Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Jouets

Jouets à l'exposition de Paris 1867

Les Jouets.

Mou Dieu ! que c’est amusant de voir des gens qui s’amusent !

Si vous voulez jouir de ce spectacle, rendez-vous à l’Exposition universelle à l’heure où il y a le plus de monde, et là, du côté de la rue de Lorraine, vous verrez face à face jusqu’où peut aller la candeur du peuple le plus spirituel de la terre.

A cette place, non loin des vitrines où s’étale le luxe des poupées, au centre d’un carrefour, s’élève un rocher sur lequel la fantaisie a groupé une chèvre, un lièvre qui bat du tambour, un berger qui joue du chalumeau, un polichinelle et d’autres menus personnages empruntés au règne animal ou fantastique.

Un mécanisme ingénieux fait mouvoir ces bonshommes et ces bonnes petites bêtes. Le lièvre bat du tambour à grands coups de baguettes, le berger souffle de tous ses poumons dans son instrument, la chèvre broute, bêle, et agite sa tête cornue, et c’est alors dans la galerie une joie sans pareille.

Au premier coup de baguette qui fait ronfler la peau d’âne du tambour, la foule accourt; au premier sifflement du chalumeau elle s’extasie. De proche en proche l’enthousiasme gagne, on déserte la galerie des machines, l’escadron des voitures perd ses admirateurs, on abandonne même la pâtisserie anglaise : tout le monde, bouche béante, s’empresse autour du rocher, et la circulation est interdite.

Si encore il n’y avait là que des enfants !

Mais non ! ce ne sont qu'électeurs et éligibles, grands comme père et mère.

Ce spectacle recommence trente fois par jour et toujours avec le même succès.

Comme on est jeune à Paris !

Et puis des sceptiques viendront nous dire qu’il n’y a plus que des gens blasés en France !

Qu’on les ramène au rocher !

Cet honnête rocher qui a donné un ressort si vif à l’élan de la naïveté contemporaine est situé non loin des compartiments réservés aux jouets.

Ici encore éclate ce pur sentiment de candeur qui ravit les âmes honnêtes.

Il y a dans l’une des boutiques, où s’étalent les produits les plus nouveaux de l’industrie enfantine, un oiseau dans une cage. Au premier regard cela paraît tout simple.

Attendez un peu ; un monsieur pousse un ressort et soudain l’oiseau bat de l’aile, remue en cadence la tête et la queue, et chante.

Soudain aussi tout le monde accourt et tout le monde se pâme.

C’est à croire que c’est pour la première fois qu’on entend chanter un oiseau mécanique dans une cage à treillis d’or.

« Mon Dieu ! monsieur, demande une dame au maître de l’oiseau, quel est donc cet oiseau merveilleux ?
— C’est un colibri, madame.
— Et ce chant qu’il fait entendre, ce chant délicieux, c’est sans doute son chant naturel.
— Oui, madame, c’est le chant de sa patrie. »

Et la dame au comble du bonheur se retire heureuse et fière d’avoir entendu le chant du colibri qui ne chante pas.

Tout alentour dans des vitrines sont renfermés les jouets qui constituent le bonheur des enfants et le repos des familles. En ces matières il est difficile d’inventer beaucoup, et des savants fort instruits prétendent même que les petits Grecs et les petits Romains, avant de s’appeler Alcibiade ou Manlius, avaient pour s'amuser à peu près les mêmes jouets que les petits Parisiens d’aujourd’hui.

On a retrouvé des polichinelles chez les Égyptiens contemporains de Pharaon, et des chevaux de bois chez les Étrusques. Quant aux Japonais, ils ont des trompettes qui, consacrées aux distractions du jeune âge, ne font pas moins de bruit que les nôtres.

Il y a donc là une collection complète de tous ces jouets qui font couler tant de larmes ou éclater tant de rires, selon qu’on les accorde ou qu’on les refuse à l’enfance : des arlequins, des animaux, des armes de guerre, des panoplies, des régiments, des parcs, des camps, des chasses, des bateaux, des instruments de musique, des troupeaux, des villages, des toupies, des marmousets, que sais-je, tout ce qui conduit l’homme du berceau au collège.

Entre toutes ces choses, quelques-unes ont un faire, un style, un aspect qui les rapprochent presque d’une œuvre d’art. Ainsi, par exemple, j’ai vu dans la vitrine de la maison Giroux, une cohorte de soldats romains escortant un char rempli d’armes et d’objets de campement, qui semblent en marche pour la conquête des Gaules. L’attitude, le mouvement, le geste, l’expression de la physionomie de ces rudes hommes de guerre, qui tiennent la lance et le glaive, sont bien étudiés et bien rendus. Il y a de la vie dans ces petits corps.

Tout auprès se trouvent des Gaulois, des Francs, des barbares revêtus de leurs armures farouches et de leurs casques hérissés de têtes de loups, avec la hache ou la framée au poing. Ils sont prêts pour les expéditions lointaines, pour la bataille; les chariots, attelés de bœufs robustes, sont chargés. On aurait presque envie d’avoir ces figurines près de soi, quand on lit l’histoire de César.

Et que de beaux régiments de cavalerie et d’infanterie dans leurs boîtes ! Et quels beaux canons en cuivre sur leurs affûts I Ils m’ont rappelé les temps lointains où je menais aux combats des armées de petits soldats que mon artillerie décimait à coups de mitraille. Que de Prussiens n’ai-je pas détruits dans ces rencontres! Les petits écoliers des collèges de Berlin me le rendaient bien sans doute !

J’avoue en passant que je n'ai aucune prédilection, aucun goût même pour les jouets mécaniques. Ils demandent trop de soins et trop de précautions. Il ne faut rien offrir de compliqué aux enfants.

Avec des jouets, il faut qu’on joue. Si ce sont des objets d'horlogerie, bonsoir.

A ce point de vue, j’adresserais volontiers un reproche à un grand nombre de jouets modernes. Ils pèchent par excès de perfection, et on n’ose plus s’en servir parce qu’on a peur de les casser. Peut-être faudrait-il se rappeler que tous les enfants, même les plus sages, ne sont pas fils de prince, et que la plupart d’entre eux n’ont pas le budget à leur service.

Mais voilà ! le luxe a sa contagion. Les petites filles ont voulu des poupées ayant maison montée ; aux petits garçons il a fallu des chevaux de courses, des dog-cart, des breaks, des jockeys, et vous allez voir qu’ils vont demander Mlle Isabelle la bouquetière.

P. S. Ils l’ont déjà!


Les Poupées.
L’autre jour, en me promenant au travers de l’Exposition, il m’est arrivé de rencontrer une petite fille qui pleurait à chaudes larmes.

J’ai l’honneur de connaître cette petite fille qui peut bien avoir trois pieds six pouces de haut.

Mon premier mouvement fut de l’embrasser. C’est toujours par cela qu’on doit commencer avec les enfants. Après quoi:
« Qu’y a-t-il donc? lui dis-je.
— Il y a que je suis bien malheureuse d’être une petite fille; si j’étais poupée, j’aurais toutes sortes de belles choses!
— Voilà le grand secret! me dit la mère, il
y a une heure déjà que je m’efforce en vain de la consoler rien n’y fait!
— Ah ! Dieu ! n’être pas poupée ! quel malheur! s’écria de nouveau l’enfant qui pleurait sur sa guimpe.
— N’est-ce que cela! Attendez un peu.... c’est une question de temps.... lui dis-je.... On commence d’abord par être petite fille, c’est
la règle, puis quand on a été bien sage, vient un enchanteur qu’on appelle un mari et il vous donne toutes ces belles choses qu’ont les poupées.
— Toutes?
— Toutes et d’autres encore. »

L’enfant me sauta au cou; j’avais ma récompense. Mais ma curiosité étant excitée par ce grand désespoir qui faisait pleuvoir tant de larmes sur une toilette toute neuve, je dirigeai ma promenade du côté des poupées.

Leur royaume n’est pas difficile à trouver. Au besoin la foule vous servirait de guide. Tout autour des vitrines qui renferment ces jolies personnes, il y a toujours des curieux par centaines. Les petits grimpent sur les épaules des grands, les mères tiennent leurs filles dans les bras et cela fait un rempart vivant de têtes brunes et blondes, de cheveux bouclés et de bouches roses d’où sortent mille exclamations.

J’ai eu un moment d’hallucination, et il m’a semblé que j’entrais dans le royaume des fées.

En y réfléchissant bien il ne m’est même pas démontré qu’un magicien fameux n’a pas réduit un certain nombre de grandes Parisiennes à l’état de poupées et les a renfermées sous verre, comme autrefois Asmodée dans sa bouteille, en punition de quelques menus péchés dont le souvenir s’est perdu dans le caquetage des salons.

Seulement pour ne donner l’éveil à personne, ce magicien qui jadis s’appelait Parafaragaramus ou Merlin, se nomme aujourd’hui Huret ou Théronde.

Regardez bien!

Ne vous semble-t-il pas que hier encore vous avez salué ces belles poupées aux Champs-Elysées, et valsé avec quelques-unes d’entre elles au dernier bal de M. le ministre d’État?

Bonjour, belle, marquise, j’ai eu l’honneur de passer quatre minutes dans votre loge à l’Opéra, vendredi dernier. On donnait l’Africaine. Faure a merveilleusement chanté.

Madame la comtesse, si vous le permettez, nous achèverons demain soir chez Mme de R.... la conversation que nous avons commencée l’autre jour chez Mme de C...? Mon Dieu! quelle belle robe de dentelles vous avez là!

Si on insistait un peu, ces charmantes poupées finiraient par vous saluer et répondre à vos questions. Mais la foule qui vous presse ne vous en laisse pas le temps.

Peut-être aussi l’enchanteur que vous savez et qui les a métamorphosées ne le permet pas.

Mme Bireux, et vous aimables maîtresses du Bengali, vous avez donc des rigueurs à nulle autre pareilles!

Par exemple, si ces petites Parisiennes gardées sous cloche, n’ont plus le don de la parole, — et j’imagine que cela doit les gêner horriblement, — elles ont la joie d’être habillées par les meilleures faiseuses. Quelques-unes, même, et cela se voit du premier coup d'œil, ont été chaussées, coiffées et attifées par les tailleurs les plus experts.

Quelles robes et quelles attitudes! qu’elles portent bien le chapeau qu’on ne voit pas, et qu’elles manient l’éventail avec élégance! aucune n’a perdu les habitudes de la plus brillante compagnie, et on leur a prodigué les costumes les plus à la mode.

Madame arrive du bois de Boulogne. Voyez, elle n’a pas encore eu le temps d’enlever son burnous.

Il est clair que mademoiselle part pour les eaux de Bade ou les eaux de Trouville. Elle a le tudor en tête et la bottine jaune à hauts talons aux pieds.

Quant à Mme la duchesse, elle se rend au bal avec entraînement. Les diamants étincellent à son cou et sa jupe aux longs plis touche a l’extrémité du salon. Et tenez ! sa voiture attelée de deux alezans brûlés est là qui l’attend. Déjà le groom vient d’abattre le marche-pied. U y a dans ce joli royaume qu’une baguette protectrice protège contre toutes les révolutions, un salon dont les invités sont tous pour le moins ambassadeurs, ministres ou chambellans. Les plus humbles sont députés !

Ah! le beau salon !

Je ne crois pas qu’aux Tuileries même, on aperçoive plus de broderies et de crachats. Les belles dames sont à l’avenant des beaux messieurs. On se croirait chez Mme de Metternich. Les laquais eux-mêmes, qui offrent des rafraîchissements, ont une façon de présenter le plateau qui n’appartient qu’aux gens de bonne maison. On n’en connaît pas de mieux poudrés.

N’entre pas qui veut dans un pareil salon !

Et cet autre, tout à côté, un salon de famille cette fois, qu’il fait plaisir à voir La grand’mère vient d’entrer portant un beau cachemire sur ses épaules; une jeune femme donne un coup d’œil à sa toilette devant une glace, et son regard inquiet sollicite le suffrage d’un jeune homme qui l’examine. Cependant une jeune fille joue du piano, tandis qu’un enfant, un bébé, qui a une ceinture plus large que lui, grimpe sur un fauteuil. lin monsieur grave, le père, sans doute, lit un journal auprès d’une charmante personne en robe du matin qui ouvre une boîte à bijoux.

Rien ne me surprendrait moins que d’entendre le son du piano.

Par exemple, une chose me ravit et m’enlève toute inquiétude sur l’avenir de toutes ces poupées. Il suffit de les regarder pour comprendre qu’elles sont millionnaires de mère en fille. La plus modeste a épousé un agent de change Tan dernier. Les plus belles étoffes et les plus riches écrins, voilà simplement ce qu’elles daignent accepter.

Maintenant je comprends un peu le grand désespoir de cette petite fille dont je vous racontais les sanglots tout à l’heure. Mesdames et mesdemoiselles les poupées ont tout et le reste. Elles n’ont vraiment rien à envier à Mme de Rothschild.

Une prévoyance généreuse leur avait tout donné. La plupart même pourraient entrer en ménage dès ce soir. Le mobilier est là; les armoires regorgent de linge et les coffrets de bijoux, la corbeille de mariage est pleine de cachemires et de dentelles; personne, dans la Chaussée-d’Antin, n’a de plus confortable : cabinet de toilette, caisses et sacs de voyage sont tout prêts, la voiture est sous la remise, les chevaux piaffent dans l’écurie, voici le valet de pied et le cocher, point d’objets à l’usage des grandes coquettes qu’on ait oublié, et si ces dames veulent se déguiser pour aller au bal de M. le ministre de la marine, voici le masque et le domino.

Les enchanteurs ont le privilège de ces prodigalités!

Il a paru que ce n’était point assez.

Voici maintenant que les poupées ont leurs poupées.

Et ces poupées des poupées ont leurs berceaux, leurs hochets, leurs nourrices, et leurs polichinelles!

C’est tout un monde.

Quand je vous disais qu’il y a eu des coups de baguette dans le passé!

Je vous assure, mesdames, que si vous voulez prendre des leçons de coquetterie et de belles manières, vous n’avez qu’à rendre visite à ces belles personnes qui n’ont pas quinze pouces de haut. Elles vous diront comment on porte le mantelet et comment on sourit.

Vous me répondrez sans doute que vous n’en avez pas besoin.

C’est vrai !

Mais voilà qu’une réflexion philosophique me traverse l’esprit. Au courant delà plume, et quand il est question de poupées, ces puérilités sont permises.
Si les aimables petites personnes à qui leurs mamans et leurs marraines offrent, au jour de Tan, ces poupées et leur trousseau, s’imaginent qu’il suffit de venir tout simplement au monde pour avoir des calèches et des rubis, des robes de satin et des casaques brodées d’or, des volants de point d’Alençon et des manchons de zibeline, elles nous préparent pour l’avenir une singulière génération de mères de famille!

« Mais, me disait une Parisienne à laquelle je faisais part de ce scrupule, tout dépend du gendre! il ne s’agit que de bien choisir.

— Vous avez raison, madame. »

Et voyez quelle précaution! pas une pauvresse parmi ces poupées, pas même une ouvrière, personne qui travaille : mais par hasard, et encore est-ce une concession, par-ci par-là une belle Cauchoise attifée de dentelles ou quelque soubrette en bonnet à fleurs !

« Monsieur, me disait un économiste, si le pays des poupées existait, ce serait le Paradis. »

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée