Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Fumivore de A. Thierry

Fumivore de A. Thierry à l'exposition de Paris 1867

La fumée noire et sale que dégagent partout les foyers à vapeur déshonorent le front de notre capitale, et inspirent à M. Haussmann des idées de proscription suffisamment explicables. Si vous passez sur le pont de l’Alma, vous voyez fumer à plein carneau les deux cheminées des pompes de Chaillot, en face de vous. Si vous passez sur le pont d’Iéna, la fumée des bateaux de Billancourt vous enveloppe en passant comme d’un suaire. En descendant les pentes du Trocadéro, de nombreuses colonnes de fumée vous signalent où sont les divers générateurs du Champ de Mars et les machines à vapeur qui desservent les diverses industries du Parc. Cette fumée noire et épaisse salit tout ce qu’elle lèche et brûle tout ce qu'elle touche.

Il y a, je crois, douze ou quatorze fumivores exposés au Champ de Mars. Comment se fait-il qu’on n’ait pas songé à les expérimenter l’un après l’autre? Le seul qui fonctionne a réussi complètement : c’est le fumivore A. Thierry; on peut le voir à l’épreuve au pavillon de l’inventeur, derrière l’église, et aux machines du Friedland sur la berge. Non-seulement la fumivorité est complète, mais elle est instantanée. Vous ouvrez le robinet de l’appareil, la cheminée ne fume plus;^vous le fermez, la fumée reparaît plus intense. Il n’y a pas à nier le fait : tout le monde l’a vu, ou peut le voir; il est indiscutable.

Depuis le décret du 25 janvier 1865,|qui oblige les foyers à vapeur à brûler leur fumée, j’ai entendu bien souvent prétendre que la fumivorité était impossible à obtenir. Rien n’est plus facile, au contraire, que d’arriver à la fumivorité : je crois bien que tous les appareils connus y réussissent. Il suffit d’injecter de l’air extérieur dans le foyer : cet air extérieur mis en contact avec les gaz fumigères les amène inévitablement à combustion. Seulement, par cette opération, l’intensité calorifique du foyer diminue, et le remède est pire que le mal.
On a conclu de là que le meilleur fumivore était une bonne conduite du feu; et que tout dépendait du chauffeur.

Il ne manque certes pas de bons chauffeurs à Paris : comment donc se fait-il que toutes les cheminées fument?

L’essentiel, c’est que la fumée des foyers à vapeur soit proscrite dans les villes comme dans les campagnes, et que le décret du 25 janvier 1865 soit enfin appliqué en France, comme la loi contre la fumée est appliquée en Angleterre. Vous ne trouvez pas de fumivore suffisant, dites-vous.Soit! brûlez du coke, qui ne fume pas.

Ce n’est pas seulement parce que la fumée est insalubre et salissante qu’il faut la brûler, c’est aussi parce qu’elle est ruineuse.

Un homme, pour qui j’avais une estime profonde, un savant modeste que la mort a dérobé à la gloire, M. Silbermann, qui avait fait des études complètes sur les lois de la combustion, me disait que les industriels, sur cent millions de charbon consommé, en jetaient vingt par leurs cheminées. Il ajoutait que le fumivore de M. A. Thierry, en amenant à incandescence les gaz qui s’en allaient en fumée, restituait aux foyers à vapeur une partie de ces vingt millions, soit treize sur vingt.

Le témoignage de M. Silbermann me suffirait ; mais il est confirmé par les compagnies du Lyon, de l’Orléans et de l’Est, et par la marine impériale, qui emploient le fumivore recommandé par M. Silbermann, et paraissent s’en trouver fort bien.

Peu importe à une compagnie de chemin de fer de projeter de la fumée sur son parcours, si elle y trouve une économie : les plaintes des riverains ne l’arrêteront pas. Si donc elle emploie un fumivore, en prévenant les effets d’un décret obligatoire, c’est qu’elle y trouve un bénéfice. L’économie constatée, je l’ai déjà dit, est de 13 pour cent, et même de 20 pour cent avec les charbons les plus fumeux.

Ce qui distingue l’appareil de M. A. Thierry des autres fumivores, c’est qu’il arrive à la fumivorité en activant l’incandescence du foyer, au lieu de la diminuer. Il se sert de la vapeur même de la chaudière pour obtenir la combustion des gaz qui se dégagent du foyer. Un robinet de prise de vapeur est posé sur le dôme de la chaudière, quels que soient la forme et l’emploi de cette chaudière. Un tuyau d’admission en fer forgé et renforcé de 8 à 10 millimètres d’épaisseur et d’un diamètre variable, conduit la vapeur à l’extrémité d’un second tube surchauffeur en forme de T, droit ou en serpentin, horizontal ou recourbé verticalement à ses extrémités, dont l’une est munie d’un robinet de vidange. Le tuyau-siphon, qui est destiné à introduire la vapeur dans le foyer, est raccordé au surchauffeur en tête du foyer, en face même des barreaux de la grille, à l’aide d’un robinet régulateur qui sert à diriger les injections de la vapeur par de petits orifices percés dans le tube en face de l’autel du foyer. Ce tuyau souffleur, chauffé à une température de 200 à 500 degrés, dégage dans le foyer, par les orifice? de projection dont nous venons de parler, de la vapeur complètement sèche, à une température variable.

Dès que le robinet régulateur s’ouvre pour laisser pénétrer la vapeur dans le foyer, un remous bruyant s’opère dans la masse incandescente. On voit le courant de vapeur ramasser, pour ainsi dire, sur toute la surface du foyer en ignition, tous les gaz fumigères, les mélanger, dans les proportions de son affinité physique et chimique, avec les produits gazo-fuligineux qui naissent et se dégagent dans la combustion vive du charbon. Cet air, brassé par le courant et le remous de la vapeur sèche, projetée au sein des gaz et de la flamme qui forment le foyer d’ignition, se décompose instantanément pour arriver à un mélange parfait d’acide carbonique, d’oxygène et d’azote, formant des gaz complètement incolores et essentiellement calorifiques.

L’appareil de M. A. Thierry, dont je viens de décrire le mécanisme et les procédés, tout le monde peut le voir fonctionner tous les jours dans le pavillon dont nous donnons le dessin, et dans les machines du Friedland." sur la berge. Un peut le voir encore appliqué sur une machine exposée par la compagnie de Lyon, qui a déjà fourni 200 000 kilom. avec cet appareil. Avant que le robinet d’injection de la vapeur soit ouvert, on verra dans le foyer les charbons qui brûlent et dont la flamme s’obscurcit à l’aigrette, comme surmontée par les gaz fumeux qu’elle dégage. A peine le robinet est-il ouvert, ces aigrettes noirâtres de la flamme disparaissent et vont former un tourbillon igné, une sorte d’atmosphère embrasée. La couche de charbon devient instantanément d’une incandescence lumineuse et éblouissante sur toute la sole du foyer. Cette transformation d’incandescence est, je le répète, instantanée, par conséquent indéniable.

L’appareil A. Thierry augmente la puissance calorifique du foyer de la somme de combustion de tous les gaz qu’il enflamme et qui s’échappaient jusque-là en fumée.

Outre son efficacité comme fumivorité et économie, l’appareil de M. A. Thierry, présente deux grands avantages. D’abord, il règle le feu, et dispense de la nécessité d’un bon chauffeur ou d’un mécanicien habile. Il suffit d’ouvrir le robinet de projection, et de consulter le manomètre suivant le degré de température qu’on désire obtenir. Cela ne dépend ni d’une bonne ni d’une mauvaise conduite des feux, mais simplement d’un calcul sur le manomètre.

Secondement, l’emploi du fumivore A. Thierry permet d’apporter une économie considérable dans les frais d’installation des cheminées de tous les générateurs de vapeur. En effet, dès qu’il ne s’agit plus de dégager
dans l’atmosphère des gaz fuligineux, puisqu’ils sont brûlés dans le foyer même, on peut se dispenser de donner aux cheminées la hauteur qu’elles ont aujourd’hui; il suffît d’une élévation de 0m, 50 centimètres au-dessus de la toiture des foyers, soit fixes, soit mobiles.

De nombreuses applications ont été faites du fumivore A. Thierry: et je ne crois pas qu’aucune ait échoué. Huit compagnies de chemins de fer ont adopté cet appareil, et l’ont monté surplus de douze cents machines à voyageurs et à marchandises: bon nombre d’administrations et d’industriels ont suivi cet exemple tant en France qu’à l’étranger, moins à cause de la fumivorité, je dois le dire, qu’à cause de l’économie de combustion que cet appareil procure. Enfin, sur le rapport motivé de MM. Tresca et Silbermann, la Société d’encouragement a décerné à l’auteur de l’appareil une grande médaille de platine.

La marine impériale, tant à bord des vaisseaux de guerre qu’à terre dans ses arsenaux, emploie également le fumivore A. Thierry.

C’est surtout au nom de l’hygiène et de la salubrité publiques, au nom aussi de l’édilité parisienne, que j’ai parlé des fumivores et de leur application. Je désire, avec la majorité des Français dont les progrès de l’industrie urbaine menacent de plus en plus les poumons, je désire que le décret du 25 janvier 1865 soit exécuté. Qu’on prenne le fumivore A. Thierry; —j’ai montré que celui-là au.moins était bon, — ou tout autre, peu m’importe ! Mais que les industriels se décident; s’ils ne se décident pas, que du moins ils brûlent du coke, et non plus du charbon fumeux.

Il faut que Paris ne mérite pas la réputation que Londres a déjà répudiée : celle de Ville de brouillards et de fumée. Y a-t-il des fumivores à Londres, je l’ignore; mais ce que je sais, c’est qu’une loi oblige tous les industriels, faisant emploi de vapeur, à brûler leur fumée, et que cette loi est impitoyablement exécutée. L’atmosphère de Londres est aujourd’hui purifiée, et les rayons du soleil la traversent parfois, — ce que nous aurons bientôt à envier.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée