Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Galerie des Arts libéraux - Musique et Instruments

Galerie des Arts libéraux - Musique et Instruments à l'exposition de Paris 1867

Pour tout le bruit qu’elle y fait, la musique a bien le droit de tenir en ce monde un peu de place. On l’entend beaucoup, à l'Exposition universelle; plus encore on l’entendra pendant les fêtes prochaines où un rôle important lui est réservé, et l’on peut voir reluire au soleil, dans ses arsenaux au complet , les armes spéciales dont elle fait usage, la riche collection des appareils qu’elle emploie.

Voici la grande revue des instruments que l’industrie met au service de l’art Regardons les à notre aise pendant qu’ils restent muets. Ils sont là, rangés en bon ordre, en grande tenue, et dûment fourbis pour l’inspection.

Ceux-ci reflètent la lumière sur le poli de leurs faces métalliques: ils attendent, immobiles, que le souffle d’une poitrine humaine vienne leur demander les sonores vibrations qui dorment dans leurs flancs; ceux-là, plus modestes, nous montrent timidement leurs formes grêles, taillées dans la grenadille ou l’érable, et la double lamelle de roseau qui termine leur tube aminci: ce sont les hautbois et leurs oncles, les bassons; ils vivent en bonne intelligence avec les flûtes et les clarinettes, lesquelles, par ce'a seul qu’elles appartiennent au genre féminin, affichent plus qu’eux le goût d’un luxe jadis ignoré : Toutes n’ont point abandonné le buis primitif; mais la plupart réclament au moins l’ébène, et plusieurs se sont acclimatées à l’argent et au cristal.
Personne d’ailleurs ne manque à l’appel: on peut le faire dans l’ordre où se dispose la partition moderne: flûtes, hautbois, clarinettes, trompettes, cors, bassons, trombones, timbales, violons, altos, violoncelles et contre-basses; chacun répondra: présent... et vous verrez ensuite apparaître le corps de réserve, dont le secours est moins usuel: les harpes, cors anglais, clarinettes basses; les tambours, grosses caisses, cymbales, etc., etc., et les saxophones et les sarusophones... sans parler encore des orgues, des pianos, ni de leurs dérivés de tous les formats.

Le compositeur est tenu d'avoir fait amitié avec tous ces chanteurs, interprètes de sa pensée : il doit connaître le timbre de chacun et ses ressources individuelles, y compris les mœurs des grognards de la troupe; mais, pour qu’il les ait à sa disposition par l'intermédiaire d’artistes exécutants, il faut naturellement que le facteur les lui ait fabriqués, et c’est en effet l’art de la facture instrumentale qui se livre surtout ici à l’appréciation publique. Convenons qu’aujourd’hui l’on travaille fort bien nos instruments, depuis les plus mignons jusqu’aux plus énormes, dont quelques-uns luttent de calibre avec les grosses pièces des places fortes. Leurs façons d’agir, dans le monde sonore, sont variées comme leur esprit. Les uns babillent finement, les autres soupirent avec mélancolie, tandis que les plus volumineux semblent n’avoir que de gros jurons à leur service. Tous s’acquittent de leurs rôles et coopèrent à l’indispensable diversité...

Les violons sont à citer, non seulement pour leurs mérites reconnus, mais pour la dignité simple de leur attitude : fiers à bon droit de leur antique origine et des grands artistes dont ils ont absorbé les soins, dédaignant sans doute de raconter leurs prouesses, ils s’abstiennent de toute manifestation,' et ne réclament l’attention du passant que par le seul fait de leur présence.

Plus exigeants sont les instruments à clavier : ils font de tous les côtés grand ramage et souvent parlent tous à la fuis, abusant peut être de ce que nos maisons ne savent plus se passer d’eux : on dirait qu’ils ont conscience de l’importance que leur a laissé prendre la civilisation moderne, au sein de laquelle ils ont à peu près remplacé les dieux lares de l’antiquité... Par malheur ils ne se contentent pas d’un rôle aussi discret.

A tort ou à raison les pianos tiennent le haut du pavé : ils s’expliquent impérieusement là-dessus et il serait difficile de leur disputer le pas. Leur jactance s’accroît de tout ce que peuvent y ajouter les splendeurs de l’opulence. —Une de nos grandes maisons le fabrication, depuis longtemps hors de concours, a fait son exposition avec de magnifiques meubles d’art, pièces rares, dont l’une est estimée à plus de vingt-cinq mille francs. — Une autre nous exhibe un piano à queue, du style Louis XVI, digne d’avoir été offert à Marie-Antoinette.

Sans pouvoir songer à un luxe pareil, divers facteurs ont su donner à leurs instruments la qualité désirable entre toutes, une belle sonorité.

Les harmoniums, harmonicordes, harmoniflûtes, et autres sujets de la même famille, sont un peu écrasés par le voisinage des pianos, bien que l’harmonium soit de force à se défendre sur le chapitre des vibrations.

Celui qui imposerait silence à tous ses parents du clavier, le grand orgue a dû chercher de plus vastes espaces pour développer sa montre et ses jeux aux nombreux tuyaux. C’est pour lui plus particulièrement qu’ont été établies des annexes; l’une dans la galerie des machines, c’est le jubé des orgues; l’autre à la chapelle du Parc, où 6e remarque un instrument riche de qualités; une
troisième au châlet-modèle : celui-ci ne renferme que des échantillons d’harmoniums ou de pianos. Nos principaux facteurs d’orgues se trouvent donc avoir domicile à part. Chaque jour leurs instruments sont publiquement joués à de certaines heures, de même que les pianos. Tout passant les peut entendre, et ce sont d’habiles artistes qui se chargent de faire valoir leurs qualités devant le public.

Tandis que les harmonies du clavier sollicitent l’oreille du promeneur, les instruments de cuivre se bornent à réclamer ses regards : ils groupent leurs torsades ou leurs tubes droits en de grands trophées dont l’aspect intéresse les yeux. Une vitrine monumentale, meublée de sax horns, s’avance dans le centre comme un large promontoire.

D’autres, de dimensions moindres, attirent aussi l’attention.

Ici, cordes et cuivres s’allient ensemble et s’adossent harmonieusement au fond vert de la tapisserie : ce sont des harpes, des violoncelles et des violons, ayant au-dessus d’eux cors, trompettes, trombones, et, pour soubassement caisses claires, tambours de basque avec l’attirail de la percussion.

Plus loin c’est un essaim de violons se précipitant sur un violoncelle qui gravement attend le choc : cet arrangement a tout à la
fois de l’élégance et quelque chose d’assez comique.

Puisque nous voici vers le mur, donnons un coup d’œil aux mêmes objets qui s’y tou-vent appuyés et d’abord à l’exposition des éditeurs de musique. Elle n’occupe pas une large place, mais elle intéresse, à divers titres, et particulièrement par le nombre de bons ouvrages qu’elle nous présente : œuvres didactiques, œuvres de théâtre, etc., sur lesquelles nous aimerions à ne pas glisser aussi légèrement que notre cadre nous oblige de le faire. Remarquons les soins nouveaux apportés à la gravure. De ce côté nous commençons seulement à pou voir lutter avec certains chefs-d’œuvre venus d’Allemagne, ce qui ne veut pas dire, tant s’en faut, qu’il n’y ait chez nos voisins que de belles éditions. — Messieurs les éditeurs français n’ont voulu que médiocrement se préoccuper du luxe extérieur; l’une de leurs vitrines se fait toutefois remarquer sous un double aspect : pour l’importance des œuvres soigneusement gravées qu’elle renferme et pour le goût qui a présidé au choix de leur enveloppe. On y distingue exceptionnellement deux grandes reliures en bois finement sculpté : c’est l’élégance et la richesse.

Les éditeurs ne sont pas de ceux que favorise bien le plein jour des expositions; ce n’est pas d’étalage que vit surtout leur industrie, Mais ils trouvent chez eux de larges compensations. Le désavantage relatif qui leur échoit ici, qu’est-il d’ailleurs si on le compare à la condition déplorable des producteurs qui se meuvent dans le champ de l’imagination!

Voilà ceux qui auraient le droit de regarder d’un œil d’envie cette magnifique réalisation d’une Exposition universelle, ces vastes arènes des luttes intelligentes, où chaque producteur, ouvrier, fabricant, artiste, industriel qui a terminé son œuvre, est certain que cette œuvre sera vue, approuvée de tous, applaudie et récompensée si elle le mérite.

Ce n’est pas que, de ce côté, l’on ait négligé le possible : il n’y a lieu, ce nous semble, d’adresser aucun reproche à qui que ce soit. La force des choses veut que le possible, ici, ne soit qu’une mince fiche de consolation, dont le bienfait ne saurait atteindre un centième seulement de ceux qui aspirent à faire voir et juger ce qu’ils portent en eux. — Ceux-là se trouvent, par la nature même de leur art, les déshérités de l’Exposition universelle; car leur malheur est précisément d’invoquer en vain l’impartial soleil. Impuissant pour eux seuls, le grand flambeau ne saurait donner le jour à ce qu’ils ont dû librement concevoir et produire dans le secret de leurs heures laborieuses.

Condition déplorable en effet; non-seulement ils ne peuvent nous montrer le produit de leur sentiment et de leur pensée, mais il leur faut, pour l’exprimer, des instruments et des voix multiples : le sens de leur œuvre dépend ainsi d’étrangers, qui souvent ne la comprennent guère et n’en sauraient donc faire apprécier la saveur... tandis que, chaque jour, le fabricant de bronzes, le marchand d’étoffes, le simple étalagiste trouve l’emploi normal de son activité et, dans tous les cas, sa large part de la lumière universelle. Ne t’en prends qu’à toi-même si ton ambition reste mal satisfaite, heureux peintre qui as le soleil !...

Revenons auprès du mur : on y peut curieusement examiner beaucoup d’objets destinés à la musique et particulièrement à la fabrication de nos instruments; beaucoup d’outils, et de matières premières plus ou moins travaillées : l’ivoire des touches de piano, le vernis des luthiers, les planches d’étain qui servent à la gravure; des poinçons, des clichés, des fournitures de toute sorte; embouchures petites et grandes, becs de clarinettes, cordes de piano, fils d’argent ou d’or faux pour les cordes qui doivent en être revêtues; et les marteaux à échappement, et le feutre qui va les garnir, et les « cordes à boyaux » que fournissent les mouton^ aux violonistes.... Ces pauvres moutons qui broutent l’herbe des prés, ne se sont jamais doutés du rôle que leurs entrailles innocentes ont à remplir dans la musique!... Ne leur souhaitons pas d’être mieux renseignés sur ce point.

Parmi les outils employés à la lutherie, plusieurs sont d’invention récente et dignes d’attention pour les simplifications qu’ils ont apportées au travail, la vapeur aidant; mais nous ne pouvons que signaler le fait.

On nous dit que la facture instrumentale française représente une valeur commerciale de plus de vingt millions annuels, et qu’environ la moitié de ses produits est exportée en tous pays, notamment dans l’Amérique méridionale. C’est un fait de civilisation, qui n’est pas des moins significatifs.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée