Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Beaux-Arts en Hollande

Beaux-Arts en Hollande à l'exposition de Paris 1867

Bien déchue de son ancien renom, de la grande école du dix-septième siècle, où Hérissaient ensemble Rembrandt, Jan Steen, Paul Potter, Raveinstein, Frans Hais, van der Helst, Hobbema, Pieter de Hooch, Cuyp, Ostade, van de Velde, Ruysdaëlet tant d'autres, la peinture hollandaise actuelle n’offre guère à l’étude d’éléments d’intérêt. L’originalité saisissante, étrange parfois, n’y est plus; la simplicité naïve, la nature prise sur le vif, la vérité sincère, loyale n’y sont pas davantage et les vieux magiciens de la couleur ont aussi emporté leur secret.

Quelles causes ont déterminé une pareille décadence, c’est là une question que je ne saurais aborder ici : le temps et l’espace me manqueraient. Seulement il n’est peut-être pas indifférent de rappeler que l’apogée de l’art néerlandais concorde précisément avec l’affranchissement religieux et politique du pays, et qu’en même temps que de grands peintres la Hollande vit surgir les grands navigateurs et les grands citoyens, qui ont porté si haut sa prospérité et sa gloire. Alors, l’art intervenait d’une manière directe dans les choses et les besoins de la vie; il y pénétrait pour les refléter et, pour les bons bourgeois d’Amsterdam, il était sans doute l’agréable, mais aussi l’utile, le nécessaire.

Faut-il conclure de là que le régime démocratique est plus que tout autre favorable à l’efflorescence et au développement de l’art? Je ne le pense pas. Du moins, à Florence, à Rome, en France, on trouverait tout de suite les arguments d’une doctrine absolument opposée. Simplement, je constate un fait, et il est bien certain qu’en Hollande, à mesure que les principes démocratiques se détendaient, l’art lui aussi faiblissait à proportion. D’ailleurs cet effondrement artistique n’est point particulier aux Pays-Bas ; car Rome aujourd’hui n’est plus la cité de Jules II et de Léon X, il s’en faut de beaucoup, ni Florence la capitale des Médicis.

Cependant il serait injuste de dire que la Hollande ne possède plus d’artistes. Assurément tel n’est pas mon avis. Et si la forte race du dix-septième siècle est aujourd’hui éteinte, si l’art ne brille plus en ce coin septentrional de l’Europe comme au temps des Rembrandt et des Ruysdaël, encore y trouve-t-on des esprits ingénieux, des travailleurs pleins de conscience qui supportent avec un zèle digne d’applaudissements le poids d’un passé glorieux.

De ce nombre est M. Roelofs.

M. Roelofs est fin dessinateur, peintre correct, observateur judicieux. Il trace le contour d’un tronc, il attache à ce tronc des branches et des racines, le tout avec une sûreté qui prouve l’étude très-complète qu’il a faite de la structure et de l’anatomie de l’arbre. Et puis il a du goût, de l’ordonnance. Tout se suit et se tient dans ses tableaux. Les plans du terrain s’enchaînent du bord du cadre à l’horizon, à travers les taillis et les futaies. Sans négliger les masses, l’auteur s’en prend aussi aux détails. De sorte qu'après avoir été frappé par l’ensemble, l’œil curieux et attentif aperçoit des choses caractéristiques qu’il n’avait pas distinguées d'abord. Eh bien, c’est dans ces détails, précisément, que réside la vérité intime, la vérité durable, celle des maîtres, de Ruysdaël, d'Hobbéma, de notre Claude.

Maintenant examinez les six tableaux que M. Roelofs a exposés dans les galeries internationales du Champ de Mars : s’il avait mis plus de vibrations dans les ciels, de frémissements dans les feuillages, d’abandon dans le travail, de charme et d’imprévu dans la couleur, de ce je ne sais quoi, enfin, d’inexpliqué et d’inexplicable qui fait plus pour le mérite d’une œuvre que toutes les perfections manuelles, n’est-il pas vrai, que le peintre eût signé là autant de morceaux accomplis?

Si j’ai bonne mémoire, M. Israëls a débuté à Paris, au Salon de 1861, et ses tableaux furent généralement goûtés. Malgré cela il n’a plus figuré aux exhibitions annuelles du Palais des Champs-Elysées que de loin en loin et, en tous cas, sans retrouver la veine de son premier succès.

Parmi les tableaux que M. Israëls a envoyés à l’Exposition universelle, voici ceux qui méritent surtout d’être mentionnés.

Le vrai soutien. — Une mère est malade; assise dans un fauteuil, elle tricote et son enfant, bébé qui marche tout au plus, lui apporte, non sans beaucoup de peine, un tabouret. — Intérieur de la maison des Orphelins à Kalwyk. — Trois petites filles assises auprès d’une table, devant une fenêtre, sont occupées à des travaux de couture. — Le dernier souffle. — Un chef de famille vient de mourir; sa femme, éperdue de douleur, se jette sur le cher cadavre, et l’enlace de ses bras, et l’aïeule sanglote retireé dans un coin, tenant sur ses genoux les orphelins qu’épouvante un spectacle si nouveau pour eux.

La manière de M. Israëls est un peu barbouillée, cotonneuse et monotone; aussi tous ses tableaux se ressemblent sous le rapport de l’effet, du coloris et de l'exécution. On peut en faire néanmoins une sérieuse estime. On y trouve de. la justesse, de l’ingénuité, une sorte de séduction mystérieuse, une poésie un peu maladive, mais ordinairement Dien assortie aux sujets. En un mot, le réalisme en est impressionnant sans affectation de fausse simplicité, sans forfanterie d’amertume, il saisit par la vérité de l’expression et non par la laideur voulue des types, il émeut par la naïveté, non par la maussaderie.
Sans inconvénient on peut ne point s’occuper des imitations de Peeter Neefs, que se plaît à peindre M. Bosboom, ni des pastiches de van der Heyden que M. Weissembruck aime tant à produire ; mais je n’étonnerai personne, sans doute, en déclarant que ces messieurs, malgré leurs soins, n’ont pas encore dépassé leurs guides.

Laissons en outre de côté les toiles acides et congelées de MM. Koekkoek, et si nous nous arrêtons aux cadres flamboyants de M. van Schandel, que ce soit uniquement pour admirer l’étonnante persévérance de cet artiste, qui depuis un quart de siècle environ tourne et retourne incessamment dans le même cercle, comme un écureuil dans sa cage, blaireautant, léchant le même effet, la même lune bleue, la même lanterne jaune dans le même tableau cent et cent fois répété. Et quand je dis que M. Schandel polit à perpétuité une composition unique, ne me trompé-je pas ? Car, enfin, haussant le ton de sa ritournelle ordinaire, il vient de tenter l’escalade des hauts sommets de l’art. Non, vains efforts, peines perdues, considérez la Visite des Bergers à la Naissance de Jésus-Christ et la Sainte famille en Egypte, le peintre n’a rien ajouté à cette pyrotechnie innocente, pour laquelle M. Prudhomme n’a point assez d’admiration et d’enthousiasme.

A tout cela je préfère la peinture un peu sèche, mais d’un bon effet de M. Srortenbeker. Dans son paysage intitulé : Matinée d'automne, on voit des bœufs parqués dans une prairie. Au fond un moulin.

L’Improvisateur italien, à son tour, do M.Phlippeau, n’est pas déplaisant. La coloration générale en est bien un peu lourde; mais parmi ces figures qui entourent le chanteur, plus d’une se recommande par l’élégance de l’allure, la vérité de l’expression.

C'est à tort que le livret attribue à M. Blés le Rembrandt se rendant au theatrum anatomicum. M. Bisschop est l’auteur de ce tableau dont la pâte est un peu massive, mais l’effet plein d’éclat et de vigueur. On avait vu ce cadre l’année dernière au palais des Champs-Elysées. La Prière interrompue, est également une ancienne connaissance. Dans cette œuvre on dirait que M. Bisschop a voulu se rapprocher de la manière de M. van Hove. Du reste, il pouvait plus mal choisir son modèle.

M. Martinus Kuytenbrouxver a exposé cinq tableaux : Le Combat de cerfs, Cerfs après U Combat, High-life, Patiens quia fortis, Le bonheur de l'un fait le malheur de l'autre. Toutefois je ne m’occuperai que du premier, les louanges et les observations qui s’adresseront à cette œuvre pouvant être, à peu près dans la même mesure, appliquées aux autres.

Les proportions du Combat de cerfs sont assez vastes, les animaux étant représentés de grandeur naturelle et le paysage ayant de l’importance. Les difficultés que pouvaient offrir les conditions de cette tâche n’ont pourtant point intimidé l’artiste. Chaque détail est étudié avec beaucoup de netteté. Le terrain est solide ; le feuillé, les herbes, les ronces sont hardiment traités. Le ton des feuillages, la contexture des écorces lisses ou raboteuses, l'accent des silhouettes sont heureusement variés. Les fonds ne brillent pas par la légèreté ni la profondeur; mais les premiers plans sont mâles, vigoureux, et dans les endroits où l’on ne croit voir qu’un travail de fougue se révèle le calcul d’un peintre maître de son métier. Reconnaissons aussi que les animaux qui s’attaquent, se heurtent, se poussent de la tête et du bois sont dessinés en connaissance de cause.

Après cette large part d’éloges je me sens fort à l’aise, je l’avoue, pour dire en quoi la peinture de M. Kuytenbrouwer pèche ordinairement.

Tout à l’heure je trouvais les fonds du Combat de cerfs ni profonds, ni légers. Eh mon Dieu, sans se montrer trop sévère, ne pourrait-on pas adresser un reproche analogue à l’ensemble de l’œuvre? En effet, c’est toujours d’une brosse dure, âpre, brutale que travaille l’artiste. Il ne touche pas la toile, il l’écrase ; il hérisse sa teinture d accents durs et coupants. Avec lui point de moelleux, point d'inflexions souples, caressantes. Or, c’est un défaut grave et dont il n’est pas facile de se corriger. Plus aisément acquérerait-on la vigueur, la fermeté, et je crains bien que le talent, d’ailleurs très-réel, de l’auteur de ce Combat de cerfs ne soit à jamais gâté par cette lourde exécution qui pèse d'un poids si fâcheux sur presque toute sa peinture.

M. Alma Tadema est à l’Exposition avec treize cadres. Aucun n’est un chef-d’œuvre, à coup sûr ; mais ils ont la vogue et la foule recherche activement ces toiles qui semblent exhumer, jusque dans leurs détails les plus anodins, les costumes et les ustensiles d’il y a mille ans et plus. Ce succès est donc principalement un succès de curiosité. La saveur, le goût général d’antiquité que dégagent ces peintures, voilà ce qui séduit le public.

Quant à moi, pour dire ma pensée entière, plusieurs de ces tableaux, je les trouve par-dessus tout étranges, bizarres, excentriques, On dit bien que c’est que l’auteur a poussé ses investigations dans les champs archéologigues avec une conscience scrupuleuse. A la bonne heure. Mais si l’on regarde de près, il faut reconnaître que ce beau zèle archaïque n a souvent abouti qu’à des ustensiles enfantins, à des ornements secondaires. Encore n’est-il pas prouvé que ces bibelots n’aient pas été inventés au fur et à mesure des besoins de la cause. Pour moi, j’hésiterais longtemps avant de les admettre tous, en regardant par exemple les Égyptiens de la XVIIIe dynastie, comme un legs non frelaté de l’antiquité.

Quoiqu’il en soit l'Education des enfants de Clotilde a du mérite. La scène se passe dans une sorte d’atrium, imitation gauloise d’un palais romain. Le long d’une colonne est dressée une cible formée de planches épais ses, et c’est sur ce but que s’exerce l’adresse des enfants : il s’agit d’atteindre la cible avec des haches lancées à toute volée. Entourée d’hommes d’armes et de moines, Clotilde surveille les amusements guerriers de ses fils.

Parmi les meilleurs tableaux exposés par M. Alma-Tadema je citerai encore l'Armurier romain, Lesbie,— l’ajustement de cette figure est original et bien trouvé, — et Agrippine visitant les cendres de Germanicus.

Ici je dois considérer ma tâche comme achevée. Non pas que les tableaux hollandais aient tous été passés en revue. Sur cent soixante-dix, c’est d’une trentaine seulement qu’il a été question. Mais si j’omets de parler des autres, qu’on veuille bien croire que ce n’est point sans motifs graves. Que voulez-vous ? Plutôt que de faire de la peine aux gens, le mieux n’est-il pas quelquefois de se taire ? Ah ! aussi bien s’il s’était agi d’examiner une exposition d’œuvres néerlandaises du dix - septième siècle !!!

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée