Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Beaux-arts en Belgique (Suite)

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FLORENT WILLEMS.
L'éducation de Charles-Quint, de M. Ham-man, a, nous l'avons dit, la valeur d’une excellente page d’histoire.

Ces personnages choisis et groupés avec un art savant montrent, à qui sait les voir et les reconnaître, jusqu’aux secrets ressorts de leur caractère et de leur conduite, de leurs ambitions présentes et futures.

Mais, à un ou deux ans près, l’observateur hésite sur la date précise où Charles-Quint enfant a reçu les leçons d’Érasme, et, en apprenant que l'action se passe, comme on dit au théâtre, vers l’an 1511, à Bruxelles, nous nous sommes souvenu que ce n’est point Jeanne la folle, qui présidait à l'éducation du jeune Charles, mais bien Marguerite d’Autriche, qui était alors gouvernante des Pays-Bas.

Jeanne , depuis longtemps , était séparée de son fils.

Après cette rectification nécessaire, nous allons reprendre notre promenade à travers la double galerie des tableaux que la Belgique nous a envoyés.

Il y a, en Belgique, chez les peintres de la nouvelle école, un goût déterminé pour ce que j’appellerai la peinture parisienne. La peinture parisienne, au sens où je l’entends ici, recherche les petits intérieurs, les boudoirs élégants, les chambres coquettement parées et meublées, pour y placer de jolies petites mamans qui sourient à de jolies petites fillettes, ou qui S’abandonnent doucement aux caresses de marmots espiègles et roses, et tout pleins d’esprit pour leur âge. C’est toujours Vénus et les Amours. Vieux motif, mais qui se rajeunit sans cesse et ne nous lasse jamais!

Cela, bien peint et d'un pinceau qui sait l’harmonie des tons et des nuances, est donc loin de déplaire à un public qui se sent flatté ainsi dans ses vœux et dans ses caprices. C’est pourquoi les tableaux de M. Baugniet, de M. Jonghe, de M. Stallaert, de M. Alfred Stevens surtout, excitent, et en quelque sorte, piquent au jeu mille sympathies fort enviables.

Parfois ces gentillesses manquent un peu de fermeté dans l’exécution, et ce n’est pas une pensée très-élevée qui les inspira, mais ne vivons-nous pas tous, plus ou moins : dans un ordre de sentiments moyens et d’idées moyennes aussi, où cette poésie bourgeoise à la fois et distinguée (je maintiens que les deux épithètes peuvent très-bien marcher ensemble) est plus que suffisante à nos appétits et à nos besoins?

Or, M. Florent Willems, qui est pourtant de la même école, me paraît avoir porté au dernier degré de la perfection cette peinture mignonne des petits événements de la vie, et en avoir tiré tout ce qu'elle contient de délicatesse et de grâce. Sur ce terrain où, somme tonte, les premiers venus ne poseront jamais le pied, il est véritablement maître et seigneur.

M. Willems excelle à peindre les femmes, et tout ce qui, de près ou de loin, tient aux femmes, c’est-à-dire et en première ligne, leurs amoureux; puis leurs dentelles et leurs satins, puis les lévriers ou les épagneuls qui dorment près d’elles et sous leurs chaises ; puis, dans une certaine mesure, leur sentiment et leur tendresse.

J’ai dit dans une certaine mesure , car, chez M. Florent Willems le sentiment et même la passion paraissent réglés d’avance et restent contenus, dans une gamme où rien ne détonne. Pas d’éclat ! On pense, devant les toiles de M. Willems, aux meilleurs romans d’Octave Feuillet et de Jules Sandeau. Littérairement et moralement, ces trois hommes d’un talent si fin et si pur se ressemblent. Ils comprennent et conduisent de la même façon les choses de l’âme et du cœur.

Malgré cet archaïsme de fantaisie qui se montre dans de jolis détails, soit du costume de ses personnages, soit des appartements où il les a placés, malgré telles vieilles tapisseries et telles boiseries gothiques, saisies d’ailleurs et rendues avec la bonne couleur des maîtres flamands, M. Willems est tout entier de notre dix-neuvième siècle. Les charmantes personnes de notre temps se reconnaissent et se saluent d’un sourire sur ces toiles merveilleuses et qui leur rappellent les miroirs magiques des contes de fées. Que dis-je? il y a là non-seulement le rayon et la fleur de leur jeunesse, l’éclat et la transparence de leurs belles chairs, on y trouve encore le satin blanc ou rose de leurs jupes, et un satin si naturel qu’il semble ondoyer au regard et braire à l’oreille.

— Le triomphe de M. Willems, me disait une aimable dame, c’est le satin blanc.

Moi, je lui sais d’autres qualités encore, et j’estime que ce satin, d’une vérité qui est presque palpable, n’est, en résumé, que le riche étui des plus délicieuses et des plus fines créatures qu’on puisse désirer ou rêver.

Regardez-les, blondes ou brunes, mélancoliques ou rieuses, et dites-moi si vous n’êtes point de mon avis !

Enfin les connaisseurs objecteront que cette peinture si riche et tout ensemble si fraîche n’a point la fermeté des peintures de Terburg ; j’en conviens à demi, mais accordez moi, à votre tour, que cela est, — dans sa grâce française et dans sa minutieuse perfection hollandaise,— aussi joli que du Terburg. Rien n’ v manque, et le pinceau de l’artiste a tout prévu, a pourvu jusqu’aux moindres détails, jusqu’aux plus imperceptibles plis de la robe blanche ou bleue, jusqu’aux clous du fauteuil rangés avec une symétrie désespérante; et dans le mobilier, pas une bagatelle qui ne soit choisie avec un goût sans reproche!

Un pareil soin est sans doute un défaut, et ce n est pas de cette façon, l’œil fixé sur ces infiniment petits, que procédaient les grands maîtres italiens et espagnols; mais le défaut est racheté par maintes qualités rares, et un grand talent, qui se ploie à tout avec une incroyable fécondité, fait valoir ses faiblesses mêmes et ses exagérations.

Au moins on n’accusera pas M. Willems de laisser des lacunes dans son œuvre.

Savez-vous quelque chose qui soit d’un sentiment plus vrai et plus pur que cette jeune Veuve en grand deuil, qui, les yeux tristement attachés sur le portrait de son mari, et l’ombre des bonheurs évanouis sur son front, regrette et se souvient? Une lettre d’amour est dépliée sous sa main, et l’on y voit aussi une pensée, pauvre fleur flétrie, pauvre relique des jours d’autrefois. Le lévrier fidèle, Y ami de tous les deux, est aussi là qui dort aux pieds de la jeune veuve et partage peut-être son rêve et son souvenir. On ne saurait mieux exprimer cette douleur muette et jus-
qu’à un certain point douce, qui vit en nous avec la mémoire de ceux que nous avons aimés. Un peu de joie sé cache au fond d’une affliction qui nous est chère.

L'Accouchée de M. Florent Willems est tout bonnement, à mon avis, un petit chef-d’œuvre. Il ne s’agit pas ici des Caquets de l'accouchée, comme disaient nos pères malins et gaulois. Il n’y a devant nous qu’un des plus communs événements de la vie, mais que l’art a touché et transfiguré de toutes parts et où la poésie rayonne. — L’accouchée est une blonde enfant, qui paraît avoir dix-huit ans au plus. Elle est couchée, elle dort. Son visage est si frais encore et si rose qu’on devine bien qu'elle a traversé, sans trop souffrir, cette première épreuve. Le beau nourrisson vermeil est de ceux dont on peut s’écrier hardiment:

A peine a-t-il coûté quelque plainte à sa mère !

Deux amis se présentent, un jeune homme et une jeune femme, élégants, gracieux, vêtus et accoutrés comme M. Willems sait revêtir tous ses personnages. Ils sont empressés sans doute et inquiets de la malade, mais ils sont curieux aussi, et cela se voit de reste à leur mine, légèrement souriante et maligne à travers l’intérêt même et la bonté.

La mère de l’accouchée, une jeune femme encore (on n’a jamais affaire avec M. Willems qu’à des fleurs de’ jeunesse et de beauté), les arrête au seuil, un doigt sur la bouche : « Silence ! elle repose ! »

Cependant la nourrice, près du berceau, — une véritable petite chapelle ornée d’images pieuses, — regarde, elle aussi, et donne à téter au poupon, tandis qu’un chat familier se frotte allègrement le dos à l’un des barreaux de la chaise.

Tout l’ensemble est charmant, et les spectateurs sont unanimes dans leurs suffrages.

On a remarqué, non sans raison, que les visites sont bien cérémonieuses chez M. Willems. Mais au moins des visiteurs, comme cette aimable petite personne au chapeau gris surmonté d’une aigrette de paon et au joli mantelet gris brodé, et cette autre dame ou demoiselle en satin moelleux et blanc, et ce cavalier, qui paraît à la fois si courtoisement soumis et si lier, au moins, dis-je, de pareils visiteurs méritent, fussent-ils un peu raides et empesés, toutes les circonstances atténuantes.

M. Willems a, dans le tableau des Intimes, mis en présence une robe rose et une robe verte, et les deux couleurs, qui se choqueraient sous le pinceau d’un autre artiste que lui, se marient sous le sien et forment une véritable harmonie, tant sont réelles les ingénieuses ressources de sa palette.

L'Adieu! — La porte est entrouverte. L’amoureux va partir. C’est le moment où Roméo quitte décidément Juliette. Ici il n’est pas question de la scène de Shakespeare, mais simplement d’amants quelconques, de vous ou de moi, à telles heures de la vie que tous nous avons connues. La jeune fille échevelée est aux bras du jeune homme. Un dernier baiser, entremêlé de larmes, et l’un et l’autre ils seront seuls. Voilà tout! Ne dites pas que le sujet est mince et commun. Je n’en pourrais citer aucun de plus élevé, de plus humain, de plus éloquent. Il y a là, dans ce groupe de deux personnes, tout un monde de pensées et de sentiments délicats et passionnés.

L’Amour s’est glissé partout dans les diverses compositions de M, Willems, et, avec lui sont accourues les trois Grâces et les neuf Muses. Heureux artiste! Certes, il se tient plus d’une fois sur le chemin du précieux et du mignard : un cheveu seulement l’en sépare. Mais c’est toute une barrière, et l’auteur de ces admirables peintures, l’auteur aussi de Y Armurier et des Fiançailles, ne la franchira pas. Fiez-vous au goût dont il nous a donné tant de preuves.
Je ne peux, dans le cadre étroit où se renferment mes observations et mes critiques, qu’indiquer en courant d’autres œuvres qui mériteraient la plus sérieuse attention : les beaux paysages de M. Lamorinière, par exemple, et les Fleurs et Fruits de M. Robbe, et les fruits, si transparents et si savoureux à l’œil, de M. Jean Robie. Il est cruel de ne pouvoir à peine que marquer d’un éloge les études espagnoles, italiennes ou portugaises de MM. Bossuet et Van Moër, qui nous rendent à merveille l’aspect original et pittoresque des villes ou des monuments qu’ils ont voulu peindre et qui en ont saisi le ciel même et les teintes diverses de ce ciel,— l’idée, en quelque sorte, et l’âme des édifices. Je voudrais vous recommander deux portraits de Mme Frédérique O’Connell, que son séjour parmi nous et ses relations ont naturalisée tout à fait Française, et qui honore cette seconde patrie. Les sculptures belges, quoique d’un effet moins saisissant et moins indigène, si l’on peut ainsi parler, que les peintures, ne laissent pas de même d’avoir droit à l’estime et au succès. Bref, au sortir de l’exposition française des beaux-arts, on ne descend nullement en allant tout droit à l’annexe de la Belgique. Il serait difficile d’en dire et d’en penser autant d’autres expositions artistiques de telles nations plus considérables et de peuples plus bruyants sur la terre.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée