Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Engins de pèche

Engins de pèche à l'exposition de Paris 1867

Il est, en Europe, une terre promise pour les pêcheurs. Ce pays, c’est la Norwége, Pêche maritime, pêche fluviale, pêche commerciale, pêche de fantaisie, les unes y sont aussi splendides que les autres. Les habitants ont la morue à leur porte, chacun de leurs fjords en regorge ; ils pêchent le maquereau, comme en France nous le faisons pour la sardine : ils en prennent de telles quantités que le peuple ne les mange pas. On en faisait naguère du fumier, mais les pêcheurs d’aujourd’hui, plus avisés que les anciens, ont pris le parti de s’entendre avec des marchands qui empaquettent tous ces poissons dans la glace, et vont porter leur cargaison en Angleterre. Quant à la pêche du hareng, elle se fait là-bas toute l’année, tantôt sur un «point, tantôt sur un autre, jusqu’à ce que la mer, soulevée par les vents de l’hiver, devienne inhabitable.

Dirons-nous un mot, en passant, de ces merveilleuses pêches au saumon et à la truite, que réservent, aux amateurs de la mouche, les rivières et les lacs de ce beau pays? Les chiffres qui constatent les succès des amateurs y sont tellement prodigieux qu’on est tenté de retourner le dicton : "Chasseur, craqueur!" en l'appliquant au pêcheur. Rien, cependant, n’est plus sérieux. Les salmonidés abondent sous ces latitudes, et les pêches dont nous parlons se louent déjà un fort beau prix aux amateurs,— presque tous Anglais,— qui se les partagent. Il y a une quarantaine d’années, tout cela n’était pas connu. Quel pays de cocagne pour celui qui, le premier, fit jouer sa mouche artificielle au milieu de cette population salmonienne, ignorante et naïve ! Quelle récolte ! On prenait, à soi seul, quinze, vingt, trente saumons par jour!...

Cet heureux temps n’est plus,,,. Des lois sagement restrictives ont mis une limite au dépeuplement qui déjà marchait à grands pas : l’œuvre du repeuplement est venue combattre la solitude qui menaçait de se faire, et l’ensemencement des poissons précède, comme il convient, leur récolte. Il n’était pas possible qu’un pays si profondément voué à la pêche ne nous envoyât pas une exposition intéressante. Effectivement, le trophée de la Suède et de la Norwége est, sans contredit, le plus remarquable de 1867, sous tous les rapports. Abondance de filets et d’appareils, produits, poissons, tout y est réuni et groupé avec le goût tranquille, mais prudent, qui a présidé à l’installation norwégienne en général, et qui frappe l’œil le moins exercé. Félicitons M. Baars, — l’ordonnateur de cette fêle de la maille et de l' hameçon, — de la réussite qu’il y a rencontrée, et remercions-le de l’amabilité qu’il sait montrer aux visiteurs et aux questionneurs surtout !

A côté de là Suède et Norwége, dont notre vignette reproduit la disposition gracieuse, nous voyons la Hollande, avec ses tonneaux remarquables en avant. Moins considérable— comme engins— que sa voisine, l’exposition hollandaise nous a cependant apporté de fort beaux filets, mais ce qu’elle contient de plus curieux, ce sont précisément ces tonneaux qu’elle a mis au premier plan. Il y a certainement tonneaux et tonneaux, mais ceux-ci méritent d’être regardés de près. Ce sont des œuvres d'ébénisterie en chêne commun, tant la précision de la coupe est grande, tant la finesse des joints est merveilleuse. Il y a nombre d’endroits où ceux-ci sont absolument invisibles, et le tonneau a l’air d’être fait d’une seule pièce.

Assez voisins les uns des autres, et se rencontrant chaque jour sur les mêmes bancs de pêche, les Hollandais n’ont cependant pas encore pris aux Norwégiens une des plus, curieuses et des plus ingénieuses inventions de ceux-ci. Nous voulons parler de la flotte de verre creux, et nous appelons sur cet utile engin l’attention de nos pêcheurs français, qui croient — d’instinct — tout savoir, et ne sont, hélas ! que fort en arrière sur bien des choses. Tout le monde a vu un filet, tout le monde a remarqué que le bas, ou la partie qui traîne au fond de l’eau, est rendue lourde au moyen de plomb ou simplement de pierres, et que la portion destinée à surnager est allégée par des lièges, et quelquefois des paquets de joncs. Ces lièges s’appellent des flottes, et ce sont eux que les Norwégiens ont remplacés par des boules creuses en verre ordinaire. Ce sont des bouteilles vides qui flottent, et tout le monde sait quelle résistance elles offrent à l’immersion. Malheureusement, la matière était fragile. Comment remédier aux chocs? Bien simplement, en enveloppant ces boules, — qui ont quelquefois la grosseur d’un petit tonneau, — d’un filet fait à la main, semblable à celui dont les collégiens entourent leurs balles élastiques. Ainsi garanties, les boules se prêtent aux mêmes usages que nos rondelles de liège. Il est probable, cependant, que les pêcheurs norwégiens sont plus soigneux de leurs engins que les pêcheurs français, car en voyant ces derniers traîner les leurs sur les pierres avec leur nonchalance habituelle, on ne comprendrait pas que des flottes de verre, même garnies, pussent résister.

Si, de l’Exposition hollandaise nous passons à la France, le désenchantement commence, car, — il nous est cruel de le dire, — l’exhibition de notre pays est bien faible, comme importance, comme nouveauté, auprès de ce qu elle eût dû être, si chacun avait voulu se déranger un peu. L’année dernière, les directeurs de l’Exposition d’Arcachon avaient promis de réunir au Palais tout ce qu’on leur confierait là-bas, afin que l’Exposition d’Arcachon fût en quelque sorte un essai préparatoire de l’Exposition universelle, un moyen de se compter et de se reconnaître. Bah ! autant en emporte le vent !... Le comité avait bien autre chose à faire, sans doute, puisque rien n’a été fait, et que les exposants en sont encore à réclamer les manuscrits qu’ils ont eu l’imprudence d’envoyer là-bas!

Sans doute on retrouve, dans le petit coin de notre classe 49, les noms les plus connus parmi les pêcheurs : ce sont les Moriceau, Warner, Derien-Camus,Cléret, Robillard,etc., sans doute il y aurait, dans leurs vitrines, beaucoup de petits engins à décrire, car le pêcheur, méditatif et industrieux de nature, trouve et invente toujours ; mais je me laisserais entraîner au fil.... de mon discours, et craindrais d’aller trop loin. D’ailleurs, les efforts ont plutôt porté sur ce que j’appellerai la pêche de luxe, la pêche inutile, la pêche du sportmann, tandis que nous voudrions voir porter des améliorations sérieuses sur les engins des grandes pêches, qui enrichissent et nourrissent les nations.

Contentons-nous de constater les efforts de quelques pisciculteurs— dont nous reparlerons à propos des aquariums — et jetons un coup d'œil sur les curieux engins de Flamm. Ceux-ci sont destinés à la mer. Ce sont des hameçons qui, par un mécanisme très-simple, ou au moyen d’un petit contre-poids, viennent pincer le nez du poisson qui a mordu et se débat. La disposition est calculée de telle sorte que plus l’animal tire, plus la pointe extérieure s’enfonce et empêche qu’il ne puisse échapper. A la bonne heure, voilà un effort dans la voie du perfectionnement, et non les affreux et grossiers poissons de plomb à yeux d’émail (!) que l’on offre, à grands coups de réclame, comme le nec plus ultra des engins pour la pêche des grands bancs. Comme si la morue s’occupe des yeux d’émail de votre poisson?... Pauvre morue, la bête la plus vorace de la mer ! Elle qui avale tout, sans exception, du bois, du fer, une fiole à médecine, n’importe quoi, tout ce qui tombe à la mer!... 11 est vrai qu’elle n’est pas obligée de le digérer, la tâche serait quelquefois trop rude. Aussi la nature lui a-t-elle donné un moyen de se débarrasser de tous ces embarras gastriques : le poisson retourne son estomac. Puis le tour fait, l’appareil est de nouveau prêt à servir.... Et les yeux d’émail?... à quoi serviront-ils?...

Notre pauvre Exposition française est aussi maigrement représentée en ce qui touche à l’ostréiculture, celte Californie ouverte à nos portes et devant laquelle mes compatriotes s’obtinent à fermer les yeux. Et cependant, un jour viendra où les mieux avisés auront pris les bonnes places, et où les moutons de Panurge qui se précipiteront alors tous à la fois, ne trouveront plus qu’une maigre glane là où ils eussent pu rencontrer tous une abondante moisson !

Il est certain que la situation de nos huîtrières naturelles ne s’est pas améliorée depuis que l’on s’est aperçu, il y a quelques années, de leur complet épuisement. Pourquoi sont-elles arrivées à cet état? La demande est plus facile à faire que la réponse; cependant l’augmentation de la consommation, rendue plus importante par les chemins de fer, doit être comptée au nombre des causes principales de cette décadence. Ceci une fois bien constaté, que fallait-il faire? supprimer les chemins de fer ouïes consommateurs... pas possible! Il était plus simple de penser à augmenter la production des huîtres. C’est ce que l’on a fait en créant des huîtrières artificielles. Mais combien va plus lentement la reproduction — même artificielle — que la consommation accélérée à laquelle, tous, nous ne demandons pas mieux que de nous livrer ! Le mollusque bienfaisant qui disparaît en une seconde dans notre gosier toujours disposé à le recevoir, met au moins trois ans à croître dans une mer qui n’est pas toujours disposée à le laisser grandir en paix. Il est vrai que, si nous en mangeons à la suite l’une de l’autre, plusieurs douzaines, la nature en crée à la fois des millions de millions, des quantités incommensurables comme le sable de la mer ! Ah! si tout cela prospérait!...

Quand tout cela prospérera, l’huître sera commune et à bon marché; au lieu de demeurer un objet de luxe, elle entrera largement dans l’alimentation générale, comme elle y entre aux États-Unis où ce mollusque se rencontre avec une abondance dont nous ne jouirons pas, hélas! de sitôt. Là-bas, tout le monde mange des huîtres. On les épluche à la journée, par boisseaux. On en fait des soupes, des plats, des gâteaux... que sais-je? Chez nous on en fait un hors-d'œuvre, un extra.... A moins d’être millionnaire, dans quelques années, si l’on n’y avait mis bon ordre, il eût été impossible d’inviter dix amis à déguster des huîtres à discrétion.

Voici un fait qui ne remonte qu’à l’année dernière et qui démontre sur le vif, l’éclat de nos huîtrières naturelles. Les marins du brick le Léger, stationné dans la baie d’Arcachon pour la surveillance des huîtrières modèles de l’État, furent chargés de draguer attentivement et à fond un banc d’huîtres naturel d’une contenance d’une trentaines d’hectares, banc dont la fertilité fut naguère proverbiale. On se mit à l’œuvre, et l’on dragua fort longtemps pour y trouver sept huîtres dont les énormes coquilles blanches, usées, épaisses, indiquaient le grand âge et en même temps le manque absolu de reproduction.

Pendant ce temps, l’État faisait poursuivre, sur les bancs voisins, les expériences commencées, il y a quatre ans à peine. On a d’abord beaucoup douté du succès, on en a ri ensuite, on a crié, on a discuté.... Pendant ce temps, l’œuvre a été poursuivie avec persévérance, et maintenant le succès est venu! Je ne puis raconter ici tout ce qui a été fait— ce que je regrette, car on serait étonné de voir combien cela est simple — je ne dirai qu’en une ligne le résultat, c’est que, bon an mal an, une huîtrière bien tenue rapporte net de 7 à 8000 fr. par hectare.

Qu’est-ce que cela prouve? me dira-t-on, sinon que les huîtres sont chères et beaucoup au-dessus de leur valeur! D’accord, mais cela ressemble beaucoup, à la Californie dont j’ai parlé plus haut, et en face de cet exemple je suis heureux de constater que les pêcheurs delà baie, les simples cultivateurs-marins livrés à leurs ressources modestes, au travail de leurs bras, récoltent en ce moment, tous frais faits, quinze cents francs de revenu sur chaque hectare des huîtrières artificielles qu’ils établissent ! Une fois dans ce chemin, ils vont arriver vite à la fortune, et ils l’auront bien méritée.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée