Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Diamants

Diamants à l'exposition de Paris 1867

Il en est peut-être, des choses les plus curieuses de l’Exposition, comme il en est de la vertu : on la vante_Elle se morfond dans un coin. Les savants racontent entre eux les merveilles qu’ils découvrent chaque jour dans la salle des produits chimiques. Traversez-la par hasard, vous entendrez un Orfila, un Thénard, un Paul de Rémusat, célébrer, à voix basse, il est vrai, la louange de la caféine, delà théine.... un extrait de thé qui représente au moins dix mille francs, un extrait de café du même prix, gros comme le poing. — Voilà, se disent l’un à l'autre messieurs les savants, ce qui s’appelle un miracle. Hélas! autour du miracle il se fait une grande solitude. Cependant, vous voyez au beau milieu de la classe 36, se précipiter la foule, attirée à l’éclat irrésistible des choses brillantes. Elle y va, comme va l’alouette au miroir. C’est le privilège des diamants et des perles, disons mieux, c’est leur charme. On ne sau rait les admirer de trop près. C’est proprement une fascination : Un diadème, un bracelet, une épingle, un beau collier et les boucles d’oreilles, la ceinture et l’agrafe, en un mot, toutes ces parures qui semblent faites pour les reines et pour les plus belles personnes, ornement de ce bas monde. Ces joyaux.... ces merveilles, vous les trouverez dans la classe où tout brille, sur leurs tablettes de velours rouge, protégées par des vitrines qui les abritent incessamment contre un souffle indiscret. Les joyaux précieux, les bijoux vrais, et plus loin les faux bijoux qui représentent toutefois un très-grand commerce dans les deux mondes, ont posé dans ce splendide emplacement leurs tabernacles. La bijouterie et la joaillerie sont deux arts charmants qui ne sauraient être confondus.

Nous définirions volontiers, la joaillerie : l’art de sertir les brillants dans un filet d’argent presque imperceptible, à ce point, que moins on voit la monture, et plus resplendit la belle pierre. A ce compte, le joaillier est le seul à qui revienne l’honneur de son art. Au contraire, au bijoutier, pour accomplir sa lâche excellente, il faut l’aide et le concours de plusieurs artistes : l’émailleur, le ciseleur, le graveur1. Au joaillier, au bijoutier, il faut l’art et le goût, la patience et l’étude attentive des belles œuvres que les maîtres d’autrefois ont laissées après eux. Mais quoi! nous ne parlons ici que de la joaillerie, et tout d’abord nous rencontrons l'exposition d’un maître d’antique race, et populaire à bon droit par tant de belles œuvres sorties de ses mains, M. Bapst, disons mieux, messieurs Bapst. Ils sont d’origine allemande. Ils s’en vinrent à Paris peu de jours avant l’aurore de 1789, au moment où la France et l'Europe étaient inquiétées de cette immense aventure : le Collier de la reine, un drame entouré de tant de mystères, et rempli de menaces trop tôt réalisées.

Bapst, l’ancêtre, acheta des bijoutiers Bœhmer et Bossange, la charge et l'emploi de joaillier du roi , et jusqu’en 1848, ils sont restés en effet les joailliers de la Couronne. Encore aujourd’hui, ils reconnaîtraient dans un amas de pierreries, les moindres diamants de ce trésor de trente-six millions de pierreries , c’est qu’aujourd’hui encore, s’ils n’en sont plus les joailliers en titre, ils sont restés de fait, les ouvriers de la Couronne. On ne saurait dire par quel les transformations ces pierreries inestimables ont passé sous ces habiles mains dans la richesse et la beauté de leur exposition, ils doivent regretter la ceinture, les nœuds d’épaules , les diadèmes, les colliers, et tant d’ornements si variés et si divers, qui resplendissent, à l’heure où nous sommes, si bien portés, aux grandes fêtes des Tuileries ou de l’hôtel de ville. Peut-être il est fâcheux pour tout le monde que les diamants de la Couronne brillent ainsi, par leur absence de la classe 36. Sans emphase on pourrait dire que notre. Golconde a perdu son printemps.

Cependant, autour de la vitrine étincelante de ces joailliers célèbres, les femmes, les seigneurs, les princes, les rois, les artistes, les pauvres diables, les jeunes filles parées de leur seule beauté, s’arrêtent et, tout d’abord, saluent de l’âme et du regard ce collier d’émeraudes, de diamants et de perles, qui représente une fortune. Évidemment pour porter une telle parure, il faut une femme de haute et belle taille. Ce collier d’émeraudes écraserait une femme ordinaire, et l’ornement le changerait en disgrâce. Ajoutez à ce collier le devant de corsage, orné de ses dix perles du plus bel orient, et sur la tête superbe de la dame habituée à le porter, n’oubliez pas le diadème, orné de ces merveilleuses émeraudes que l’on prendrait pour un reflet du collier, alors vous avez la parure entière, et rien n’y manque, hormis la majesté de la personne. En effet, voilà le vrai secret de ces illustres parures, j’ai presque dit voilà leur bonheur et le nôtre, elles conviennent à peu de gens, et bien peu de fronts sont dignes d’un si beau fardeau.

Beaucoup plus simple (oh! voilà un mot bien étrange et bien étonné de se trouver là, à propos de ces œuvres royales!) est le diadème emprunté au bandeau des Césars. Rien que diamants pour représenter le laurier impérial. Ce bandeau brillera d’un nouvel éclat, enchâssé dans ces cheveux blonds. L’aigrette à l’orientale, en feuilles de fougère, est destinée à compléter cette modeste parure. Où donc êtes vous, aimable bergère, que Despréaux conduisait jusque dans les jardins de Versailles?

Telle qu’une bergère au plus beau jour de fêle,
De superbes rubis ne pare point sa tête,
Et sans mêler à l’or l’éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements...

Donc, les bergères de la Chaussée d’Antin, du faubourg Saint-Honoré ou du faubourg Saint-Germain peuvent se rassurer; elles ne sont point oubliées dans celte joaillerie, où domine la couronne fermée. A côté de l’aigrette et non loin du bouquet de corsage , avez-vous vu cet humble collier de trente-trois perles ? Chaque perle est un chef-d’œuvre. Une poire unique, et telle que les fils de famille feraient bien d’en garder une toute pareille pour la soif, est la digne terminaison de ces trente-trois merveilles. Rien de plus. A peine un petit fermoir , placé là parce qu’il faut un fermoir. Eh bien, pour la somme et bagatelle de deux cent vingt-cinq mille francs, pas davantage, on emporterait ce collier, d'un seul rang, qui rendrait bien des reines jalouses. On nous a dit qu’il était assez rare, en effet, de rencontrer chez les simples duchesses une réunion d’aussi belles perles. Aux joailliers, comme aux conquérants, il faut du bonheur. Être heureux, disait l’Empereur Napoléon, voilà le grand secret. L’exquise réunion de ces trente-trois perles sur un même fil, faites pour un cou charmant, comptera parmi les bonnes fortunes de la maison Bapst.

Au reste, il y a longtemps que ces magnifiques joailliers sont habitués à ces rencontres. L’un d’eux, le grand-père, un enthousiaste, rencontrant à Londres, chez lord Hamilton, une collection de douze bagues en brillants, provenant de la célèbre collection Hope, les acheta de toute sa fortune, à servir quinze mille livres de rente. Chacun de ces brillants était de couleur différente. Il y en avait trois, les plus recherchés de tous : le diamant bleu, le diamant rose, le diamant noir (ne dirait-on pas d’un conte de fée au temps de la duchesse de Bourgogne?). Or, il advint que onze bagues trouvèrent bien vite un acheteur. Le diamant rose partit le premier; . le diamant bleu alla rejoindre l’oiseau bleu. Seul, resta le diamant noir. Le fils le garda sans doute en mémoire de son père. Il ne vaut guère que trente mille francs, mais je crois que ces braves gens seraient très-affligés s’il fallait absolument se séparer du diamant noir. C’est une façon d’enfant prodigue auquel on s’attache davantage à force de sacrifice. Voici trente ans que cette bague précieuse coûte quinze cents francs de rente à leurs possesseurs.

Nous pourrions citer encore dans la même vitrine un papillon en rubis et diamants. Vous diriez une fleur qui vole, et s’en va, les deux ailes déployées, chercher quelque belle à parer.

Aux premiers jours de la grande bataille du Champ de Mars et sitôt que l’on sut à Londres l’admiration qui déjà entourait les colliers et les couronnes de l’Exposition, la grande cité qui ne veut pas céder la palme avant d’avoir combattu, fit un appel aux joyaux de lord Dudley : Dudley, à la rescousse ! aussitôt ce véritable Anglais se hâtait d’envoyer dans la vitrine du célèbre joaillier Hunt, émeraudes, perles et saphirs, apanage de sa maison; le rare ornement de la jeune et belle lady Dudley. C’est pourquoi vous avez sous les yeux deux millions de pierreries, qu’on ne 'voit guère, les joyaux de lord Dudley se montrant aussi difficilement que les tableaux de lord Hertfort. Quels trésors enfouis dans ces maisons anglaises! L’une d’elles, à coup sur, possède un fragment du fameux collier de rubis que Charles 1er avait donné à la reine Henriette d’Angleterre, et que la reine a dispersé aux quatre vents de l’infortune. Un autre Anglais, sans nul doute, oublie au fond de sa cassette la perle que ce même roi Charles 1" portait toujours à son oreille (j’en atteste ici le portrait de Van Dyck). Telle était la perle de trois millions de notre monnaie, dont Jules César fit présent à la belle Sempronia, qui fut la mère de Junius Brulus. Or, le roi malheureux portait cette seconde pérégrine(c’est le nom de la perle de Charles-Quint) au moment où la tête royale tomba sous la hache de Cromwell.

Quelqu’un arracha ce joyau qui traînait dans le sang. Il fut racheté par le roi Charles II; le roi Guillaume en fit présent à son favori, lord Portland , dont le feu lord Maccaulay a si dignement parlé. Hélas ! le destin des diamants, le destin des perles, le destin des couronnes!

Comme il apportait à Reims, le jour même du sacre de S. M. le roi Charles X, la couronne royale de France, et que déjà le roi commençait à attendre, M.Bapst eut l'honneur de présenter à Sa Majesté cette frêle couronne, où tremblait une fleur de lis, comme si elle eût pressenti la tempête à venir. Le roi, de sa main vénérable, prit la couronne avec tant de hâte, qu’il pensa la briser. Alors, la posant sur sa tête auguste, il trouva qu elle était bien légère. Emblème éphémère! et comme au bout de quelques jours ce simple et bon roi, l’honneur des rois de l’Europe, à dû trouver que la sienne était lourde à porter !

Dans la vitrine de M. Mellerio, qui est, lui aussi, un véritable artiste, on admire un gros saphir d’une beauté merveilleuse, et cette pierre inestimable et très-célèbre attend encore un acheteur. Enfin, les curieux de ces merveilles, non moins célèbres que des poèmes, et dont les nations se vantent comme elles se vanteraient de leurs victoires, espéraient, mais en vain, reconnaître à sa perfection ce fameux Sancy, qui devait subir des fortunes si diverses. Après avoir passé, à la faveur des révolutions, de France en Belgique, et de Belgique en Russie, il était revenu des fêtes de Saint-Pétersbourg aux fêtes de Paris... On nous a dit que le Sancy n’était plus à Paris; qu’il avait été rejoindre, à Londres, le monceau des pierreries que ces Vénitiens de la Tamise disputeraient même à l’Orient. Rien n’est impossible à ces Anglais, lorsqu’ils ont à parer leur reine ou leur maîtresse. Un seul, s’est avoué vaincu. C’était lord Buckingham. Comme, un soir, sa nouvelle maîtresse contemplait, plongée en quelque béatitude immense, l’étoile du berger qui brillait au milieu de toutes les constellations du ciel : « Ma chère âme, disait Buckingham, ne regardez pas plus longtemps cette étoile, je ne pourrais pas vous la donner! »

Devant la vitrine contre-signée d’un beau nom : Maret et Beaugrand, on s’arrête tout charmé d’une petite pendule en émail et ciselée à ravir. Les belles heures que cela doit sonner sous une voûte heureuse et ardente ! A coup sûr, l’heure du berger obéit à ces aiguilles en saphir. Cette pendule est un chef-d'œuvre si rare et si charmant, qu’elle a conquis les honneurs d’un joyau précieux. On y chercherait volontiers le nom glorieux de Froment-Meurice. Il y avait à Londres, dans l’appartement d’Anne de Boleyn, une pendule de ce petit modèle. On eût dit que ce bijou venait en ligne droite des princesses de la maison de Valois : Louise de Savoie, Marguerite de Navarre, Diane de Poitiers. De sa main sanglante, Henri VIII le bourreau avait écrit sur le socle de cette pendule dont il fit présent à sa malheureuse épouse, Anne de Boleyn, cette amoureuse inscription par laquelle il désignait les heures de ce cadran funeste : La plus heureuse ! Il y avait une de ces heures qui devait sonner le trépas d’Anne de Boleyn.

Voilà pourquoi; honnêtes gens, braves gens, écrivains et poètes, mes frères, nous nous contenterons, s’il vous plaît, des perles de Truchy, du diamant de Bourguignon, et des horloges que le patient Helvétien ou l’horloger de la Forêt-Noire auront taillées avec leur couteau.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée