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États pontificaux - Catacombes de Rome


États pontificaux - Catacombes de Rome à l'exposition de Paris 1867

Qui donc a pu avoir la malencontreuse idée de planter sur une construction, dont l’ensemble révèle si nettement la nature et le caractère, le grossier écriteau où s’étale la double inscription que nous reproduisons en tête de cet article?

L’architecte doit être innocent du fait. Son œuvre s’explique trop bien par elle-même pour qu’il ait cru nécessaire d’y attacher cette ridicule enseigne.
Aurait-on craint que quelques visiteurs ne s’y trompassent, et ne prissent cette construction pour une de ces caves des bords de la Loire, taillées à mi-côte, au flanc du rocher, et généralement connues comme des vide-bouteilles?

Ici , la confusion n’était pas possible. L’œuvre exposée pouvait donc se passer d’étiquette ; elle reproduit avec une trop saisissante vérité le morne et lugubre aspect d’une hypogée funéraire pour que personne puisse s’y tromper.

Ne dirait-on pas en effet une portion détachée des Catacombes, transportée, violemment et d’un seul bloc, de la campagne romaine dans notre Champ de Mars?
La roche dans laquelle cette crypte semble avoir été taillée, accuse par la disposition de ses couches la nature même de sa masse calcaire ; des pans de rochers, inégalement rongés par le temps et l’humidité, en figurent la façade funèbre, et deux portes étroites et basses, mais tout à fait différentes de forme, représentent très-exactement les entrées qui donnent accès à la sombre cité des morts.

C’est un véritable travail d’exhumation, exécuté par l’architecte, non pas seulement avec le goût et le sentiment d’un artiste, mais surtout avec la conscience d’un antiquaire.

Tous ceux qui pénétreront dans ces voies étroites, sous cette voûte écrasée, se demanderont sans doute, s’ils se souviennent de l’épisode dont l’abbé Delille a orné un de ses poèmes, comment son jeune amant des arts, après avoir fait cinquante pas dans ces corridors sombres, qui tous se suivent et se ressemblent, n’a pas immédiatement rebrousse chemin, au lieu de s’exposer à perdre son fil, et à se brûler maladroitement les doigts au feu mourant de son flambeau.

On conçoit très-bien qu’on s’égare dans des lieux dont les aspects changent à chaque instant, quand la curiosité est tenue en éveil et excitée par la variété des sites, par les accidents de terrain ou de lumière, enfin par le charme de l’imprévu; mais qu’on s’aventure étourdiment, au risque de s’y perdre, dans un dédale de voies étranglées entre deux murailles de rochers humides, dans des corridors qui s’allongent et s’entre-croisent dans une direction uniforme et se succèdent d’intervalle en intervalle, pour se reproduire sur un plan constamment symétrique , voilà certainement ce qu’il est difficile de comprendre.

Les catacombes de Delille ne sont donc qu'une description de pure fantaisie comme s’en sont tant de fois permis les poètes les moins fantaisistes; elles ne ressemblent par aucun côté aux vraies catacombes qu’on nous a très-heureusement et très-fidèlement restituées , et que connaîtront désormais les innombrables visiteurs de l’Exposition universelle.

Nous avons en effet sous les yeux, comme un échantillon taillé en plein drap, une fraction d’un des étages de ces voies souterraines à l’ombre desquelles les premiers chrétiens se réfugiaient pour échapper aux persécutions et au martyre.

Mais qui a creusé ces cryptes immenses qui. au dire de quelques-uns, s’étendent de Rome jusqu’à Ostie, et qu’on n’a pu explorer et étudier encore que dans un développement de cinq kilomètres ?

Sont-ce les chrétiens?

Quoique certains archéologues le prétendent et l’affirment, il est impossible d’admettre un pareil fait.

Les fouilles qu’a nécessitées l’exécution de ce gigantesque travail souterrain, n’ont pu s’opérer tans l’extraction d’immenses déblais dont les dépôts eussent promptement attiré l’attention de la police des empereurs, et une telle œuvre aurait été certainement presque aussitôt interrompue qu’entreprise.
Ce qui est vraisemblable et même évident, c’est que les chrétiens, constamment en quête d’un refuge sûr, dans un temps où ils étaient traqués comme des bêtes fauves, ont fini par découvrir d’anciennes carrières d’où les Romains avaient jadis tiré les matériaux qui avaient servi à leurs premières constructions, et que ces carrières depuis longtemps abandonnées et â peu près oubliées, leur ont offert un asile où ils ont pu pendant un certain temps échapper à la poursuite de leurs bourreaux.

Mais ce qui est hors de doute, c’est que les excavations faites dans les flancs de la roche, ou pour mieux dire, les innombrables cellules horizontalement creusées de chaque côté de ces voies souterraines, sont l’œuvre des chrétiens.

Ce travail n'exigeant l’extraction que d’une très-petite partie de la roche, il était facile d’en répandre les déblais sur le sol même des catacombes, et de s‘en débarrasser sans être obligé de les transporter au dehors.

Il avait été déjà versé tant de sang chrétien, et la religion nouvelle avait été confessée par un si grand nombre de glorieux martyrs, qu’on jugeait inutile de livrer, par une imprudence, de nouvelles victimes à l’aveugle rage des persécuteurs.

Le paganisme alors était tombé dans un mépris général ; nul ne croyait plus à l’Olympe ni à ses dieux ; mais, cette religion commode autorisant tous les excès et tous les désordres que le nouveau culte défendait et condamnait, on avait intérêt à la maintenir.

Les persécutions furent donc l’effet d’une réaction sociale, d’un essai de restauration religieuse, et elles furent à Rome ce qu’elles sont partout dans les temps de réaction et aux époques tourmentées de restauration impossible, violentes, cruelles et implacables.

Quiconque était soupçonné d’être en communion avec les chrétiens se voyait aussitôt dénoncé. Pour échapper aux bourreaux, on n’avait qu’un refuge, les catacombes ; et comme tous les adeptes en connaissaient les issues, les sombres sinuosités et les dispositions intérieures, il leur était facile d’y échapper aux poursuites les plus actives et les plus acharnées.

Quand les païens n’avaient pu assouvir leur haine, et que la victime dé-ignée leur échappait, ils s’en vengeaient par l’insulte; ils jetaient aux chrétiens les épithètes les plus méprisantes; ils les traitaient de gens tenebrosa et lucifugax, —: gent ténébreuse et qui fuit la lumière, — sans se douter que bientôt du fond des ténèbres où les chrétiens abritaient leur foi, allait sortir une église qui devait illuminer le monde.

Les catacombes ne pouvaient paraître qu’un asile affreux à tous ceux dont le cœur était fermé aux doctrines du spiritualisme chrétien; il fallait croire, et être animé de l’ardente espérance d’une immortalité glorieuse, pour consentir à y vivre, car saint Jérôme, qui visita ces hypogées dans un temps où l’Église était déjà reconnue et respectée, et lorsque depuis longtemps la piété des fidèles en avait décoré les [sombres avenues, nous en dépeint ainsi l’horreur :
« J’ai souvent visité, dit-il, ces cavités « souterraines dont les murs, à droite et à « gauche, sont remplis de corps enterrés: tout y est si obscur, qu’il semble, en y descendant, que cette prophétie s’accomplit : Ils descendent tout vivants dans des sépulcres. L’horreur de ces ténèbres est rarement modérée par la lumière du ciel, qui d’en bas « semble plutôt se communiquer par une petite crevasse que par une ouverture souterraine dont on ne peut se rapprocher que « pas à pas. On est environné dans ces cavernes d’une nuit obscure et l’on pourrait leur appliquer ces paroles de Virgile: «Par-« tout l’horreur et le silence jettent l’épouvante dans les âmes. »

Horror ubique animos, simul ipsa silentia terrent.

N’est-ce donc pas une exacte réduction des catacombes vues par saint Jérôme que l’architecte a placée sous nos yeux ?

Toutefois en louant sincèrement l’œuvre de l’architecte, nous devons exprimer un regret, c’est que l’espace et le temps peut-être lui aient manqué, et qu’il ne lui ait pas été possible d’ajouter à sa construction quelques accessoires qui eussent rendu plus parfaite encore la ressemblance de la copie avec le modèle.

Nous ne lui reprochons pas assurément d’avoir laissé à nu, sans inscriptions et sans figures symboliques, les cadres qui marquent la place et l’entrée des tombes : la plupart des inscriptions et toutes les peintures étant postérieures aux siècles des persécutions, il a bien fait de n’appliquer à ses murailles ni le navire, image de l'Église, ni l’ancre, image de l’espérance chrétienne, ni le poisson, qui en désignant Jésus-Christ, symbolisait aussi les âmes tirées de la mer de perdition.

Ce que nous regrettons vivement, c’est qu’il n’ait pas ajouté à sa construction une large salle carrée, comme celles qu’on rencontre de distance en distance dans les catacombes, et qui seraient aux chrétiens d’oratoires et de lieux de réunion et d’assemblée; c’est enfin que dans ce Champ de Mars si profondément effondré dans toutes ses parties, il n’ait pas trouvé moyen de pratiquer un sous-sol, et ne nous ait pas montré, grâce à une substruction facile à exécuter, comment s’étagent, s’agencent et se relient les catacombes entre elles.

L’œuvre alors eût certainement été plus complète. Mais telle qu'elle est, disons-le, elle a un caractère qui la distingue de toutes les constructions qui l’entourent. 11 n’en est pas qui soient l’objet d’une plus sérieuse attention, où l’on pénètre avec plus ' de curiosité et de recueillement et qui doivent laisser un plus durable souvenir dans l’esprit des visiteurs.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée