Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Monument céramique

Monument céramique à l'exposition de Paris 1867

Au milieu des constructions pittoresques et variées qui abondent dans le quart français du Parc, il en est une remarquable, sinon par ses dimensions, du moins par son originalité : c est un monument dont la base, les parois, le faîte, les statues, les ornements, sont faits exclusivement de terre cuite émaillée.

Vous connaissez, au moins par les gravures, les pardons, les calvaires sculptés, qui s’élèvent çà et là aux carrefours des routes armoricaines; vous avez vu, dans les absides, des autels ouvragés, au centre desquels l’image de Notre-Dame apparaît sous un baldaquin, entourée d une riche décoration. Le monument céramique vient des uns et des autres; il pourrait embellir le chevet des plus beaux temples, ou indiquer en plein champ comme faisaient jadis les petits édifices appelés monts-joie, les stations de quelque pieux pèlerinage.

Il y a plusieurs siècles que les poteries recouvertes d’une glaçure stannifère et peintes de couleurs vitrifiables, ont été appliquées à l’ornementation extérieure des monuments, à laquelle les rendent si propres leur durée indéfinie et leur inaltérabilité. On en remarque sur les façades des églises de Saint-Martin, à Pise; de Sainte-Marie, à Ancône; de Saint-François, à Bologne; de Saint-Pierre au ciel d’or, à Pavie. Les bas-reliefs en terre émaillée de Luca délia Roblia sont justement célèbres, et tous les historiens s’accordent à parler avec enthousiasme du château de Madrid (bois de Boulogne), dont son fils Girolamo délia Roblia avait décoré la façade, et que le3 Parisiens appelaient le château de faïence.

Ce n’est toutefois qu’à notre époque qu’on a entrepris de faire en terre cuite émaillée et peinte, des monuments d’une certaine importance. Les auteurs de celui dont nous nous occupons, MM. Virebent frères, de Toulouse, avaient exposé, en 1855, un portique romain qui leur valut une médaille de première classe, dans la section des terres cuites pour l’ornement et les statues. Les dimensions de ce portique, aussi dur et aussi solide que la pierre, prouvaient que partout où les pierres naturelles faisaient défaut, on pouvait y suppléer dans les meilleures conditions; ainsi le constata M. Charles de Bronckère, rapporteur du jury international pour la dix-huitième classe. Celui de la quatorzième classe, M. Gourlier disait de son côté: « MM. Virebent frères, de Toulouse se sont occupés de substituer le moulage à la taille ; leur établissement, a successivement reçu de grands développements, et ils en ont particulièrement appliqué les produits, soit à Limitation des ornements du moyen âge et de la Renaissance, soit à d’autres styles, en même temps qu’à la reproduction de statues, statuettes, vases, etc. Tels sont les différents produits qui accompagnent le portique romain, principale partie de leur exposition. Le jury de la dix-huitième classe ayant décerné à ces exposants la médaille de première classe, le jury de la, quatorzième ne fait qu’adhérer à cetL décision. »

Cette année, MM. Virebent frères et fils, ont épuisé toutes les ressources que peut offrir la connaissance approfondie des glaçures, des émaux, des couleurs vitrifiables, et de la manière dont doit être conduite la cuisson. Leur monument céramique se compose d’un soubassement carré ; d’une partie pleine, triangulaire, formant autel; d une niche également triangulaire, percée de trois arcades; enfin, d'un baldaquin surmonté d’un dôme central. Les fûts de trois colonnes parient du soubassement, relient entre eux les cintres des arcades, et se terminent par des clochetons de style roman.

Sur les colonnes sont peintes les vertus théologales : la Charité, la Foi, l’Espérance.

Dans la niche est la statue de la Vierge, telle que l’ont comprise les artistes byzantins.

Couronnée, revêtue de la dalmatique impériale, les pieds chaussés de brodequins d’or, elle tient un sceptre â la main.

L’Enfant divin est sur ses genoux, enveloppé d’une longue robe, et tenant à la main le globe du monde surmonté d’une croix.

En prodiguant les tons éclatants sur les habits, MM. Virebent ont laissé aux nus de leurs deux figures la couleur naturelle de la terre cuite.

Aux pieds de la Vierge sont deux vases contenant des fleurs de lis ; à sa droite et à sa gauche, des anges, dont la blancheur contraste avec les tons variés d’un troisième ange placé derrière elle. Celui-ci porte de la main droite une plaque sur laquelle on lit Ave Maria, et de la main gauche une branche de lis.

Dans l’intérieur de la coupole surbaissée, règne une corniche ornée de mascarons de chérubins. La tête de Dieu le père, telle qu’on la voit dans les mosaïques antiques de Saint-Marc de Venise ou de la cathédrale de Païenne, est représentée, entre deux anges, sur le fond d’azur de la voûte.

Les arcades latérales sont fermées, jusqu’aux deux tiers de leur hauteur,.par des arabesques à jour qui rappellent ceux de la cour des Lions à l’Alhambra, et dont le laite porte au centre un nimbe crucifère.

L’encadrement extérieur complète et fait valoir cet ensemble. Le cintre sur lequel s'abrite la Vierge est enrichi d'éclatants émaux, et se réunit à un fronton à gables, dans le genre de celui de la façade de Notre-Dame de Poitiers. Cette partie centrale s’harmonise à merveille avec les clochetons latéraux.

MM. Virebent, dans l’ornementation de la partie inférieure de leur édifice, se sont moins inspirés des maîtres primitifs. Sur la face antérieure, sont les médaillons points sur émail des prophètes Ézéchiel, Daniel, Jérémie et Isaïe; au-dessus, dans des niches, les statuettes en poterie blanche des quatre évangélistes ; puis une frise en grisaille, divisée en compartiments et représentant les principaux épisodes de la vie de Jésus-Christ. Cette frise se continue sur les faces latérales, au-dessus des deux tableaux représentant le roi David et le prophète Jessé.

On a donné judicieusement moins de finesse et plus de saillie aux ornements du soubassement carré, qu’à ceux du reste de la composition. Sur sa large dalle, aux deux côtés de l’angle aigu du monument, se recourbent en replis tortueux deux guivres peintes en grisaille. Elles tiennent à la gueule des banderoles, sur lesquelles on lit ces versets : Salve me, Domine, ex ore Leonis. — Et portæ inferi non prævalebunt.

Ce monument, se dégageant sur le vert du gazon et sur l’azur du ciel, produit le plus gracieux effet. C’est une heureuse application de l’art de la céramique, dont les progrès ont été si considérables depuis quelques années, et qui est loin d’avoir dit son dernier mot.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée