de la vue d’une foule d'objets qui sont admirablement fabriqués et établis sur des prix de revient très-inférieurs aux nôtres.

Je ne sais plus quel est l’économiste qui s'écriait en sortant du palais de cristal : « Les taxes et les prohibitions sont un non-sens après une Exposition universelle. » Cette exclamation me semble bien naturelle; à quoi sert donc de montrer le mieux si l’on ne peut en jouir, et si l’on est fatalement condamné au pire? Tout cela est dit au point de vue économique, car nous ne reconnaissons en France aucun rival quand il s’agit de la perfection apportée dans l’exécution de nos œuvres aussi bien artistiques qu’industrielles. Cette petite aspiration vers une situation mieux tranchée par des traités de commerce un peu plus libéraux, étant satisfaite, qu’on me permette d’y ajouter un simple aperçu statistique.

Si nous comparons le nombre des exposants français avec celui des exposants belges, nous serons tout surpris de voir que la proportion y est presque identique. On croirait au premier abord, à cause de l’exiguïté de son territoire, qu’on ne pourrait compter sur un rapport similaire entre la Belgique et la France? Il n’en est rien ; nous comptons en France un exposant sur 3300 habitants, et la Belgique en compte un sur 3500 environ. Ce rapport paraît encore plus remarquable quand on suppute que Paris fournit à lui seul plus de la moitié du nombre des exposants français, et que pour avoir une capitale comme Paris, il faut une population de 38 millions d’hommes qui l’alimentent et la nourrissent par leurs travaux. Ajoutons que, sur une agglomération de 5 millions de belges environ, l’agriculture et la sylviculture en occupent plus d'un million, et les industries diverses près d’un autre million, ce qui forme en total les deux cinquièmes du chiffre général, et l’on jugera par quels éléments de prospérité ce pays mérite d’être classé au premier rang pour son organisation agricole et manufacturière.

Dans une Exposition comme celle de 1867, où le règlement général a prévu une série spéciale d’objets exposés en vue d’améliorer la condition physique et morale des populations, nous avons cru devoir faire ressortir l’enseignement qui découle pour nous de l’étude des différentes exhibitions du peuple belge.

Et maintenant, comme nous ne pouvons entrer dans une revue détaillée, nous suivrons les dessinateurs qui ont reproduit différentes parties de la section belge, et nous nous attacherons à en faire ressortir les mérite» au point de vue de notre éducation industrielle.

Quoique, dans la grande nef des machines, on ait consacré une place assez importante à la Belgique, où l’on remarque, outre les nombreux appareils de MM. Houget et Teston, une gigantesque soufflerie de M. Cockerill, il semble que les objets véritablement typiques de l’industrie belge soient plus spécialement groupés, pour l’enceinte du Palais, dans la classe des tissus et, pour le Parc, dans cette rotonde située près de la taillerie des diamants, et qui est accompagnée d’un autre petit parc tracé le long du jardin réservé.

Le visiteur qui suivra les nombreuses grilles formant la clôture de cet asile enchanteur dont notre collaborateur, M. Edmond About, a fait une si éblouissante description , et qui se présentera dans le parc belge par l’allée transversale qui se dirige vers le promenoir couvert, apercevra tout d’abord deux spécimens d’habitations ouvrières, ensuite la grande rotonde, en face, l’exposition des maîtres de carrières, et enfin un charmant kiosque qui occupe le milieu d’une prairie verdoyante.

C’est avec intention que je me place au point de vue opposé à celui qu’a choisi notre dessinateur, parce que cette situation me permet de comparer les deux habitations ouvrières et de mentionner l’exposition du petit granit qui s’offre à nos yeux à l’aide d’une colonnade élancée et digne d’être examinée.

Commençons par la rotonde.

L’industrie houillère y est largement représentée. Elle occupe en Belgique une étendue de 120 099 hectares, composée de 268 mines employant 79187 ouvriers. Le salaire des hommes est en moyenne de 2 fr. 60 par jour, celui des femmes 1 fr. 40, des garçons 1 fr. 10 et des filles 1 franc.
L’industrie des mines métalliques, qui a aussi envoyé de nombreux échantillons, occupe également en Belgique 10902 ouvriers, répartis sur 45 740 hectares de terrain et entre 82 concessions.

Outre ces deux bases fondamentales des travaux sidérurgiques et du façonnage des divers métaux, la rotonde belge nous offre les spécimens des produits industriels dont ces mêmes métaux fournissent les matières premières.

On sait qu’une des branches les plus fécondes des exportations belges après les houilles sont les fers et les grandes pièces métalliques qui servent à la construction des bâtiments et des ouvrages d’art.

C’est particulièrement dans les Ardennes que des ouvriers travaillant chez eux ou réunis en atelier, fabriquent les pentures, les verrous, les charnières, les pelles, les pincettes, dont ils approvisionnent la plus grande partie de la France.

L’éperonnerie et la quincaillerie prospèrent spécialement à Herstal-lès-Liége et ont acquis une réputation justement méritée. La clouterie qui était spécialement fabriquée par des ouvriers habitant notamment les arrondissements de Liège et de Charleroi, et qui était florissante de temps immémorial, a maintenant des usines qui en ont augmenté la production au moyen de la vapeur. Depuis l’adoption de ce puissant auxiliaire du travail, la Belgique a considérablement accru le nombre de ses manufactures ; elle est admirablement pourvue de combustible, et certainement ce n’est pas elle qui eût laissé inactive la force motrice que l’on doit à la vapeur.

En France, nous nous préoccupons à juste titre de prévoir le moment où le combustible viendra à manquer, ce qui doit infailliblement arriver si j’en crois certaines statistiques, et l’on est encore dans l’incertitude de savoir par quel nouvel élément il nous sera permis de remplacer la houille.

Les hasards qui ont amené sa première découverte se reproduiront-ils pour d’autres agents nouveaux ? Le pétrole sur lequel aujourd’hui se basent de nombreuses études, pourra-t-il fournir un aliment utile à nos machines et à nos cornues? Nul ne le sait, et l’Exposition universelle ne nous donne pas encore la solution du problème; les moteurs électriques eux-mêmes ne sont pas arrivés à des prix d’exploitation pratiques, en admettant toutefois que les forces dont l’électricité peut disposer soient suffisantes et d’un usage facile. Or, voilà près de 900 ans, que nous épuisons les sources de feu que recèle la terre; dès 1044, la houille a commencé à être connue. Une légende poétique rattache cette découverte à un hasard heureux, dont fut le héros un pauvre garçon appelé Tiel, petit-fils d’un comte de Huy, nommé Ansfrid, lequel avait pieusement ruiné sa famille en donnant tous ses domaines à l’évêque de Liège. Tiel exerçait la profession de maréchal ferrant et de bûcheron, et ce serait dans une excursion à travers les bois de Brion, qu’un génie supérieur, dit la légende, lui aurait indiqué la première mine de houille.

Aujourd'hui, c’est au génie humain, seul, que l’industrie doit demander ses ressources, et nous espérons que de Belgique, de France ou d’Angleterre surgira enfin la solution tant souhaitée et si fiévreusement recherchée.

La rotonde belge qui nous a conduit à celle petite digression, nous offre encore d'autres sujets d’études. Si des numéros inscritss sur les produits exposés on se reporte au catalogue belge, du reste admirablement conçu et bien supérieur au nôtre, on sera extrêmement surpris d’y trouver, au lieu de noms d’industriels, une série innombrable de compagnies d’exploitation. Il y a peu de pays qui possèdent autant d’associations industrielles. Les capitaux y sont réunis avec une facilité merveilleuse, et il n’est pas d’exploitation un peu sérieuse qui ne donne lieu immédiatement à la formation d’une compagnie.

Cela est facile à comprendre : les chemins ile fer et les chemins vicinaux y sont l’objet d’un entretien et d’une sollicitude admirables, qui favorisent leur multiplication; l’exposition du plan en relief du tunnel de Crammont nous conduit naturellement à cette constatation. De plus, la liberté de circulation, d’échanges et de transports a étendu ses bienfaits sur toutes les relations commerciales. La suppression des octrois des villes et des barrières sur les routes de l’État, l’abaissement des tarifs de douane, et la liberté commerciale, consacrée par de nombreux traités avec les puissances étrangères, ont donné aux transactions un développement très-considérable.

Aussi pensons nous opportun de compléter nos renseignements à cet égard en nous servant de documents qui ont été mis obligeamment à notre disposition par M. Arthur Renier, secrétaire de la commission belge, et qui sont relevés sur un travail consciencieux de M. Faïder, spécialement chargé de la statistique belge ; nous y trouvons des chiffres qui ont leur éloquence, mais qui remontent à 1865.

A ce moment, les importations du commerce général s’élevaient à 1 364943 353 fr.
Celles de commerce spécial, à..................... 756 420 342
Ce qui donne un total de 2 121 363 695 fr.
D’autre part, les exportations se divisent ainsi :
Pour le commerce général, à................... 1 204 298 664 fr.
Pour le commerce spécial à...................... 601 651 543
Au total. ... 1 805 950 207 fr.

La différence entre les importations et les exportations belges serait donc de 300 millions environ ; ce qui peut être considéré comme un signe de prospérité commerciale et industrielle par les adeptes de cette doctrine économique qui voit un appauvrissement résulter pour le sol du pays dont les exportations dépassent les importations; or, c’est précisément le contraire qui découle des chiffres ci-dessus indiqués.

Des produits du travail aux travailleurs eux-mêmes la transition est facile, et si nous sortons de la rotonde, le parc nous offre immédiatement des spécimens fort intéressants d’habitations ouvrières.

Il s’est établi, en 1861, à Verviers une Société pour la construction des maisons d’ouvriers. Le spécimen exposé par cette Société est le plus rapproché de la rotonde belge. Il se présente sous la forme d’une maison en briques, assez spacieuse, bien aérée et distribuée en rez-de-chaussée et premier étage. Ces maisons peuvent être vendues 4000 francs et louées moyennant 20 francs par mois. Le corps de bâtiment exposé comprend deux habitations entièrement semblables. Au rez-de-chaussée, deux pièces dont une à rue, ayant 4m45 de largeur sur 4m65 de longueur; l’autre donnant sur le jardin et servant de cuisine a 2m50 de profondeur sur 4m45 de largeur y compris l’escalier qui conduit au premier étage; là, trois chambres complètement indépendantes, une pour les parents, une pour les garçons, une autre pour les filles. Enfin sous l’escalier s’ouvre une cave qui a 4m35 sur 4” 55, et qui est éclairée par un soupirail. La cuisine est pavée en carreaux, la chambre de devant est planchéiée en sapin, enfin la cave est plafonnée. La toiture est en tuile de Hollande, les chêneaux en zinc avec des corniches à moulures, le seuil des fenêtres et le montant des portes sont en pierres de taille, et l’escalier intérieur est en hêtre. Telle est la disposition adoptée par la Société verviétoise; elle offre, comme on voit, des éléments de bien-être dont les ouvriers sont à même de pouvoir profiter.

A côté de l’Exposition de la Société verviétoise, on voit figurer, sous le nom de M. Jacquemyns, une maison d’ouvriers agricoles pour la Campine anversoise. Ce spécimen s’adresse particulièrement à des agriculteurs dont les mœurs sont plus flamandes, si je puis m’exprimer ainsi, que celles des autres habitants de la Belgique.

C’est bien là la petite maison avec sa pièce principale, dont les lits sont renfermés dans une épaisse cloison en planches, à la façon des couchettes des bateaux à vapeur. Deux couchettes sont disposées dans la cloison du fond et séparées par une armoire; à droite, en rentrant, la grande cheminée flamande où l’on peut brûler d’immenses bûches, et sous le manteau de laquelle s’assoient, à droite, le vieux père, à gauche, la vieille mère.

Au fond, une autre pièce donnant accès sur un jardin; à l’extérieur on aperçoit une étable close au moyen de perches de sapin serrées l’une contre l’autre, au-dessus de la pièce du fond se trouve un grenier, de sorte que le séchoir, le lavoir et l’atelier d’hiver se trouvent juxtaposés à la chambre principale, et complètent ainsi les pièces nécessaires à ces travailleurs.

La Campine anversoise a du reste été l’objet de nombreuses améliorations. Les canaux irrigateurs y ont été multipliés, et plus de 3000 hectares de bruyères nues et stériles ont pu être transformés en riches prairies et en gras pâturages.

Le salaire agricole est cependant encore peu élevé; lors du dernier recensement qui fut fait en Belgique il ne dépassait pas une moyenne de 1 fr. 36 c. par jour. La progression inverse a été suivie pour les baux et les fermages, et. la valeur vénale des terres a subi une augmentation constante dans la période des dix dernières années qui viennent de s’écouler.

Nous terminerons cette étude née de la vue du parc belge par quelques mots au sujet de l’Exposition des maîtres de carrières. La pierre bleue dont est construit le péristyle à huit colonnes est appelée « le petit granit. » L’exploitation de cette pierre constitue en Belgique une industrie importante. La valeur de ses produits atteint une moyenne annuelle de 10 millions de francs, et d’après un relevé dressé le 31 décembre 1866, les carrières seules employaient 7076 ouvriers.

Cette pierre possède, à ce qu’il paraît, une grande résistance à l’écrasement, et chacun des fûts de colonne pris séparément pourrait supporter une charge de cent mille kilogrammes.

Tel est l’ensemble du parc belge. Nous 'n’avons pas la prétention d’avoir donné à son sujet une étude complète, mais nous croyons avoir effleuré suffisamment les parties intéressantes les plus capables de contribuer à notre instruction industrielle.

Le trophée des ateliers d’apprentissage.

Au milieu du salon des tissus belges, où sont groupées les principales manufactures abritées sous les galeries du palais de l’Exposition, on voit se dresser un trophée d’un aspect symbolique et qui attire les regards aussi bien que les interrogations.

Ce petit monument est dressé par le gouvernement belge, qui a voulu donner un témoignage des améliorations qu’il a introduites dans la situation morale et physique de ses ouvriers.

Ce trophée représente, outre des spécimens du matériel en usage, une collection variée des tissus de lin, de coton et d’articles mélangés produits dans les différents ateliers d'apprentissage des Flandres.

Leur création fut provoquée au moment de la crise linière et alimentaire de 1847, et c’est à la louable initiative de M. Ch. Rogier, homme dont la Belgique s’honore, que l’on doit la fondation de ces établissements d’enseignement professionnel.

Former des tisserands habiles pour l’industrie privée, les initier à tous les procédés d’un travail varié, capable de suffire à des débouchés plus larges, populariser aussi les métiers et les ustensiles les plus perfectionnés du tissage, asseoir sur des bases logiques et solides l'instruction professionnelle de l’ouvrier tisserand, lui fournir les éléments d’un travail meilleur et par ce moyen arrivera accroître la valeur de la main-d’œuvre, tel a été le but que l’on s’est proposé par la fondation de ces ateliers.

Les excellents résultats que cette institution prévoyante avait pour mission de produire ont pu adoucir les effets de la crise subie au moment de la guerre d’Amérique; aussi pensons nous qu’il n’est pas inopportun de dire quelques mots sur son fonctionnement.

Il existe actuellement en Flandre soixante-huit ateliers d’apprentissage; les frais de ces institutions sont supportés en partie par l’État, en partie par les provinces, en partie par les communes au profit desquelles elles sont fondées.

On voit là une impulsion directe donnée à l’initiative individuelle.

Voici du reste l'organisation sommaire de ces ateliers. L'enseignement primaire littéraire y est donné soit par 1 instituteur communal, soit par tout autre agent choisi par l’autorité locale.

L’instruction professionnelle des apprentis est dirigée par de* contre-maîtres instructeurs spécialement choisis à cet effet.

Certaines conditions sont imposées aux apprentis pour leur admission dans ces ateliers. La condition de l’âge d'abord, qui ne doit pas être moindre de douze ans; ensuite l’aptitude voulue pour exercer la branche d industrie qui y est enseignée, c’est-à-dire jouir d’une bonne santé et avoir les dispositions naturelles au choix de la profession qui va être l’objet de l'enseignement des ateliers.

Une mesure intelligente et favorable au développement de l’instruction primaire facilite en outre l’entrée des ateliers avant l’âge de douze ans aux enfants qui peuvent prouver qu’ils possèdent déjà les éléments composant cette même instruction primaire.

La journée du travail réglementaire est de douze heures et ne peut dépasser cette limite; en outre des commissions administratives veillent à ce que le travail soit toujours en rapport avec les forces physiques des apprentis.

Un salaire est stipulé pour eux avec les entrepreneurs d’industrie ; une retenue destinée à être versée dans une caisse spéciale est employée, s’il y a lieu, lors de la sortie des apprentis, à l’achat de l’outillage dont ils auront besoin pour exercer leur métier à domicile. Cette retenue n’est jamais inférieure à 5 pour 100, ni supérieure à 10 pour 100. Outre un certificat d’aptitude qu’ils obtiennent à ce moment selon leurs mérites, le gouvernement leur accorde souvent, dans le cas de supériorité bien constatée, une allocation qui complète ce qui ne serait pas comblé par la retenue, et cela, aussi bien pour l’achat des ustensiles perfectionnés que pour subvenir à d’autres besoins dérivant de l’exercice de leur métier. En résumé, ces ateliers d’apprentissage sont pour les campagnes ce que les écoles industrielles sont pour les artisans et les ouvriers des villes. Ils offrent de plus cet avantage de populariser les instruments de travail que la science met journellement à la disposition des travailleurs et dont l’adoption éprouve souvent de sérieuses résistances soit par l’ignorance, soit par la force de l’habitude qui est tenace chez les habitants des campagnes. Ce résultat est certainement très-sérieux à constater. Longtemps les industries les plus fécondes ont tardé à prendre tout leur essor par l’obstination de ces braves artisans attachés aux instruments primitifs de leurs pères autant qu’à la chaumière qui les a vus naître.

Les diverses communes des Flandres ont fait des sacrifices considérables pour arriver à doter ces institutions d’ustensiles perfectionnés et d’abris convenables; aussi l’industrie linière recrute-t-elle dans ces ateliers toute une population d’ouvriers dont l’instruction professionnelle est complète et qui contribuent à donner aux fabriques belges cet éclat et cette perfection de travail que nul ne peut se refuser à reconnaître et dont nous devons les féliciter.
Les roches calcaires à nitrification
Il existe en Belgique un calcaire dont le gisement lui appartient exclusivement et qui n’a qu’un seul prolongement se dirigeant vers la Hollande. On peut voir dans la nef des machines un plan en relief construit avec la matière elle-même et représentant la physionomie de ces mines. Elles sont considérées comme inépuisables. Un dessin dû à un artiste de talent M. Stroobant a servi de base à la gravure qui se trouve dans notre publication.

Ce calcaire, qui est de formation récente, fournit à l’agriculture un agent de fertilisation puissant. On sait combien la question des engrais préoccupe de nos jours les hommes sérieux qui veillent au maintien de la richesse du sol, cette richesse qui est la base principale de la prospérité de tous les pays.

Dès 1849 un chimiste distingué, M. Malaguti, doyen de la faculté des sciences de Rennes, disait dans un de ses cours publics : « Le cultivateur pourra un jour lui-même fixer l’azote de l’atmosphère et le transformer en nitrates qui constituent un des engrais les plus puissants.»

Ce que prévoyait le professeur, la nature s’est chargée de le réaliser. Les nitrates sont recherchés précisément à cause de l’azote qu’ils contiennent; l’influence fertilisatrice de ce corps mystérieux pour le vulgaire et si parfaitement étudié par la science,, est aujourd’hui universellement reconnue. Son origine est dans la décomposition des matières animales; mais cette explication bien claire pour les lieux habituels dans lesquels se forment les nitrates, tels que les écuries, les caves, et les fosses humides où se réunissent les détritus humains, n’est plus suffisante partout ailleurs où l’on retrouve cependant les nitrates. C’est alors dans l'air lui-même qu’il faut rechercher l’azote. On sait à cet égard que le contact de l’air avec les matières poreuses calcarifères et le concours de l’humidité favorisent les combinaisons de l’oxygène nécessaire à la formation des azotates. Or, il suffit de mettre à nu les gisements calcaires dont il est ici question pour que la nitrification s’y opère naturellement. En effet, comme nous l’avons dit, les nitrates sont produits parla seule action de l’air atmosphérique sur le calcaire à polypiers; la pierre des mines de Ciply est éminemment friable et poreuse ; elle s’étale avec une grande facilité en couches disposées de manière à favoriser l’action atmosphérique et par conséquent à aider la nitrification.

L’agriculture se trouve donc enrichie gratuitement d’un fertilisateur très-puissant ; des essais ont été tentés et fréquemment répétés; à la ferme Britannia, notamment, on a pu constater que l’augmentation des produits était considérable, et qu’elle se faisait sentir pendant plusieurs années.
Autrefois, l’exploitation des nitrières artificielles était une industrie des plus importantes; celle de Fox-les-Caves, par exemple, fournissait aux fabrique* de poudre de grandes quantités de salpêtre pendant la durée du premier empire.

Mais bientôt l’industrie des nitrates alcalins redevint libre, et les droits considérables qui l’embarrassaient ayant été fortement réduits, les salpêtres de l’Inde dominèrent le marché, et l’industrie des nitrières artificielles fut complètement éteinte. C’est donc une bonne fortune pour un pays que de trouver chez lui une formation nitrifère constante, naturelle, automatique, pour ainsi dire, abrégeant considérablement les anciens procédés d’exploitation, si l’on veut en retirer les principes chimiques, ou apportant une source nouvelle
d’engrais dont l’abondance est si nécessaire à la prospérité de l'agriculture.

Or, la découverte nouvelle dont nous fait jouir la chimie, cette grande violatrice des secrets de la nature, nous dote d’une source extrêmement féconde d’agents fertilisateurs, tant il est vrai que la nature peut toujours nous rendre ce que nous lui enlevons, et qu’il ne faut que l’interroger dans cette langue, jadis mystérieuse, aujourd’hui si répandue, qu’on appelle la Science, pour qu’elle réponde : Fécondité !

Jamais, en effet, son triomphe ne fut plus étendu qu’à notre époque. Aussi l’Exposition universelle de 1867 devait-elle s’en faire, en maintes parties de son organisation, l’interprète éloquent. Plus que toutes ses devancières cette exposition a dirigé ses enseignements dans un sens véritablement pratique. Elle fait connaître, ce qui n’avait pas encore été fait, l’emploi des matières premières, non utilisées jusqu’ici.

C’est là une condition de progrès bien digne de nos éloges, car si l’on peut dire avec Garnier : « Les grandes conquêtes de l’industrie se trouvent dans l’emploi des richesses naturelles non appropriées » , nous pouvons ajouter que c’est provoquer ces conquêtes que de mettre sous les yeux des peuples les éléments quelles s’assimilent.

Ajoutons en terminant que S. E. M. le ministre de l’instruction publique, toujours plein d’initiative, a voulu conserver en France la petite vitrine que nous reproduisons, et que son propriétaire, M. Bortier, ' la lui a gracieusement offerte. Nous la verrons donc figurer dans les collections du ministère de l’instruction publique, et nous pourrons l'étudier à loisir lorsque l’Exposition universelle étant terminée, ses merveilles ne seront plus pour nous qu’un glorieux souvenir.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée