Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Manufacture impériale de porcelaines à Saint-Pétersbourg

Manufacture impériale de porcelaines à Saint-Pétersbourg à l'exposition de Paris 1867

La lumière ne nous vient pas du nord, comme le prétendait Voltaire, mais elle y rayonne et s’y propage avec une étonnante facilité. Les Russes qui passent aux yeux de bien des gens pour d’incorrigibles barbares, l’emportent sur tous les peuples du monde par une aptitude spéciale à s’approprier les conquêtes qu’ils n’ont pas faites. Ils n’innovent point, mais ils imitent à merveille, et leur faculté d’assimilation suppléée à l’initiative. La Russie n’a eu ni Böttcher pour découvrir la porcelaine dure, ni Morin pour inventer la porcelaine tendre; mais dès qu’elle a vu des fabriques s’établir à Meissen et à Sèvres, elle a voulu avoir la sienne, et en 174-4, la fille de Pierre le Grand, Élisabeth Petrowna, installait sur les bords de la Néva la manufacture impériale de porcelaine.

Placez à l’improviste un étranger devant les produits qu’elle expose, et demandez-lui d’où ils proviennent. Il est presque certain qu’il répondra : « de Sèvres. » Si on l’invite à en assigner la date, il hésitera entre la Restauration et le règne de Louis-Philippe. Rien ne lui suggérera l’idée que les modèles sont actuels, et qu’ils arrivent en droite ligne de Saint-Pétersbourg.

Au centre de la somptueuse étagère s’élève un vase d’environ deux mètres de hauteur, que le catalogue, imprimé par les soins de la commission russe, désigne sous le nom de vase en forme de bandeau. Il est étincelant d’or, les anses recourbées en crosse reposent sur deux têtes de taureau ; sur le bandeau est d’un côté le portrait de Rubens, de l’autre son tableau de Y Enlèvement d’Europe, qui est un des plus précieux trésors du palais de l’Escurial. Ces copies sont largement exécutées, elles ont une vigueur de ton, qui fait le plus grand honneur à la palette de la manufacture de Saint-Pétersbourg, et à l’habileté avec laquelle elle est employée. Il était à craindre qu’une peinture aussi énergique ne fît pour ainsi dire un trou dans la masse de porcelaine do-rée; mais les artistes ont su mettre l’entourage en harmonie avec les deux tableaux. Ce vase est estimé six mille roubles (vingt-quatre mille francs).

Un autre vase qualifié par le catalogue russe de vase en forme de fuseau, est orné d’une excellente copie d’un intérieur de Gérard Dow.

La riche palette des artistes de Saint-Pétersbourg se montre, avec tout son éclat, dans la copie, sur plaque de porcelaine dure, d’une madone en buste de Murillo. C’est une œuvre d’un coloris puissant, égale aux plus belles qu’ait produites la manufacture de Sèvres, du temps où elle était gouvernée par M. Brongniart, le savant historien de l’art céramique.

Un cabaret en porcelaine tendre est dédié aux amoureux célèbres : ils sont réunis, sur le plateau, dans un jardin qui doit être celui des Champs élyséens rêvés par le paganisme. Là se rencontrent le Dante et Béatrice, Pétrarque et Laure, Héloïse et Abeilard, Torquato Tasso et Eléonore d’Este, Horace et Lydie. On y voit même tout le roman se mêler à l'histoire, Saint-Preux et Julie, Desgrieux et Manon Lescaut. Leurs aventures sont reproduites sur les vases avec une grande légèreté de touche. Un autre service est enjolivé de fleurs et de guirlandes, et de petits Amours peints en camaïeu, qu’aurait signés Boucher et Carie Vanloo. Les services à thé et à café de la manufacture de Saint-Pétersbourg, nous transportent bien loin de la Russie. Sur l’un d'eux pourtant sont représentés des scènes russes; mais serfs et paysans ont reçu le baptême de l’émancipation, au point d’avoir acquis une distinction d’allures, une douceur de physionomie, qu’ils ne devaient pas avoir jadis.

Citons encore, en biscuit peint, une collection très-curieuse d’animaux, malgré l’exiguïté de ses dimensions.

Deux statuettes, un marchand de fruits et une glaneuse, ont été enlevés de l’étagère de la manufacture impériale, et placés à ôté des objets exposés par M. Paul Gardner de Verbilh, district de Dmitrow, gouvernement de Moscou. Sortent-ils de ses ateliers, ou des ateliers impériaux? C’est ce que nous ne saurions décider; mais quoi qu’il en soit, ils sont de bon goût, et exempts des nuances criardes qui déparent si souvent les figurines.

La manufacture impériale de Saint-Pétersbourg occupe deux cent trente ouvriers, et produit annuellement pour une somme de cent mille roubles (4 00 000 fr). Elle tire de diverses parties delà Russie les matières premières qui lui sont nécessaires. Le kaolin se trouve près du village de Gjel, dans le gouvernement de Moscou, et à Glukhow, dans le gouvernement de Tchernigow. Ceux d'Olonetz et de Novogorod fournissent l’argile réfractaire ; le feldspath et le quartz viennent de la Finlande.

L’administration des douanes de l’État du gouvernement de Tauride, dont le siège est Simféropol, a envoyé à l’Exposition de 1867, des poteries fabriquées par les Tartares de Crimée. Des poteries caucasiennes ont été recueillies par la société agricole de Tiflis. Les unes et les autres servent à démontrer que le goût de la céramique est inné, et qu’il est susceptible d’un prompt développement, même chez les peuples qui se sont arrêtés* à un degré inférieur de civilisation.

Le riche candélabre qui étend ses rameaux auprès des porcelaines russes est un monolithe de marbre rhodonite, appelé en langue russe oretza. Les branches sont en bronze doré.

Nos lecteurs connaissent les belles mosaïques romaines et les meubles florentins dont l’ébène est enrichi d’incrustations qui représentent des fraises, des cerises, des groseilles, des branches d’arbres fruitiers. La Russie rivalise avec Rome et Florence. L’établissement impérial de mosaïques à Saint-Pétersbourg a exécuté, d’après les cartons du professeur Neff, des mosaïques qui ont un caractère grandiose. Sous la direction active et éclairée de M. Jafimowitch, la fabrique impériale de Péterhof a créé des armoires et des buffets qui ne le cèdent en rien à ceux des fabriques italiennes. C’est une preuve de plus de la faculté d’assimilation que nous signalions au commencement de cet article.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée