Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Italie

Italie à l'exposition de Paris 1867

L’Italie s’est trouvée dans les conditions les plus défavorables pour se préparer au grand concours international de 1867. Durant les premières années de son existence nouvelle, une armée étrangère campée en Vénétie, et les difficultés provoquées par les brusques changements survenus dans la Péninsule ne lui avaient point laissé la sécurité indispensable au développement de l’industrie et de l'esprit d’entreprise; et, en 1866, aux derniers moments la guerre tenait en suspens les destinées du pays. Si donc, malgré quelques lacunes, l’Exposition italienne est remarquable, elle le doit incontestablement à la vitalité de la race, à la prodigieuse richesse d’une terre favorisée entre toutes et à cette faculté créatrice qui semble un don particulier de ses habitants. Dans aucun pays le lien entre les arts et l’industrie, la fusion de ces deux éléments et la tendance du travailleur à relever et à ennoblir la matière, n’est aussi marquée ; et, après avoir admiré les statues remplissant la grande galerie qui sépare au Palais du.Champ de Mars le royaume d’Italie de l’empire de Russie, après avoir franchi ces élégants portiques dessinés par l’architecte Cipolla, et couverts d’arabesques et d’ornements pleins de grâce par le peintre romain Samodjia, vous comprenez, en traversant les salles et en constatant l’effort individuel dont témoigne chaque produit, l’avenir réservé à l’Italie, lorsque l’action collective qui lui fait encore défaut et l’unité d’impulsion lui seront entièrement données.

La génération actuelle, celle dont les vingt ans commencent à réclamer sa part de la vie active et que ses habitudes ne rattachent point à l’ancien état de choses, est destinée à compléter ainsi l’œuvre de l’unité nationale, au moment même où le percement de l’isthme de Suez ramène vers les ports d’Italie le mouvement commercial de l’Asie qui l’enrichissait autrefois. Il y a loin cependant déjà de la situation actuelle à celle qui existait en 1859, et des 1472 kilomètres de chemins de fer, presque tous concentrés dans le nord, aux 4840 kilomètres qui rayonnent de toutes parts et relient maintenant les parties les plus éloignées à un centre commun. 13 986 kilomètres de fils télégraphiques sont au service du commerce, et le parcours incessant de l’électricité, transmettant d’une extrémité à l’autre de la Péninsule le mouvement et la vie, achèvera bientôt la transformation si heureusement commencée dont tous les éléments se trouvent réunis au palais de l’Exposition. Les arts, l’industrie, la terre montrent là tour à four leurs splendeurs et leurs richesses.

Dans la première galerie, les Derniers jours de Napoléon Ier de Véla, qui attire et retient la foule, l’admirable Piété de Dupré, la Charlotte Corday et le Gamin napolitain de Miglioretti, la Phryné de Barzachi, la Lectrice de Pierre Magni, l'Innocence de Lazzerini, l'Ugo Foscolo de Tabacchi, la Vanité de Tantardini, et tant d’autres encore, qu’il faudrait citer dans cette réunion d’œuvres d’un rare mérite, soutiennent dignement l’antique renommée de la sculpture italienne, et l’on a peine à quitter ce beau spectacle pour aller chercher les rudes labeurs de l’industrie et, passer, sans transition, des préparations anatomiques du docteur Brunetti, professeur à l’université de Padoue, — véritables chefs-d'œuvre qui lui ont valu, si l’on en croit les indiscrétions du grand jury, un grand prix, mais qui n’en sont pas moins pour les profanes que le feu sacré de la science ne dévore pas, une contemplation des plus sombres, — aux gracieux et élégants bijoux de Castellani ou bien encore aux magnaneries cellulaires du docteur del Prino, qui renferme ces pauvres vers et les élève dans l’isolement au grand avantage, paraît-il, de la production de la soie.

L’imprimerie et la librairie se trouvent aux premiers rangs dans la galerie des arts libéraux, et bien que les imprimeurs italiens soient loin de la célébrité de leurs devanciers et n’entreprennent plus ces grandes et belles publications, qui avaient rendu illustres entre tous, au quinzième siècle, le nom des Aide de Venise, l’on ne compte pas en Italie moins de six cents typographies, occupant de huit à dix mille employés, et ayant ensemble plus de deux mille presses d’où sont sorties un grand nombre d’éditions de bons auteurs, très-correctes et remarquables par l’extrême modicité de leurs prix. Le Monnier de Florence présente plusieurs exemplaires remarquables, et l’éditeur Édouard Sonzogno de Milan, expose des spécimens de quelques-uns des journaux illustrés qu’il publie. Tout à côté, les pères méchitaristes de Saint-Lazare à Venise, nous font voir la traduction en arménien de la vie de Jules César par l’Empereur. L’impression est belle et digne de cet établissement renommé. Les parchemins de Foligno, d’Arpino et Salmona dans l’ancien royaume de Naples, qui se vendent presque , tous à Rome, forment non loin de là un contraste singulier avec les papiers sans fin des fabriques modernes ; mais tant que Rome sera la cité souveraine du catholicisme, Foligno et Salmona verront la vente de leurs produits se maintenir, car dans la ville éternelle les traditions se conservent immuables.

Certaines parties de l’Italie, et les plus sauvages parfois, sont restées fidèles à quelques industries; et les cordes harmoniques, dont la fabrication a été introduite en France, vers 1766 par un ouvrier napolitain nommé Savarese, sont encore le patrimoine des villages des Abruzzes. Bologne et Venise fabriquent toujours des masques de mille formes diverses qui s’exportent dans le monde entier. Florence a conservé le renom mérité que lui ont valu l’habileté de ses sculpteurs en bois et le talent avec lequel des ouvriers, ou plutôt de véritables artistes, exécutent ces mosaïques en pierre dure qui forment d’admirables tableaux. La Cène d'Emmaüs, envoyée par la fabrique royale, et les tables et les autres ouvrages de Bosi, donnent d’intéressants modèles de ces produits dignes en tous points des travaux qui s’exécutaient au seizième siècle, sous le grand-duc Ferdinand Ier. — Les cadres sculptés de Giusli, d’Égiste Gaiani et de Diotisalvi Dolce doivent être regardés avec soin. Cette même salle renferme des meubles en ivoire et en ébène d’un grand effet, comme celui de Louis Antoni et de Jean Brambilla, de Milan, et de Luigi Annoni. Le buffet en bois sculpté de Nicodème Ferri et Charles Bartolozzi, de Sienne, mérite une mention particulière, ainsi que la reproduction en ivoire de la fontaine de Jaia, par Giusti, et le Triomphe de Thélis, bas-relief en ivoire de Gaetano Scotti.

Parlons bien vite de l’orfèvrerie en filigrane d’Émile Forte. Tous ceux qui ont traversé Gênes se sont laissé tenter dans la rue des Orfèvres, et voici que les plus gracieux modèles de cette mousse d’or et d’argent viennent maintenant séduire et provoquer le désir des acheteurs. Heureusement qu’au Palais de l’Exposition, la tentation combat la tentation, car pas une ne manque; on y rencontre même la plus ruineuse de toute, celle que la raison invoque, la tentation du bon marché, et ne l’éprouveriez-vous pas, en voyant ces gants paille de la fabrique de Naples à quatorze francs la douzaine en peau d’agneau, et, à dix-sept francs en chevreau? Les chapeaux fabriqués avec cette paille de Toscane, célèbre entre toutes les pailles du monde se trouvent tout auprès, et en voyant ces pièces si fines on ne peut croire qu’elles soient sorties des doigts d’une paysanne qui les a tressées avec le blé de mars semé tout exprès. Avant que le blé soit mûr, la paille a été coupée et laissée ensuite pendant quelques jours exposée à la rosée afin de la blanchir, puis elle est mise en gerbes ; on enlève les épis, on appareille les brins au moyen d’une machine très-ingénieuse, et bientôt elle se transforme en ces tissus (car il est difficile d’employer une autre expression) qui atteignent, selon le degré de finesse, des prix très-élevés.

Quant aux produits de la manufacture du marquis Ginori, l’une des gloires de la Toscane, la beauté du travail justifie les éloges dont ils sont l’objet. Les coffrets avec figures en reliefs, imitation de la célèbre fabrique de Capo-di-Monte à Naples, les grands bas-reliefs, la copie des anciennes faïences de Faenza et d’Urbino, ont renouvelé ces fabrications et prouvé, comme les mosaïques et les verres de Venise du chevalier Salviati, placés dans la même salle, qu’une volonté énergique secondée par la science et par le goût, parvient à surmonter toutes les difficultés.

Venise doit au chevalier Salviati la renaissance d’une de ses industries les plus justement célèbres. La fabrication des perles que l’on exporte en Afrique et aux Indes, s’était toujours conservée, mais celle des verres soufflés et des mosaïques avait disparu. En voyant ces lustres, ces girandoles, les verres et les coupes de mille formes d’une légèreté aérienne, fabriqués il y a deux mois à peine, qui ne les prendrait pour ces pièces tirées d’une ancienne collection que les amateurs se disputent à prix d’or. A toutes leurs beautés elles joignent en outre le mérite rare d’un prix modeste, et à la portée de tous.

Je voudrais bien pouvoir en dire autant des parures exposées par le célèbre orfèvre Castellani. Il y a là, des colliers et des boucles d’oreilles, des bracelets et des bagues, des diadèmes, du style le plus pur et d’une élégance que rien ne saurait égaler, mais, hélas! le prix qu’il attache à tous les objets qui sortent de ses mains est si grand, que les plus riches seuls peuvent se permettre ce luxe presque royal. A côté de ces splendeurs, l’Italie a voulu prouver à quel point le goût s’est conservé dans ses campagnes, et elle expose les parures d’argent et d'or que les paysannes des différentes provinces portent encore. — Elles sont là, ces boules et ces épingles d argent qui rayonnent comme des étoiles dans la noire chevelure des femmes des environs de Verceil et de Novare, les gros colliers d’or de la campagne romaine, les larges boucles d’oreilles qui accompagnent si bien le costume aux couleurs éclatantes de cette race superbe de femmes que l’on rencontre dans les Marches, aux environs de Lorette. Chacun de ces joyaux de la paysanne pourrait servir de sujet à une longue histoire, car, la plupart de ces femmes sont belles et chacune de ces races a une physionomie qui lui est bien particulière. — C’est une heureuse idée d avoir réuni cet ensemble curieux, et le public le prouve en se pressant toujours auprès de cette vitrine, pendant qu il délaisse d’autres objets d’un plus grand prix, mais qui sont loin d’avoir le même caractère.

Les flots de soie que renferme la même salle, la blanche et la jaune, dorée comme le blé mûr, l’attirent également. Habituées à voir l’étoffe tissée et prête à se transformer en vêtement aux mille couleurs, selon la nuance dont il a plu au fabricant de la revêtir, les femmes du Nord restent étonnées et surprises devant ces fils aux reflets brillants, si souples et si forts, qui sont par eux-mêmes une élégance. Leur récolte était avant la maladie qui sévit depuis plusieurs années sur les vers à soie, une véritable manne pour le pays entier. En quinze jours, sans changer en rien les autres produits de la terre, l’élevage des vers à soie rapportait aux paysans et aux propriétaires qui se partageaient généralement le produit, plus de deux cents millions. — Depuis la maladie, la récolte est tombée à quatre-vingt millions; mais les mûriers sont toujours nombreux, et, comme l’année dernière les races indigènes ont mieux réussi que les semences d’importation étrangère, on espère voir le mal disparaître d’ici à quelques années, et cette production, la plus fructueuse pour le pays, reprendre son activité première. C’est à Roger, roi de Sicile, que l’Italie doit, enl 140, l’introduction des vers à soie. Après la conquête d’Athènes, il amena en Sicile de Grèce, — où l’art d’élever les vers à soie, rapportés de la Chine, avait été introduit sous Justinien, vers l’année 525 de l’ère nouvelle, et s’était conservé comme un secret pendant sept siècles,—des semences de vers et quelques centaines d’ouvriers de Païenne; ils passèrent bientôt en Calabre et dans plusieurs villes d Italie. En 1400, Florence avait de grandes fabriques de soieries, et bientôt l’Europe fut tributaire de l’Italie. Ses fabriques ont dû renoncer depuis lors à lutter avec les fabriques de la France, de la Suisse, de l’Allemagne et de l’Angleterre ; mais elle prépare maintenant la plus grande partie des soies qu’elle expédiait autrefois à l’état brut, et l’industrie locale en retire des bénéfices importants. — Le coton a été également dans ces dernières années la source d’un mouvement d’affaires très-considérables dans les provinces méridionales et qui s’élèvent à plus de soixante millions annuellement.

Les produits souterrains, ceux de l’intérieur du sol, ne sont pas moins importants pour l’Italie que les fruits de la terre : dans certaines provinces l’élevage du bétail et du porc, dont la qualité est é^aie à celle des races les plus renommées, fournit à la consommation locale et à l’exportation ces salaisons célèbres Coppe ou Capocolli (parties choisies de l’épaule ou de la cuisse), saucissons de Milan, de Florence, de Vérone et de Ferrare, Mortadelle de Bologne, Coteghini, Zamponi, Cappelletti de Modène, si recherchés des gourmands. — Gomme ils ont été jusqu’ici plus négligés, les résultats seront d’autant plus considérables, et sur bien des points provoqueront des modifications profondes. Il y a dans les flancs de l’Apennin et dans l’Italie méridionale des trésors enfouis, qui n’attendent que des bras et des capitaux pour devenir une source nouvelle de richesses. Quelques-unes de ces mines sont déjà exploitées. Les soufres de la Romagne et de la Sicile, le cuivre, le lignite et les soffioni (soufflets) de la Toscane, dont les vapeurs volcaniques, produisent l’acide borique si recherché du commerce, les tourbes qui, traitées par un procédé de compression et de dessiccation, remplacent déjà, dans beaucoup d’industries, le charbon de terre anglais d’un prix très-élevé; les marbres que leur beauté et leur variété infinie font demander maintenant dans toute l'Europe et qui profitent de la facilité des modes actuels de transport; les mines de fer de la Sardaigne et de l’île d’Elbe ; le plomb argentifère; les fontes et les fers si remarquables de la Lombardie; le pétrole que l’on commence à exploiter dans les environs de Parme et dans les Abruzzes, près de Chieti, d’où un industriel, très-actif et très-intelligent, M. Ribighini, est déjà parvenu à extraire d’excellents produits— sont représentés, auprès de la galerie des machines, par des échantillons qui doivent être un sujet d’étude pour les savants, les économistes et les hommes d’affaires, — les uns et les autres, à des points de vue bien différents, peuvent y puiser des enseignements précieux. Les résultats de leur examen ne seront pas douteux, car la terre italienne renferme toutes les richesses que le travail et la volonté sauront bien lui arracher.

On ne peut quitter l'Italie sans parler des chanvres gigantesques des Romagnes, hauts parfois de cinq mètres; des fromages de la Lombardie et des huiles dont le commerce est si considérable dans les provinces méridionales et dans la rivière de Gênes. Milan, Lodi, Pavie, Crémone, Mantoue, échangent ainsi près de soixante-quinze millions de francs en beurre et en fromage, dont le plus illustre, sans contredit, le Parmesan, connu du monde entier, ne se fabrique que dans la partie du territoire soumise à l’irrigation.

Lorsque des procédés meilleurs de fabrication auront rendu transportables les excellents vins du Piémont et les crus légers des Romagnes, où, certaines années, un litre de vin, produit par les grandes vignes qui courent et s’enlacent le long des arbres placés à la limite de chaque champ, se vend deux sous à peine, l’Italie du nord verra comme la Sicile ses vignobles devenir l’objet d’une exportation considérable pour les pays étrangers.— L’Italie possède enfin une étendue de côte plus considérable que l’Angleterre elle-même, et une population de 16 000 pêcheurs qui se livrent à la petite pêche avec 9522 bateaux jaugeant 29 976 tonneaux. Quand en outre on envoie comme elle chaque année à la recherche du corail une flottille dont les profits s’élèvent à près de neuf millions de francs, on a le droit de regarder la mer comme un patrimoine qui doit donner aux enfants les mêmes ressources qu’elle assurait à leurs pères.

Le succès de l’Italie au Palais de l’Exposition universelle est très-remarquable, et l’on doit féliciter M. Giordano, chargé des mille détails d’une organisation aussi complexe, d’avoir pu mener à bien sa délicate et difficile mission. Peu à peu les doutes se dissipent, et chaque jour l’on constate les ressources immenses d’une terre privilégiée, qui a reçu de la Providence l’eau et le soleil, ces deux grands éléments de prospérité, et l'on apprécie avec plus d'équité le rôle important que l’avenir lui réserve.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée