Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Turquie

Turquie à l'exposition de Paris 1867

Les trois constructions turques dont la représentation intérieure figure ici sont, comme on le sait, une mosquée, réduction fidèle de Yéchil Djami (la mosquée Verte) de Brousse, fondée en 1412 de l’ère chrétienne par le sultan Mohammed 1er, un kiosque, c’est-à-dire un petit pavillon de plaisance, tel qu’il en existe encore aujourd’hui dans plusieurs des yali (résidences d’été) situés sur les bords du Bosphore, aux environs de Constantinople, et la cour du palais tunisien.

Ce qui manque principalement à ces édifices, afin d’être appréciés comme ils le méritent, et de faire prendre aux visiteurs une idée des habitudes intimes des Orientaux, c’est le site. En effet, le Champ de Mars, tout transformé et bien agencé qu’il soit, par les soins de la Commission Impériale Française et des Commissions étrangères, ne saurait entrer en comparaison avec les rivages enchantés du Bosphore, où l’Europe et l’Asie confondent leurs beautés : paysage sévère d’une part, aux lignes simples et grandioses, c’est l’Europe; vallées sinueuses et molles, collines aux croupes arrondies, forêts de platanes et de cyprès, de l’autre côté du détroit, c’est l’Asie ; et sur tout cet ensemble un ciel toujours pur, inondant de lumière les gazons frais et la mer bleue.

Qu’on se figure le charmant kiosque bâti par M. Léon Parvillée à sa place véritable, dans un milieu semblable à celui dont nous parlons ; à Scutari de Constantinople, par exemple, au fond du yali d un haut fonctionnaire ottoman. En sortant du léger caik, barque rapide qui remplace avantageusement, à Constantinople, la voiture parisienne, on traversera pour y arriver, en marchant sur le sable fin d’une allée bordée de rosiers en fleurs, un jardin enchanté, non pas plat et tout d’une venue comme ceux d’Europe, ou simplement orné de quelque terrasse, mais bien à mille étages, d’où la vue s’égare au loin, planant à la fois sur la mer Noire et sur la mer de Marmara. On découvre à mi-chemin la ville entière d’Istambol (Constantinople) avec ses minarets sans nombre, dont le faîte aigu semble s’élancer dans le ciel, et le regard n’a d’autres bornes, à l’horizon, que la ligne droite où le ciel et la mer s’unissent.

Lorsque vous entrerez dans ce kiosque, le maître du logis, se soulevant à demi sur les coussins du large sofa que vous voyez, vous indiquera la place d’honneur, à sa gauche, et fera porter devant vous le sofra de cuivre jaune sur lequel vous prendrez le rahat lokoum, sorte de pâte molle, sucrée et amidonnée, qui invite à boire le Cherbet rosé, son complément habituel. On vous offrira ensuite, sur un second sofra recouvert d’un surtout de soie rôuge et bleue, largement brodé de feuillages d’or et d’argent, le plus pur moka, servi brûlant dans de petites tasses d’un élégant modèle, supportées par les zarfs de filigrane que beaucoup de personnes, à l’Exposition, prennent à tort pour des coquetiers, disons-le en passant.

L’accompagnement indispensable du café ne vous manquera pas non plus, et l’on vous apportera bientôt le tchibouk tout garni d’un fin tabac blond, ou mieux encore, le narghileh au tuyau de cuir contourné en longues spirales, avec sa carafe au large ventre, à demi remplie d’une eau limpide, où, pour l’agrément des yeux, dansent à chaque aspiration du fumeur, de petites cerises rouges ou des poissons de verre soufflé. Dans le bassin, au milieu du salon, des cyprins de Chine, au dos tacheté de couleurs diverses, troublés un instant dans leur quiétude habituelle par le gargouillement du narghileh, viendront vous regarder curieusement, en avançant vers vous leur bouche entr'ouverte, sur laquelle rejailliront en perles les fiiets minces des jets d’eau.

Si vous désirez des distractions moins calmes, Karagueuz (œil noir), le Polichinelle Oriental, viendra vous divertir de ses ingénieuses gravelures, si vous n’aimez mieux que des personnages vivants, de vrais acteurs, représentent devant vous les jeux de la place (Meïdan Oyounou), sortes de saynètes populaires, comparables aux pièces désopilantes et naïves tout ensemble, de notre ancien théâtre de la foire, où l’on n’ignore pas que Molière, plus d’une fois, n’a pas dédaigné de reprendre son bien.

Dans ces jeux de la place, critique souvent acerbe, mais toujours follement gaie, des mœurs asiatiques, vous verrez paraître la charge même de l’autorité — ces gens-là ne respectent rien — sous les traits d’un officier de police orné du ventre majestueux qui constate à tous les yeux se supériorité hiérarchique. Le second personnage de la pièce, un de ses administrés, fleur de la Bohême, ne manque jamais de lui refuser nettement toute obéissance, avec accompagnement des nazardes obligatoires. La force armée est requise ; elle se hâte lentement d’accourir. On insulte la force armée, on la défie insolemment. D’un côté à l’autre de la scène, une polémique ardente s’engage, toute farcie de jeux de mots et de calembours tels, qu’une imagination européenne ne saurait rien rêver de semblable.

L’auditoire rit d’un rire olympien, en se renversant sur les coussins du Sofa. Enfin la force armée, poussée à bout, se fâche sérieusement, et le Zeïbek qui la personnifie abaisse les deux mètres et demi du canon de sa carabine incrustée d’argent et de corail, tire de sa poche une aune de mèche, y met gravement le feu et se prépare à coucher en joue le perturbateur de 1 ordre public, quand celui-ci s’écrie : Bana baq ! (regarde-moi) tu as un fusil qui va rater ! — et, en effet, le fusil rate — mais moi j’ai de l’artillerie de gros calibre; reçois cette bombe! Aussitôt la bombe, lancée vigoureusement, tombe, éclate, et couvre de sa chair rose et fraîche, l’autorité et son agent. Cette bombe est une pastèque. Tableau ! nouveaux rires de l’auditoire. On ne sait comment tout cela finirait, car les fusils des zéïbeks ne ratent pas toujours, si une gentille Tchingané bohémienne) dont le rôle est rempli avec beaucoup de grâce par un jeune grec, portant avec toute l’élégance attique le costume de femme, ne venait rétablir la paix en exécutant, à lui seul, le ballet de rigueur qui termine le spectacle à la satisfaction générale.

Comme on le voit, l’intrigue de ces saynètes n’est pas très-compliquée ; mais on s’occupe peu de l’intrigue en pareil cas, et le plaisir qu’on trouve à de telles représentations est surtout causé par la gaieté franche naïve qui les anime. Le magnifique décor naturel au milieu duquel elles se produisent n’est pas sans y ajouter un grand charme. En Orient, les moindres choses, qui peut-être ailleurs ne seraient aucunement remarquées, empruntent au soleil qui les baigne de ses rayons un attrait tout particulier, une couleur locale qui les rend, là du moins, dignes d’intérêt.

Ainsi, par exemple, la mosquée du Champ de Mars, privée du large paysage, du ciel toujours bleu, du grand soleil, de la mer calme, de toutes ces choses poétiques qui lui feraient, en Orient, un si beau cadre, perd la meilleure partie du prestige qu’elle aurait, là-bas, à Brousse, entourée de jardins ombreux, de jolies maisons en bois colorié, aux fenêtres enjolivées de chahnichirs (balcons couverts), et fréquentée par une foule aux vêtements bariolés.

Il faudrait la voir le soir d’une fête, lorsque l’intérieur est tout illuminé d’une innombrable quantité de petites bougies, placées sur les lustres en forme d’étoiles qui pendent de la voûte. Dans les grands chandeliers de cuivre doré, aux deux côtés du mihrab, brûlent d’énormes cierges, dont la clarté fait resplendir les arabesques émaillées. De pieux imams, de fidèles musulmans, les pieds nus en signe de profond respect, gardent un silence recueilli, et se prosternent en frappant leur front contre la terre, pour adorer Dieu. Le muezzin, du haut du minaret, lance d’une voix claire et perçante aux quatre vents du ciel la profession de foi musulmane, la formule du Credo: La illah el Allah ! Mohammed récoul Allah ! Il n’y a qu’un Dieu! Mohammed est le prophète de Dieu ! Aucun bruit ne se fait entendre dans la ville ; seulement, au loin , dans la plaine, tintent les clochettes des béliers conducteurs des troupeaux, quittant les pâturages, pour rentrer dans leurs bergeries.

Puis, l’heure de la prière passée, chaque musulman reprend, sous le vestibule où i] les a laissées, ses babouches rouges ou jaunes ; à la clarté d’une multitude de lanternes en papier, commencent alors les promenades, au son des instruments : Bulgari, Santour, et autres singulières créations, aux formes aussi bizarres que coquettes, de l’art du luthier ottoman. Les promenades sont continuées pendant toute la nuit, et pendant toute la nuit aussi la foule ne cesse d’affluer dans la mosquée, où chacun veut allumer sa petite bougie et la laisser en ex-voto. Tout cela, tant au dehors qu'au dedans, offre un coup d'œil vraiment féerique. Pour jouir des beautés de l'Orient, c’est en Orient qu’il faut aller, on ne les peut comprendre que là seulement ; partout ailleurs, et quelque bien rendues qu elles soient, il leur manque toujours le principal, la lumière.

On eût pu toutefois, douter de cette vérité, il y a peu de jours encore, lors de l’inauguration du nouveau Bardo, que M. Alfred Chapon vient de construire au Champ de Mars pour S. A. le Bey de Tunis, et dont M. Jules de Lesseps a si courtoisement fait les honneurs. Une foule d’élite, accourue de tous les points du monde, semblait y préluder à cette grande fête de la fraternité, qui serait si belle! si on la faisait.

Toutes les races y étaient représentées; et là du moins, il n’était pas bien difficile d’établir entre elles une parfaite union. Le coup d’œil qu’ont offert pendant toute une journée le Chinois, l’Indien et l’Anglais; le Persan, l’Ottoman et le Russe, portant gaiement des toasts à leur prospérité mutuelle avec le vin de Champagne que leur versait Tunis par la main de la France, était certes d’un plus bel effet que toutes les fêtes d’Orient ensemble; mais c’était un effet purement moral. Les Touaregs, enveloppés dans leurs burnous blancs, avaient beau caracoler à la porte sur leurs chevaux barbes à tous crins, et faire gronder comme des dogues agacés leurs dromadaires récalcitrants, il n’y avait pas d’illusion possible, quant au pittoresque.

Pourtant le Bardo de M. Alfred Chapon est d’un style ravissant et vraiment mauresque. Rien n’y sent la main lourde et anti-artistique de l’architecte élevé à cette école prétendue grecque, qui transforme en Bourses les Parthénons. Les détails exécutés, sous son habile direction, avec les matériaux et par les ouvriers du pays, ne sauraient être d’un rendu plus vrai, puisqu’ils sont la vérité même. Les vitraux coloriés; les tentures de soie fleuronnée; les sofas recouverts de riches étoffes; les meubles incrustés de nacre et d’ébène; les tapis éclatants et les fines sparteries qui couvrent le sol; les fontaines aux jets d’eau murmurants qui rafraîchissent incessamment la cour intérieure ; tout, en un mot, est authentique.

Que S. A. le Bey de Tunis vienne habiter ce palais avec sa suite; sans avoir besoin d’aucun renseignement pour se gui 1er, chacun marchera droit devant soi, et prendra la pièce qui lui est due. Le prince, assis sur le sofa principal, dans le Divan, la poitrine constellée de Nichans, un chapelet d’ambre à la main, se tiendra prêt à rendre la justice. Ses officiers se tiendront respectueusement autour de lui, debout et attentifs, pour obéir à son premier ordre. Dans le Sélamlik, les réceptions commenceront immédiatement, et et l’on y offrira aux visiteurs la pipe, le café et les cherbets traditionnels.

Dans la cour intérieure, les musiciens rangés en cercle devant la fontaine, exécuteront ces concerts naïfs, dont les notes plaintives et douces semblent parfois n’être qu’un accompagnement, modulé sur le grésillement de l’eau dans les vasques de marbre. De l’autre côté du bâtiment, au haremlik, les femmes mauresques au teint blanc comme le lait, regarderont curieusement au travers des grilles de leurs élégantes cages, dans les balcons couverts qui pendent à la façade. Elles chanteront quelque chanson arabe, quelque poème composé par elles, pour l’amant encore inconnu qu’elles aimeront un jour.

Mais bientôt, la nostalgie des sables gris du rivage, du miroir pur de la mer Carthaginoise, du ciel toujours bleu, viendra serrer tous les cœurs. Princes, officiers, femmes et musiciens, saturés de civilisation européenne, soupireront avec angoisse pour un rayon de soleil africain, comme le Parisien égaré en Orient désire d’un désir irrésistible le macadam du boulevard; et tout ce monde brillant et exotique partira avec l’hirondelle, lorsque fermeront les portes de l’Exposition.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée