Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Beaux-arts de Suisse

Beaux-arts de Suisse à l'exposition de Paris 1867

La réalité donne parfois de si cruels démentis aux théories et aux systèmes, qu’il y aurait quelque imprudence à les accepter absolument, sans contrôle et sans réserve, comme il y aurait témérité à les nier complètement. Certains philosophes et économistes ont voulu établir une relation directe entre l’état politique d’un peuple et l’élévation du niveau artistique. Faisant assez bon marché de l’histoire, ils ont vu dans la démocratie le gouvernement le plus favorable au développement de tous les arts. Certes, la théorie est séduisante, et « la Liberté protégeant les Arts, » sujet allégorique, serait un thème tout indiqué pour un concours académique. Mais est-il bien vrai que l’influence de la liberté se manifeste d’une façon aussi favorable? Est-il bien vrai que les grandes époques artistiques correspondent aux époques de liberté, d’indépendance, dégainé? Hélas ! ce n’est pas ce que dit l’histoire. Et sans vouloir entrer dans de trop longues considérations, quels peuples devraient marcher à la tête du mouvement artistique moderne? N’est-ce pas les Américains, les Anglais, les Suisses? Or il faut avouer que loin de tenir le premier rang, ces trois nations marchent bien loin derrière la France, la Suède, l'Italie, etc... Et qu’on ne m’objecte pas que la grande supériorité de l’exposition de sculpture italienne vient contredire ce que j’avance. Si l’Italie est libre aujourd'hui, n’est ce pas sous le protectorat autrichien, sous le gouvernement des ducs de Modène, de Parme, etc., sous celui du roi de Naples que se sont formés les sculpteurs qui ont exposé cette année le Napoléon mourant, ou le Sommeil de l'Innocence? Non, il faut reconnaître que les arts ne trouvent la protection large, efficace qui est nécessaire à leur développement, à leur existence même, que sous les gouvernements absolus. La démocratie met peut-être trop haut certains intérêts, l’industrie, le commerce, les finances pour donner à la peinture, à la musique, aux lettres, à la statuaire la place et le rang qu’elles doivent occuper. Quelles sont les époques mémorables de l’art? Celles où un souverain puissant, absolu, un François Ier, un Léon X, honorant l’art et les artistes, leur accordait dans l’État la première place.

Les mœuis, plus que les. principes politiques, marquent leur empreinte sur les productions de l’art. Ainsi, tandis que la corruption élégante de la régence, du règne de Louis XV, avait donné naissance aux terres cuites de Clodion, aux bergers de Watteau, de Lancret, de Boucher, aux mignardises rimées de Dorât et de Gentil-Bernard, l’imitation des mœurs républicaines de Rome inspirait les toiles sévères de David et de son école. Et, pour terminer, rappellerai-je que dans l’organisation de sa république, Platon rejetait les artistes, les hommes d’imagination ? N’était-ce pas affirmer que l’art, source de plaisirs et de jouissances intellectue les, n’a pas droit de cité dans une société toute préoccupée d’intérêts matériels?

L’exposition des beaux-arts de Suisse donne raison à ce que j’avançais plus haut. Sur cette terre classique de la liberté, toutes les manifestations, toutes ces productions de l’art ne devraient-elles pas refléter ce sentiment de grandeur, de force, de puissance qui doit animer l’homme indépendant et qu’il porte dans tous les actes de sa vie? Et s’il en doit être ainsi, retrouverons-nous dans les œuvres de la Suisse ce sentiment qui se traduit en art par le choix des sujets, la vigueur de l’exécution, l’expression des physionomies?

La sculpture est représentée au Champ de Mars par MM. Caroni, Imhoff, Menn, Soma-jini, Ch. Topfer.

M. Emmanuel Caroni a donné trois marbres, le premier, l'Amour vainqueur de la Force révèle chez son auteur l’étude et l’assimilation des procédés de l’École du dix-huitième siècle, la grâce et la délicatesse des formes remplaçant l’anatomie et la vérité. L’Amour est modelé avec une grande finesse. Bien que le dessin ne soit pas toujours correct, bien que les proportions ne soient pas toujours exactes, — la jambe gauche, par exemple, est d’une longueur démesurée, — l’ensemble est gracieux, l’attitude est bonne. L’Amour est assis.sur un lion qui lui lèche les pieds. La pose est naturelle, sans efforts. Quant au lion, malgré le livret qui m’affirme qu’il est en marbre, il m’a fait tout l’effet d’un lion en carton. — Je préfère Ophélie, un marbre de grandeur naturelle. Elle est debout, la tête inclinée, et toute son attitude, l’alanguissement du corps indiquent une profonde rêverie. Ici, le dessin est plus correct. Les lignes restent toujours gracieuses, et je ne ferai qu’un reproche à ce marbre, c’est l’absence complète d’expression dans la figure. Alors que le corps est parlant, le visage' est muet. — L'Esclave au marché réunit les mêmes qualités, les mêmes défauts. Gracieusement accroupie, les bras enchaînés, elle attend celui dont va dépendre sa destinée. Mais le visage ne reflète aucun des sentiments qui doivent l’animer. Qu’éprouve-t-elle? Est-ce l’inquiétude, l’anxiété que doit faire naître une telle attente? Est-ce la joie de quitter un maître abhorré? Est-ce l’insouciance de l’esclave à qui tout est indifférent? Le visage n’exprime rien. Ici encore, il faut admirer le côté plastique, la grâce physique, l’élégance des formes et des contours. Mais où est la vie, l’intelligence, le rayonnement divin? Je ne le vois pas. M. Caroni est un sculpteur, ce n’est pas un poète. J’ajouterai qu’il représente dans cette exposition l’École matérialiste.

M. Imhoff, d’Uri, expose une Rébecca, en marbre, qui lui a été commandée par le musée de Râle. Cette statue sera-t-elle bien à sa place dans une galerie qui jouit d’une juste célébrité? L’attitude, la pose de Rébecca sont froides, sans grâces, sans naturel. Son bras gauche, replié à mi-corps, laisse pendre la main dans le vide. La main droite soutient l’urne traditionnelle. II y a dans tous ces mouvements une gêne que ne rachètent ni l’expression de la tête, ni l’élégance des draperies. — Le Jésus-Christ enseignant au Temple, du même artiste, n’est pas meilleur. Trop grand pour l'âge de la figure, il semble en proie à ce malaise, à cette demi-souffrance des enfants qui ont grandi trop rapidement.

Je n’aime pas non plus les Baigneuses surprises de M. Somajini du Tessin. L’une est agenouillée dans l’attitude de la terreur. L’autre courbée s’appuie sur sa compagne. Toutes deux semblent voir dans le lointain un effroyable danger qui s’approche. Je me plaignais tout à l’heure du peu d’expression que les sculpteurs avaient donné à leurs statues. Ici je trouve une exagération dans le sentiment exprimé. Ce n’est pas, en effet, un indiscret que les baigneuses ont aperçu. Car leur visage et leurs gestes expriment plus de terreur que de pudeur effarouchée. Enfin, la baigneuse qui s’appuie sur sa compagne semble au moins sa grand’mère. Est-ce l’épouvante qui l’a vieillie subitement ? Le livret n’en dit malheureusement rien.

M. Menn nous offre un buste d’Émile Chevé qui, sans atteindre à la perfection, a le très-grand mérite de rappeler très-exactement les traits de l’éminent novateur.
Il faut joindre à ces œuvres, quelques médaillons en bronze ou en plâtre de peu d’importance.

La peinture à l’huile est représentée par 1 12 toiles, assez médiocres pour la plupart . et qui appartiennent en général au Paysage.

L’histoire et ce qu’on nomme la grande peinture religion, antiquité), etc., comptent à peine sept ou huit tableaux. La Duchesse Glocester, de M. Weckesser, dont la composition est embarrassée et dont la couleur est faible. — Roméo et Julie au village, de M. Stuckelberg; les deux enfants'(douze et treize ans) descendent un sentier en se tenant la main. Rien de plus joli, de plus gracieux, de plus doux que la tête de la jeune fille ; Roméo a dans le regard une vivacité, une animation bien en rapport avec son attitude. Le charme que M. Stuckelberg a su mettre dans ces deux personnages révèle un remarquable peintre de portraits. Mais pourquoi faut-il que les deux enfants soient collés au rocher, au chemin qu’ils suivent? Ce défaut de perspective que nous retrouverons chez beaucoup de paysagistes suissés, gâte l’effet de ce tableau qui renferme de ravissants détails.

Les tableaux de genre ne leur sont guère supérieurs. M. Landerer, de Bâle, expose la Noce du dernier des Ramstein qu’on peut prendre au premier coup d’œil, et même au second, pour une bonne lithographie coloriée. L'assemblée religieuse dans une forêt des Alpes Suisses, de feu Adrien Kuukler, vise à l’effet sans y arriver. Le soleil couchant prenant les personnages en écharpe éparpille des rayons, des paillettes, sur les visages et sur les parties brillantes des costumes. Cette recherche d’un effet momentané fatigue le regard plus qu’elle ne le charme. Je passe sous silence le Départ du cortège d’une noce Valaque de M. Jacot, qui a trouvé bon de faire voyager ses personnages sur des chevaux de bois peint. — Le nouveau-né de M. Anker, d’A-net, est un des succès du salon Suisse. En vaut-il beaucoup mieux ? Non, mais c’est un de ces braves tableaux bourgeois, propres, convenables, consciencieusement peints, où rien ne vient heurter par trop d’éclat ou trop d’audace le goût du public. Je le répète, c’est un des succès de ce salon. Et ce n’est pas un éloge. — Les lutteurs Suisses de M. Bachelin sont plus vigoureux. Il y a un certain mouvement dans cette toile. Les paysans qui entourent les lutteurs ne sont pas mal groupés, mais, toujours le même défaut, pas de perspective. Le fond tombe sur les premiers plans. — Le tableau de M. Vantier : Courtier et paysans, rappelle la manière de Téniers. Le dessin est facile, la composition intelligente, la couleur sobre. C est en somme une assez bonne toile. Je remarque les mêmes qualités dans un autre tableau du même artiste : La Traversée. Une famille transporte à travers le lac de Brienz le cercueil d’un enfant qui vient de mourir. Les attitudes, forcément un peu semblables, sont simples, les figures sont expressives, et ce tableau laisse une impression de mélancolie. Je n’aime pas le lac dont les lames rappellent un peu trop, parleur régularité, les solives d’un parquet. — M. Zuber-Buhler a emprunté au Juif-Errant le sujet de sa toile, la reine Bacchanale. Il a rendu avec beaucoup d’entrain et de verve la scène du cortège. Je ne veux pas oublier les Femmes de Peggli, de M. Ma-riani. Une femme étend du linge, tandis que sa compagne s’appuie sur un canon. Dans l’affût, vont et viennent des poules, des coqs, etc. — Le sujet est assez bizarre. Mais la femme appuyée est dessinée avec beaucoup de talent. Les divers plans sont bien étagés, la couleur est bonne ; en résumé, cette singulière toile est une des meilleures du salon Suisse.

Les portraits sont rares au salon Suisse. Quand j’aurai cité celui d’Émile Chevé, par M. Poggi, de Genève, portrait dont le dessin est un peu mou, mais qui rappelle le buste de M. Menn, — celui de Mme B.. . par M. Henri Berthoud, toile tout à fait inférieure aux autres œuvres de cet artiste, il ne me restera qu’à passer en revue le paysage.

Dans ce genre, la Suisse fait oublier les médiocrités que j’ai signalées plus haut, non pas que ses paysages soient des chefs-d’œuvre. Mais parmi les 60 ou 80 toiles qu'elle expose, il en est plusieurs remarquables et où se trouvent un amour très-vif de la nature, un sentiment net et sûr des effets, cette intelligence, cette compréhension des grands spectacles, que le touriste rencontre à chaque pas dans les Alpes Suisses. La conformation même de cette pittoresque contrée développe de bonne heure chez les artistes un penchant pour les beautés naturelles. Tout site est un tableau, toute échappée est un paysage. Une gorge, un plateau, une cascade, une forêt dominant un vallon, un ruisseau serpentant au bas d’une colline, des coteaux verts succédant à d’arides et majestueuses montagnes, voilà ce qui frappe à toute heure les regards de l’enfant. Et quelle variété d’aspect, le lever, le coucher du soleil, les saisons ne donnent-ils pas à ces sites tout posés et qui semblent n’attendre que le pinceau du peintre ! — Est ce à dire que tous les paysages du salon Suisse sont bons ? Non pas. Mais, d’abord,' ils sont fort nombreux, de plus, la proportion des bons sur les mauvais est relativement considérable. Aussi ne puis-je citer que les meilleurs.

En tête je placerai les Bergamasques gardant leurs troupeaux au bord de la Bernina, de M. Albert de Meuron. Les bestiaux paissent épars, tandis que, réunis à l’ombre, les bergers sont groupés, attendant le soir. Autour d’eux s’étend un paysage qui s’élève jusqu’à l’horizon. Au fond, et bien loin, dans un nuage bleuâtre, on aperçoit les coteaux que va rejoindre la colline. Les plans sont naturellement étagés, la lumière bien distribuée permet de suivre les sinuosités du terrain ; l’air circule à loisir et il semble que l’on respire à pleins poumons dans ce paysage. M. de Meuron a exposé six paysages, et dans tous, je retrouve une qualité trop rare chez les paysagistes, le sentiment de la perspective. Un matin sur le haut des Alpes, de M. Veillon, se distingue par cette largeur des horizons que je viens de constater chez M. de Meuron. La chute du Beichenbach, de M. Jacottet est d’un aspect très-saisissant.
Une immense roche noire, qui baigne ses pieds dans une écume bouillonnante, le tout peint avec beaucoup de largeur. Au fond, le ciel, sur lequel se découpe la montagne, fait ressortir par des tons clairs, cette grande masse noire qui verse des torrents d’écume. J’aime la Cascade du Giessbach, de M. François Diday. La couleur est très-vive, sans être violente, le dessin est ferme, vigoureux ; on sent une main habile, sure de ses effets, obéissant à une imagination vive et enthousiaste. U Intérieur de forêt, de M. Duval, vise un peu à l’effet. Mais il y a des détails charmants. Un peu trop de crudité dans la couleur est racheté par un dessin facile et gracieux. L'Entrée de la vallée de Lauterbrunnen, de M. Karl Girardet, appartient à M. Émile Péreire. Je ne saurais que faire compliment au célèbre financier d’avoir placé cette jolie toile dans sa galerie. L’empereur a donné au musée de Lille une toile de M. Castan, intitulée: Une soirée d'octobre. Ce paysage n’est pas sans mérite. La couleur bien que modérée, n’est pas sans éclat, et les premiers plans sont très-réussis, mais l’horizon est empâté, et le fond est habilement escamoté par une forêt dont je ne m’explique pas très-bien la position.

Citons encore, l'Approche du soir, de M.Baudit, A la mort, deM. Berthoud. Le chasseur tient une des victimes de la chaise et la montre aux chiens* qui s’élancent vers elle en aboyant. Un soleil couchant éclaire la scène et produit un heureux effet. — Mais comment, à côté de ce paysage qui n’est pas sans mérite, M. Berthoud expose-t-il l'Effet du matin et le sommet de la Jungfrau qui ne laissent même pas soupçonner que leur auteur puisse être jamais un paysagiste ? Je termine cette nomenclature des paysagistes parla Première neige d automne dans la montagne, deM. Humbert, de Genève. Cette toile peut lutter sans crainte avec celle de MM. Jacottet, Diday et de Meuron dont j’ai parlé tout à l’heure. La science des effets n’est pas donnée à tout le monde, et M. Humbert qui la possède, s’en sert avec beaucoup d’habileté. Un beau soleil d’automne éclaire cette première neige d’octobre qui vient annoncer l’hiver, et donner sa note dans cette grande harmonie des couleurs qui donne un caractère si saisissant aux paysages d’automne.

Il me reste à parler des pastels, des aquarelles et des gravures.

Il y a, dans ces genres divers, quelques œuvres réussies. Je citerai le portrait de l'Evêque d'Hébron, pastel, par Mlle Louise Revon, la Petite mendiante, de Mlle Anna Collignon, qui rappelle une jolie statuette de l’exposition italienne, la Cascade de Reichenbach, une jolie aquarelle de feu Juillerat. Mais je m’arrêterai devant les gravures de MM. Paul et Édouard Girardet, qui reproduisent divers tableaux de Knauss, de Vernet et de Dela-roche (entre autres la Vierge en contemplation devant la couronne d'épines), devant celles aussi de MM. Mertz et Weder, de Bâle.

De mon voyage à travers cette exposition qui ne compte pas moins de 211 œuvres, j’emporte cette impression, que la Suisse n’a subi qu’une influence, celle de la nature même, de la nature physique, de ses glaciers, de ses vallons. Si l’état démocratique, en effet, avait eu la moindre action sur le mouvement des arts, l’Exposition ne donnerait-elle pas quelques tableaux d’histoire? Sans la comparer aux grandes nations, cette république a un glorieux passé. Directement, ou indirectement, elle a pris- longtemps une part active aux événements qui ont agité l’Europe. Eh bien, la Suisse n’apporte qu’un tableau d’histoire, c’est une scène empruntée àShakespeare, qu’une statue quasi- historique, c’est un personnage de Shakespeare. Voit-on là ce souffle libéral, qui, animant toutes les âmes, dirigeant, tous les esprits, se manifeste dans tous les actes, dans toutes les productions, dans toutes les œuvres? Et ne serait-on pas amené à conclure que si la démocratie féconde et développe la force, l’énergie, les sentiments généreux, le patriotisme, elle est, sans influence sur l’art et sur l’imagination?

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée