Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Beaux-Arts de l’Angleterre

Beaux-Arts de l’Angleterre à l'exposition de Paris 1867

S’il est deux peuples au monde qui aient tout à gagner a la sincérité de leur amitié et à la constance de leurs bons rapports, ces deux peuples sont, assurément, les Anglais et les Français.

Je n’entre point dans la question politique et je m’en tiens à la discussion qui est de notre domaine. Là encore, aussi bien qu’en politique, il est facile de démontrer que r Angleterre et la France, en se visitant comme elles font, en échangeant leurs idées et leurs systèmes, en s’instruisant de plus en plus l’une chez l’autre, progressent visiblement et se perfectionnent.

Les Anglais nous apprendront, à nous, des vertus pratiques et positives qui feront un juste équilibre à nos qualités gracieuses et légères, et donneront, pour ainsi dire, plus de consistance et plus de poids à notre agrément même et à notre charme; car, il n’en faut point douter, nous sommes avant tout un peuple agréable et charmant. Honni soit qui mal y pense !

D’autre part, ne manque-t-il pas à nos voisins d’outre-Manche un peu de ce sens délicat et fin qui sait distinguer en toutes choses jusqu’aux plus imperceptibles nuances du beau et du laid, du bien et du mal, et qui est si ingénieusement nommé le goût? Il y a, en effet, dans le goût, je ne sais quoi qui tient du physique et du moral, des impressions subtiles du palais et de la langue, et des merveilleuses perceptions de l’âme et de l’esprit!

Eh bien ! depuis la Grèce ancienne, depuis Athènes l’incomparable, le goût s’est réfugié chez nous, et nous en avons le privilège, le monopole. Si c’est là un axiome de chauvin : tant pis! je le maintiens.

Ainsi pensais-je l’autre jour, en parcourant l’exposition de peinture et de sculpture de l’Angleterre et des États-Unis d’Amérique. Au point de vue de l’art, les deux illustres nations sont jumelles, et, comme on dit, elles font la paire. Puis je me demandais avec étonnement comment il se peut faire que dans un pays où sont nés tant de grands hommes, poètes et philosophes, qui ont su voir et interpréter si bien, non-seulement l’idéal, mais encore la nature extérieure et sa haute vérité, les peintres et les sculpteurs se soient tenus en arrière, dans cet état d’enfance et de gaucherie.

Qui donc a mieux rendu et avec des mots plus saisissants, plus vivants, plus colorés, l’homme et le monde, la société et la vie, la solitude aussi, et les champs et les bois, que Shakespeare et Milton, et Addison et Swift, et William Cowper, Wordsworth, Coleridge et tous les lakistes, et Robert Burns, et Byron, et Thomas Moore? Est-ce que ces mains si habiles à mener la plume eussent tâtonné, hésité, faibli en maniant le pinceau ou la brosse, et n’auraient-elles produit que ces tons heurtés et faux, ces couleurs qui grincent et jurent, ces paysages que nul n’a connus et heureusement ne connaîtra jamais, ou ces personnages roides, secs, guindés, prétentieux, lesquels ne sont guère moins introuvables?... C'est là un cruel problème!

L’Angleterre est verte et blanche. Elle s’appelle Albion. C’est qu’elle ressemble de loin à une volée de cygnes posés sur un champ d’émeraudes. La beauté de ses filles est sans rivale. Jamais de plus doux yeux bleus n’ont éclairé de plus frais visages. Et cependant voyez les tableaux qu’on nous envoie de là-bas !...

Toutefois, je dois remarquer bien vite que, telle quelle, cette exposition vaut mieux, dans son ensemble, que l’exposition de 1855 où, malgré les œuvres vraiment dignes d’estime et d’honneur que Mulready avait soumises à l’appréciation internationale, jamais on n’aurait soupçonné, même dans un Salon des refusés, une plus diverse collection de tout ce que peut enfanter le mauvais goût naïf et qui s’ignore.

Maintenant le progrès est réel. On sent, à droite et à gauche, comme d’excellentes intentions qui témoignent d’un vif désir de se corriger et de faire mieux à l’avenir, si l’on peut. L’influence française se manifeste dans certains détails où déjà l’on devine plus que l’instinct du juste et du vrai. Or, en suivant ce chemin, on arrive tout droit au talent.

Nous ne chicanerons pas, devant de pareils présages, M. W. Linneli qui se plaît à mettre en présence des bergers et des bergères en terre cuite rouge parmi des boucs jaunes et des brebis jaunes et grises. Tout cela, et le fond du tableau, a l’air de sortir de la marmite, et l’on pourrait même écrire au-dessous : Un peu trop cuit !

M. A. Richard Belgrave a un faible pour les demoiselles de la campagne, telles que les voit M. Courbet dans ses jours de débauche réaliste. Il est malaisé d’en trouver de plus laides. En revanche, ces demoiselles moissonneuses sont couchées çà et là sous des touffes de froment, qui font vraiment plaisir à voir, pour peu qu’on aime les militaires en grande tenue. Ces touffes d’épis, entremêlés de bluets et de coquelicots, se tiennent droites et sévères comme des tambours-majors un jour de revue au bois de Boulogne, devant des souverains étrangers.

On dirait des charges dessinées et peintes par des écoliers espiègles, et l’on est tenté d’appeler ces façons de comprendre et de représenter la nature —- la manière primitive.

Et les tableaux, qui sont faits et compris ainsi, s’enchaînent tout le long, le long du mur, — et ils abondent.

Je ne saurais pardonner à M. Georges Leslie de nous offrir, dans un paysage si plat et si trivial, une Clarisse Harlowe qui rappelle à ce point la femme de chambre sentimentale et romanesque de ladySw...ou de Mrs K.... Elle lit une lettre, de Lovelace probablement. Or, si le portrait de Clarisse est fidèle, l’infidélité de Lovelace s’explique et, au regard de tout observateur clairvoyant, elle mérite le bénéfice des circonstances atténuantes.

Le Chatterton de M. Henry Walis n’est point sans succès auprès d’un bon nombre des compatriotes du malheureux poète. Cela se conçoit, et nous-même, nous nous sommes senti profondément ému devant les infortunes de ce prodigieux enfant que le génie même n’a point sauvé de la misère et de la mort. Il est vrai que Mme Dorval jouait le rôle de Kitty-Bell, et que là résonnaient toutes les cordes éloquentes de son âme et de son talent. Geffroy, à son tour, avait comme ressuscité et rajeuni en lui cet amoureux de dix-sept ans.

M. Walis nous met en face de la mansarde de Chatterton. Le poète mort est étendu sur le grabat de la pauvreté. Sa tête jeune et pâle est couronnée de cheveux roux. Puis, par une fantaisie que rien ne motive, ce semble, la chemise du mort est bleu-clair, sa culotte est bleu-foncé et sa casaque violette a des reflets bleus. Une malle est entr’ouverte au chevet du lit, et il s’en échappe des manuscrits déchirés et en lambeaux. Est-il besoin de dire que ces manuscrits, les vers de Chatterton, ont, comme tout le reste, une teinte bleu-clair. Cependant un pot de fleurs est placé mélancoliquement sur la croisée de la mansarde, et, sans le vouloir, on se souvient, en souriant tout bas, de l’étroite fenêtre de Jenny l'ouvrière.

A travers la vitre, inondée de reflets bleus, on aperçoit des toits bleus et des clochers bleus, qui se groupent et s’étagent sous le bleu du ciel.

Bref, il est impossible de répandre plus d’azur sur une plus lamentable histoire.

Rien n’est si singulier ni si bizarre, et pourtant il y a dans ce tableau un sentiment et une idée. A aucun point de vue, ce n’est donc pas une œuvre commune.

M. Henry 0,’Neil a, sous ce titre : Partant pour la Crimée, groupé une scène très-animée où des matelots et des soldats anglais à bord du navire, qui va les emporter loin de leur patrie, reçoivent les derniers embrassements et les adieux de leurs femmes, de leurs sœurs, de leurs mères, de leurs amis. Tous ces types divers sont bien anglais, bien historiques, et, observés avec soin, ils sont reproduits avec naturel.

Le style, c'est l'homme, disait Buffon. On retrouve aussi l’homme et même le peuple dans sa peinture. On sait les prédilections anglaises pour les chevaux et les chiens : ce ne sont, en conséquence, ni les chiens ni les chevaux qui manquent à l’exposition des Beaux-Arts de l’Angleterre, et ce n’est pas là ce qui est le moins réussi. Le caractère puritain , la pruderie exagérée et la dévotion stricte et sèche, comme on les voit, par exemple, dans le tableau qui est désigné sous ce nom: une Ecole le dimanche, ont fourni de même leur motif et leur inspiration à bien des peintures dont nous ne parlerons pas.

J’aime mieux m’arrêter devant une toile tout éclatante et ardente, de M. John-B. Burgess, et me ressouvenir de ces peuples de l’Andalousie, qui sont gais, rieurs, bavard enthousiastes et expansifs, et qui ne se douteront jamais, quelque croyants et chrétiens qu’ils soient, du rigorisme cafard et puritain des bords brumeux de la Tamise.

M. Burgess a pris et comme découpé son tableau sur un coin de galerie au cirque de Séville, un jour de course de taureaux.
C’est l’heure où la foule attentive trépigne de joie, et où les yeux enflammés, elle crie et bat des mains. Hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles, grands d Espagne et mendiants de la rue, tous ressentent la même émotion; et une passion unique circule de l'un à l’autre. Bravo, toro!
Bravo, toro !

Je ne relèverai pas ici les tons trop crus et trop heurtés d un pinceau dur et revêche. L’exécution sans doute laisse beaucoup à désirer, niais tous ces visages vivent, toutes ces poitrines palpitent, et qui a connu l’Espagne comme moi saluera avec plaisir toutes ces physionomies rencontrées cent fois et partout, à Séville et à Cadix, le long des rues, sur les places et dans les églises. Cette petite brune aux yeux bleus demeure à la Puer a Real. Celle-ci, qui a une fleur dans les cheveux, roulait des cigarettes à la manufacture des tabacs, et celle-là, sous sa riche mantille , est une petite personne amoureuse et coquette qui riait à son novio, près de moi, hier soir, sous les orangers de la PlazaNueva. Dolores, Martirio, Remedios! Et ce vieillard bistré, et ce jeune gars bronzé comme un Africain qui fait reluire ses dents blanches! Us viennent de Triana. Ils sont gitanos. D'autres mordent dans des oranges, ou demandent un verre d’eau et des azucarillos, et ce ne sont qu’éclats de voix, que rires bruyants, que gestes, bravos ou quolibets au toréador et au taureau!
Voilà, certes, qui n’est point trop mal; mais rien, dans l’exposition anglaise, ne vaut à mon avis, deux tableaux de M. Erskine Nicol, intitulés l’un le Payement du loyer (Paying the rint) et l’autre Tous deux embarrassés (Both puzzled).

Le public ne s’y trompe pas, et l’on n’entend, autour du Payement du loyer, qu’exclamations de surprise et d’admiration. Tous deux embarrassés frappe moins au premier coup d’œil, et plus d’un détail passe inaperçu qui, à une seconde visite, ne laisse pas de se faire remarquer et apprécier.

Ces deux tableaux n’ont pas la prétention d'élever l’esprit bien haut dans les régions supérieures ni d’ouvrir dans le cœur des sources d’émotion bien profonde, mais ils peignent la vie commune et des accidents de tous les jours avec un rare bonheur d’expression et une vérité presque photographique.

Les Anglais, vous le savez d’ailleurs, excellent dans ces sortes d’études où la satire se mêle à la réalité, et leur observation alors n’a pas de bornes. Elle n’omet rien, ne méprise rien; mais, au contraire, elle fait son profit des moindres bagatelles et sait en tirer des traits caractéristiques aussi inattendus qu'ils sont vrais et pris sur le vif. C’est pourquoi leurs romanciers ont atteint souvent à un degré de réalisme inaccessible à la plupart des romanciers français, lesquels, dans ces tentatives, se tiennent ou au-dessus ou au-dessous de la note exacte.

Dans le Payement du loyer, nous nous trouvons en face de gens de bureaux, assis à leur table de travail, et qui, fronçant le sourcil, la plume aux dents ou derrière l’oreille, l’air maussade, ennuyé, impertinent, sont des échantillons parfaits de l’espèce entière. Les gens d’affaires, dans tous les pays du monde, font la même figure, reconnaissable entre toutes. L’un de ceux que M. Nicol a mis en scène, taille sa plume et l'épointe avec une application irréprochable. Devant les bureaux sont assis, dans l’attitude de prévenus sur la sellette, ou debout avec une respectueuse crainte, des hommes et des femmes de la campagne et dans leurs costumes de paysans. Toutes ces têtes, très-différentes d ailleurs, ont une même grimace de désappointement et de tristesse. C’est le quart d’heure de Rabelais, et la main est lente à descendre à la poche. L’embarras, la gêne, la pauvreté, ne sauraient être rendus d’une façon plus sensible, et, à la bien voir, plus navrante. Il n’y a pas jusqu’à e n chapeau tout brillant de vétusté et de graisse, tout pelé, tout cassé et aplati par endroits , qui n’ait son langage et ne fasse rêver le spectateur de celte tragi-comédie.

L’autre peinture, Tous Jeux embarrassés nous présente un pauvre diable de maître d’école de village, celui-là même qui, tout à l’heure, payait son loyer d’un air si piteux et un pauvre diable de petit écolier, qui se gratte la tête et qui songe anxieusement à l’issue d’une aventure où les verges doivent, semble-t-il, entrer en jeu. Le magister tient, en effet, les verges à la main. Qui est le plus triste du maître ou de l’élève? Qui est le moins déguenillé des deux? Hélas! on n’en sait rien. Tout sue l’indigence et la misère, jusqu’à la table boiteuse et aux livres, qui sont dépenaillés aussi et en loques.

Mais cela ne s’analyse point: il faut aller le voir soi-même.

Nous ne toucherons pas à d’autres tableaux, et pour raison, je vous assure. Attendons des temps meilleurs.

La sculpture, chez nos amis et voisins, va de pair avec la peinture. Ce qui domine, ce sont les statues et les bustes de la reine Victoria et du prince Albert, du prince et de la princesse de Galles, de lord Palmerston, etc. On ne saurait être animé d’un sentiment plus patriotique et plus national.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée