Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Exposition du ministère de la guerre d’Autriche

Exposition du ministère de la guerre d’Autriche à l'exposition de Paris 1867

Lorsque vous quittez la Suisse, et qu’en vous dirigeant vers l’Allemagne du Sud vous traversez l’Autriche, votre regard découvre du haut de la plate-forme’, qui lui permet de s’abaisser sur les merveilles de l’industrie en ses enfantements,, des canons et des chariots de guerre, des machines de forme singulière, des poteaux chargés de signaux, des modèles de mille formes diverses et des appareils, qui semblent appelés à diriger l’électricité et à la rendre l’instrument docile de la volonté humaine.

Au milieu de l’activité bruyante de la grande galerie, le silence même de l’enceinte qui s’étend à vos pieds, vous étonne et, devant ces tableaux représentant des opérations étranges accomplies dans les profondeurs de la mer, mêlés à des instruments de combat, à des photographies de fortifications, à des cartes suspendues aux parois et à des objets auxquels on ne peut donner un nom, vous vous arrêtez surpris de ce spectacle singulier et vous vous demandez quels sont ces engins mystérieux.—Ils appartiennent à l’Exposition du ministère de la Guerre de l’Autriche. Les uns relèvent de l’Artillerie, les autres du Génie, mais presque tous méritent une attention particulière, car, entre toutes les expositions guerrières qui se pressent 'au Palais pacifique du Champ de Mars, l’Exposition autrichienne est sans contredit la plus intéressante. Dans aucune autre, l’application des sciences nouvelles à l’art de la guerre n’a été poussée aussi loin; elle témoigne à la fois de la grande instruction de ces corps savants, et de l’esprit essentiellement pratique qui dirige leurs travaux.

L’éminent officier, président de la commission militaire pour l’Exposition universelle, le baron d'Ebner, colonel du génie, dont le nom jouit en Europe d’une légitime autorité; a réuni et classé, avec beaucoup d’ordre et d’une manière des plus pittoresques, tous ces produits de la guerre, dont quelques-uns sont destinés, aux heures pacifiques, à devenir les puissants auxiliaires de l’industrie. L’instinct de la foule qui regarde curieuse et attentive, ne la trompe pas en lui faisant comprendre que la science et la volonté qui ont su rendre obéissante l’électricité, et la diriger soit isolément, soit par des effets multiples, de façon à enflammer la poudre dans le fond de la mer ou à soulever par un effort simultané les murailles des remparts,— doivent pouvoir changer le but de son action et dompter la matière avec la même puissance, pour réaliser les travaux que réclame sans cesse l’activité des sociétés modernes.

Faisons comme les visiteurs de la grande galerie, et après avoir jeté un coup d’œil rapide sur l’artillerie, arrêtons-nous à l'Exposition du génie, devant les appareils qu’elle renferme. — L’Exposition de l’artillerie est digne à coup sûr de l’arsenal de Vienne, ce grand établissement commencé en 1849 et achevé en 1356, qui renferme le musée d'artillerie, la fonderie des canons, l’atelier de forage, la manufacture d’armes, l’atelier des constructions des machines, les ateliers des affûts et des caissons, des selles et des attelages et, emploie trois mille ouvriers. Le canon de montagne, le canon de campagne de quatre, le canon en bronze de huit, le canon de munitions, les harnais d'attelage, le modèle si ingénieux des affûts de casemate, du général baron de Leuk, permettant de diriger le tir en tous sens, tout en réduisant l’ouverture de l’embrasure, les machines pour mesurer la force balistique et la force brisante des matières explosives, la tension des gaz dans les canons, celle qui éprouve les lames de sabre, ou les machines-outils du maître de première classe, Borofka, tous ont un mérite incontestable : mais le progrès, le côté par lequel l’Exposition militaire autrichienne se distingue de toutes les autres expositions, se trouve dans l’installation du génie, et en particulier dans l’application raisonnée de l’électricité à différentes nécessités de la guerre, et dans les procédés divers très-ingénieux et très-pratiques que le colonel d'Ebner a su trouver pour assurer son emploi efficace.

Une élégante voiture renferme la station ambulante de la télégraphie : on lui reproche d’être trop lourde ; et le plus souvent les appareils sont placés dans le premier abri venu, transformé en bureau. Mais les instruments pour établir la ligne télégraphique elle-même, simples et commodes, et la charrette mécanique pour manœuvrer le fil présentent de grandes facilités. — Le télégraphe magnéto-électrique, employé pour unir le centre des’ grandes places de guerre avec les forts détachés, et l’appareil beaucoup plus modeste de la télégraphie-optique de guerre, remarqua-* le par la modicité de son prix et la simplicité de sa manœuvre, méritent l’attention. Trois signaux élémentaires, donnés pendant e jour par trois disques, et pendant la nuit par trois lampes plus ou moins puissantes, selon la portée que l’on veut obtenir, forment l’alphabet de ce télégraphe qu’un chariot, attelé de quatre chevaux, transporte facilement tous lieux. — Tout auprès se trouve l’appareil électrique pour enflammer les mines ordinaires ou les mines sous-marines : trois tableaux, assemblés comme les feuilles d’un paravent, représentent, dans les différents moments de l’immersion les mines sous-marines ou torpilles, cylindres flottants remplis de poudre, maintenus à une certaine distance de la surface par une chaîne de fer fixée à une attache d’un modèle particulier et descendue au fond de la mer. Ces torpilles sont bien plus redoutables qu’un écueil ou un bas-fond pour le navire. Au moindre contact de l’un des tampons entourant le cylindre, le choc mettra l’amorce en communication avec le courant électrique, et en faisant jaillir l’étincelle, enflammera la poudre enfermée dans le cylindre intérieur, qui, en éclatant, brisera les murailles du bâtiment.

Deux appareils différents sont exposés; l’un fut employé en 1859 par le colonel d’Ebner pour la défense de Venise, le second, modèle perfectionné et rendu plus maniable par ce savant officier, fut immergé par ses soins pendant la guerre de 1866. Les deux systèmes reposent sur la communication de l’amorce avec la batterie électrique établie sur la côte; mais, ils diffèrent essentiellement dans la manière d’opérer, si l’on peut employer cette expression. — Le système de 1859 consistait dans une mine sous-marine agissant à volonté, mais entraînant par conséquent, puisqu’on l’enflammait directement au moyen de l’étincelle électrique, de la part de l’observateur, chargé de la transmettre, l’obligation de connaître le moment précis de l’arrivée du vaisseau dans la sphère d’action de la torpille; et bien que ce problème ait été résolu à l’aide du toposcope de l’archiduc Léopold d’Autriche, inspecteur général du génie et d’autres instruments électriques fort ingénieux, ce système exigeait cependant des observatoires construits à l’avance et des observateurs très-exercés. Il présentait donc des inconvénients sérieux pour la protection d’une côte très-étendue que l’on devait mettre rapidement en état de défense. On y a obvié par des mines sous-marines ou torpilles à action spontanée, dans lesquelles le choc même du navire produit l’inflammation sans que l’observateur ait à déterminer si le bâtiment est exactement dans la sphère d’action de la mine. Il n’a qu’à reconnaître d'avance si les bâtiments en vue sont amis ou ennemis pour mettre ses torpilles en communication avec le courant, et les tenir prêtes à recevoir l’étincelle que le mécanisme, mis en mouvement par l’impulsion du vaisseau, fera éclater tout en restant maître de l’enflammer à volonté, si une circonstance quelconque le rendait opportun. Dans ce système, en effet, la torpille peut toujours être rendue inoffensive, ou être tenue prête à agir sous un effort extérieur ou éclater par la volonté même de l’observateur: mais pour qu’elle soit maintenue dans ces conditions, il faut nécessairement un appareil électrique d’une force constante, prêt jour et nuit à donner le feu. L’emploi d’une pile spéciale munie d’une bobine, rend cette action constante, certaine, et les dispositions de l’appareil, qui assure l'arrivée du courant électrique à toutes les torpilles de la ligne, et permet de reconnaître si l’isolement de chacune d’elles est suffisant et quelles sont celles qui ont fait explosion, afin de couper immédiatement le fil de communication qui sans cela affaiblirait d’une manière sensible l’énergie du courant électrique, doivent être étudiées d’une manière toute particulière par les hommes spéciaux.

Mais dans cet ensemble de travaux, le point le plus digne d’intérêt et la base même de tout le système, ce sont les amorces électriques inventées par le colonel d’Ebner. Elles sont, en effet, d’une sensibilité telle, qu’elles prennent feu même au moyen de courants d’une tension extrêmement faible. Cette sensibilité dépend : 1° du degré d’inflammabilité et de conductibilité delà charge; 2° de la petitesse de la fente que le courant électrique doit traverser sous forme d’étincelle. — Un mélange composé de parties égales de sulfure d’antimoine et de chlorate de potasse auxquelles on ajoute un peu de plombagine, donne le premier résultat, et des moyens mécaniques simples et ingénieux que des photographies font suivre dans toutes les phases de l’opération, permettent d’assurer l’invariabilité si importante de la distance des deux fils entre lesquels jaillit l’étincelle, et de régler la conductibilité de la charge de manière à obtenir une inflammabilité très-grande.

Avec ces amorces, èt, c’est en cela surtout que les préparations du colonel d’Ebner sont appelées à rendre de grands services à l’industrie, l’inflammation régulière et simultanée des mines, quelle qu’en soit la quantité, est complètement assurée, soit que l’on emploie les machines électriques à frottement qui permettent, grâce à la haute tension de leur courant, de mettre le feu à un grand nombre de mines placées dans le même circuit électrique, mais qui exigent des opérateurs habiles quand on veut obtenir leurs plus grands effets, soit que l’on ait recours aux machines magnéto-électriques d’un nouveau modèle, du mécanicien Markus, qui peuvent mettre le feu simultanément à quinze amorces disposées dans le même circuit, et qui, n’étant pas accessibles à l’humidité et n’exigeant que peu de soins, sont mieux appropriées aux besoins de la guerre on à certains travaux de chemins de fer ou de terrassements.

Toutefois avec cet esprit éminemment pratique qui le distingue, et c’est là un rare mérite dans un homme de guerre, le colonel d'Ebner, voulant obvier aux inconvénients que pouvaient présenter, par l’humidité, les machines à frottement, et à la nécessite de maintenir constamment les différentes parties de l’appareil en parfait état, tout en utilisant les avantages que présente cette sorte d’appareil, a construit en outre de la machine d’un très-petit modèle qui se porte sur le dos comme un sac et fait partie de l’armement du génie autrichien, un appareil où l’électricité est produite par le frottement d’un cylindre en caoutchouc durci contré des coussins en fourrure. Le condensateur est en caoutchouc et l’ensemble est fermé hermétiquement dans un cylindre de tôle, qui le met à l’abri de toute humidité.

Le cadre trop restreint qui nous est imposé, oblige à omettre bien des choses curieuses, bien des explications presque indispensables : cependant je tiens à mentionner l’appareil pour résoudre graphiquement les équateurs à une inconnue d’un degré quelconque, construit par le capitaine du génie Lill, et l’appareil pantographique du même officier. Tout auprès se trouvent les belles cartes envoyées comme spécimens par l’Institut géographique militaire de Vienne, et un modèle de la frégate cuirassée Archiduc Ferdinand Maximilien. Notre dessin reproduit ce bâtiment qui portait le pavillon du contre amiral Teghetoff à la bataille de Lissa, où il a coulé, d’un coup d’éperon dans le flanc, le vaisseau le Roi d'Italie. Deux minutes ont suffi pour engloutir ce magnifique navire, qui a disparu, comme s’il eût été foudroyé par une des torpilles du colonel Ebner. — Et qui sait, avec toutes ces inventions nouvelles, si pendant la prochaine guerre, et c’es; une prévision que chaque peuple ou du moins ceux qui agissent en leur nom semblent avoir à l’Exposition universelle de 1867, nous ne verrons pas des canots-torpilles se lance: durant la nuit contre les bâtiments les plus robustes, et les faire disparaître en quelques secondes ? — L’avenir en effet appartient a l’électricité, et, dans dix ans peut-être, cette force encore inconnue, complètement dompté par l’homme, laissera bien loin derrière elle la vapeur qui règne maintenant en souveraine maîtresse. L’homme seul ne change pas, si ses forces restent les mêmes pour suffire au labeur incessant auquel la civilisation condamne son corps et sa pensée. Il est grand temps que nos savants se rendent maîtres du fluide mystérieux qui remplit l’univers, pour venir en aide à leur semblable, et lui donner je ne sais quelle infusion du tout-puissant combinateur, qui rende à la fin du jour l’élasticité à son esprit épuisé par le labeur quotidien.

Ce moment heureux est loin de nous -cherchons à nous consoler par les merveilles que l’on rencontre à chaque pas dans cette fête de l’intelligence et de la matière, qui se donne chaque jour au Champ de Mars ; et, parmi les belles et curieuses choses que vous devez visiter dans ce palais sans rival, n’oubliez pas l’Exposition militaire autrichienne.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée