Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Groupe V-II

Groupe V-II à l'exposition de Paris 1867

Produits chimiques et pharmaceutiques.

Au moment où nous pénétrions dans cette salle, un visiteur, un ouvrier qui nous y avait précédé disait à sa femme : « C’est ici la boîte à malice, vois-tu; il faut s’y connaître, mais pour un connaisseur il n’y a rien déplus beau dans l’Exposition. »

Ce visiteur avait raison.

De petites armoires d’un style uniforme font tout le tour de la galerie ; un double rang d’armoires adossées l’une à l’autre et en tout semblables aux précédentes en occupent l’axe dans toute sa longueur. Des bocaux, des flacons, des coupes, des échantillons plus ou moins volumineux les remplissent. Si on s’approche, on lit sur les étiquettes des noms difficiles à épeler, durs à prononcer, et qu’une mémoire non exercée retient mal et même ne relient pas du tout. Ce n’est pas qu’il manque ici d’objets qui par l’éclat de leurs couleurs ou la pureté de leurs formes, fassent sur l’œil une impression agréable. Il n’en est pas moins vrai qu’à première vue cela ne dit pas grand chose aux profanes. Chacune de ces substances est une énigme et la clef qui l’explique est toute une science. Mais si les initiés sont rares, les croyants sont nombreux, et il n’est personne qui en franchissant le seuil de cette galerie ne sache qu’il entre dans les domaines d'une science qui prend à l’œuvre du progrès une part incomparable et dont les bienfaits sont tels que parmi ses dons les plus vulgaires il en est qui ne pourraient nous manquer sans qu’aussitôt presque toute l’industrie s’arrêtât.

Tel est par exemple le soufre, ou plutôt le produit d’une de ses combinaisons avec l’oxygène, c’est-à-dire :


L’acide sulfurique.

Sans lui, ni savons, ni cristaux, ni bougies. Nous n’aurons plus pour nous éclairer qu’une huile impure, fumeuse, nauséabonde. Il nous faudrait chercher des moyens nouveaux de blanchir les tissus de coton. Un grand nombre de couleurs et de mordants qui servent à les teindre et à en rendre la teinture indissoluble, nous feraient également défaut. Nous n’aurions plus ni cet alcool, extrait des grains et des pommes de terre, ni les allumettes chimiques, ni cette foule d’acides minéraux et d’acides organiques qui servent à préparer les substances médicamenteuses. Et ce n’est là qu’une partie des services que nous en tirons. Telle est son importance que le degré de développement industriel d’un peuple peut se mesurer par la quantité d’acide sulfurique que ce peuple consomme.

Il n’y a donc pas à s’étonner du nombre des exposants français qui se consacrent à la fabrication de ce précieux produit.

Dans le nombre il faut citer MM. Kuhlmann et Cie, propriétaires d’usines de produits chimiques à Loos, la Magdeleine, Saint-André (Nord), à Corbehem (Pas-de-Calais) et à Saint Roch lès-Asnières (Somme), qui livrent au commerce plus de 5 millions de kilogrammes d’acide sulfurique par an; la Compagnie des salines et des produits chimiques de Dièuze, dont la fabrication atteint 8 millions de kilogrammes ; et la Compagnie de Chauny (Aisne),d’où sortent chaque année 18 millions de kilogrammes.

Pour donner une idée de l’importance de ces grands établissements, nous ajouterons que la dernière Compagnie produit en outre : 13 millions de kilogrammes d’acide chlorhydrique, 11 millions 500 000 kilogrammes de sulfate de soude, 13 millions de kilogrammes de soude, 4 millions 500 000 kilogrammes de cristaux de soude, 3 millions 500 000 kilogrammes de soude et 3 millions de kilogrammes de chlorure de chaux !

Enfin on se fera une idée du mouvement d’affaires auquel donne lieu cette production, quand on saura que la Compagnie de Chauny consomme annuellement : charbon de terre 23 millions de kilogrammes ; sel, 10 millions; craie, 9 millions; soufre, 5 millions; manganèse, 3 millions; chaux, 1 million700000 kilogrammes; nitrate de soude, 250 000 kilogrammes.


Acide nitrique.

Tout ce qui vient d’être dit de l’importance de l’acide sulfurique, il faudrait le répéter à propos de l’acide nitrique. Je me borne à noter un progrès considérable dans la fabrication de ce dernier. On utilise aujourd’hui à peu près complètement l’énorme quantité de bisulfate de soude que donne cette fabrication. Ce résidu qui était un embarras est devenu une richesse; quand elle s’en mêle la chimie dépasse la cuisine, elle mène dans l’art d’utiliser les restes.


Le Thallium.

Parmi les échantillons de métaux chimiquement purs que nous montre l’Exposition, échantillons d’une beauté incomparable, l'attention se porte de préférence sur les lingots de thallium que M. Lamy, professeur à la faculté des sciences de Lille, place sous nos yeux.

Le thallium est un des métaux dont l’existence a été révélée par cette merveilleuse et récente méthode d’investigation chimique qui a reçu le nom d’analyse spectrale. La découverte du cæsium et celle du rubinium ont la même origine.

On sait qu’un grand nombre de métaux introduits dans une flamme sous forme de composés volatiles, font apparaître dans le spectre de cette flamme des raies de couleurs variées, dont chacune occupe toujours une position déterminée. Étudiant au spectroscope une flamme dans laquelle avait été introduite une petite portion des dépôts qui se forment dans les fabriques d’acide sulfurique, un chimiste anglais, M. W. Crookes, y constata l’existence d’une raie verte, qui n’appartenait à aucun corps connu, et après de nombreux essais, il acquit la conviction que cette raie était due à un corps nouveau, auquel fut donné le nom de thallium.

L’étude du thallium a été l’objet des études persévérantes de M. Lamy, et c’est à ce dernier surtout que nous devons la connaissance des propriétés du nouveau métal.

Par ces propriétés, le thallium, ainsi qu'on peut le voir, se rapproche du plomb et de l’argent. Il est très-mou, très-malléable, peut être rayé par l’ongle et facilement coupé au couteau. Sa densité est un peu supérieure à celle du plomb; il fond à 290 degrés. La découverte de ce corps dérange quelque peu les classifications des corps métalliques. Le thallium, en effet, ne se place naturellement auprès d'aucun de ceux-ci, et la réunion des caractères en apparence paradoxaux qu’il présente, lui a fait donner par M. Dumas le nom pittoresque à'ornithorynque des métaux. Jusqu’ici il n’a pas d’emploi dans les arts; mais combien de corps d’une importance aujourd’hui sans égale, ont, comme celui-ci, commencé par n’être bons à rien !


Les produits du goudron de houille.

Où éclatent surtout les pouvoirs de la chimie , c’est dans les produits incomparables qu’elle a su tirer de la houille.

La bouille distillée en vases clos, donne des gaz, des sels ammoniacaux, une huile brute connue sous le nom de goudron de houille ou coaltar.

Ce goudron est un composé très-complexe. Comment de réaction en réaction on en tire l’acide picrique et la nitro-benzine; cela nous entraînerait trop loin. L’acide picrique est employé en teinture ; un écheveau de soie plongé dans une petite quantité de cet acide, prend sans préparation aucune une très-belle couleur jaune. Un petit appareil, exposé par M. J. Casthelaz, permet de vérifier en quelques minutes la pureté de ce produit. Quant à la nitro-benzine, elle est le point de départ de ces brillantes couleurs qui ont si justement excité l’admiration générale. La nitro-benzine, convenablement traitée, donne en effet naissance à Y aniline, et c’est de celle-ci que dérivent les principes colorants désignés sous les noms de mauve, magenta, roséine, azuline, azaléine, fuchsine , bleu de Paris, etc. Cette belle industrie nous permet de constater un progrès semblable à celui que nous avons noté dans la fabrication de l’acide nitrique; on sait aujourd'hui tirer parti des résidus considérables laissés par les transformations successives de la benzine en nitro-benzine et en aniline.

M.Eusèbe, de Paris, a groupé dans sa vitrine de beaux échantillons de soie teinte en vert d’aniline, vert dont la découverte est due à un hasard bien singulier. On raconte que le contre-maître de M. Eusèbe, voulant fixer sur soie une certaine nuance bleue, eut l’idée étrange de plonger l’étoffe dans un bain d’hyposulfite de soude; croyant fixer du bleu, il se trouve qu’il avait engendré du vert.

Citons encore parmi les produits dérivés des essences de houille, une certaine huile à odeur pénétrante, découverte par M. Marignac, nommée formène binitré bicliloré, par M.Berlhelot, et dont nous avons un flacon devant nous. Cette huile irrite les yeux et les voies respiratoires à un degré inexprimable; le contenu de ce flacon, répandu dans le Palais, suffirait pour faire fondre en larmes tous les visiteurs qui en remplissent es immenses galeries.

La paraffine, dont nous avons de si beaux échantillons, est un des produits de la distillation des houilles, de certaines houilles du moins, du boghead entre autres.
Lorsqu’on distille ce boghead très-lentement, on obtient une huile dite o'éinc. Cette huile tient en dissolution une substance qui apparut pour la première fois, sous forme de bougies, à l’Exposition de 1855 : c’est la paraffine, laquelle n’est en réalité que du gaz oléfiant solide, et la belle lumière blanche que donnent les magnifiques bougies qui en sont formées, est la lumière même du gaz oléfiant.

Nous arrêterons là, non sans regret, ce coup d’œil préliminaire sur l’industrie chimique, industrie toujours en progrès qui produit aujourd’hui 1200 millions par an, dont 53 sont exportés. Il y a dans ces vitrines des substances d’une pureté admirable, d’une valeur immense ; telle petite coupe qui ne contient que quelques grammes de matière renferme une merveille. Nous aurions voulu nous arrêter devant toutes ces choses, mais l’espace nous manque. Bornons-nous donc pour le moment à constater avec le jury, parmi les progrès réalisés depuis l’Exposition de 1862, d’abord les perfectionnements apportés aux couleurs d’aniline et l’abaissement sensible que leur prix a éprouvé, ensuite l’acquisition de nouvelles matières colorantes dérivées de la toluidine et de la metylaniline, puisja transformation de la naphtaline en acide benzoïque, enfin la production industrielle du magnésium. Et passons dans la salle suivante où nous nous trouverons au milieu des :


Produits de l’exploitation des Mines et de la Métallurgie.

Et d’abord se dresse devant nous comme introduction naturelle à l’histoire de cette classe une vitrine contenant la collection des roches, minéraux et minerais extraits de notre sol. C’est le Ministère de l’agriculture, du commerce et des travaux publics qui l’expose. Au-dessus de l’armoire s’étale à gauche une grande carte de France, indiquant les bassins houillère, les exploitations de minerais de Ter, les gisements des principaux métaux autres que le fer, les usines à fer et les massifs forestiers, placés dans le rayon d’approvisionnement de ces usines. A droite et faisant pendant à celte carte, une autre carte de France, dressée à la même échelle que la précédente, indique les gisements de phosphates de chaux fossile , découverts par M. de Molon, les bancs de tangue, merls, tress et sables coquilliers, les gîtes de felds-paths, dérochés potassiques, de kaolin et les dépôts calcaires du littoral de la Manche et de l’Océan. La partie de la susdite vitrine qui est au-dessous de cette carte, contient une superbe collection de phosphates de chaux, classés par départements.

Complètement négligé, il y a une vingtaine d’années, cet amendement est devenu l’objet d’exploitations importantes en France et surtout en Angleterre.

En France, le phosphate est employé à l’état naturel et simplement pulvérisé. En Angleterre, il ne sertie plus ordinairement qu’après avoir été converti par l’action de l’acide sulfurique en phosphate acide double dit superphosphate. Dans les fabriques où se fait cette opération, à Deptford près Greenwich, par exemple, le phosphate minéral avant d’être traité par l’acide est préalablement mélangé dune certaine quantité de phosphate des os, et quelquefois de guano terreux. Il y a doute encore aujourd'hui sur le meilleur mode de préparation à faire subir au phosphate de chaux minéral, mais sur la valeur de cette substance comme amendement, tout le monde s’accorde.

En face de l’exposition géologique du ministère est, comme il convient, l’exposition pratique de nos compagnies minières. Monte-bras apporte ses minerais d’étain ; Alais, ses minerais d'antimoine; Monistrol (Allier) et Pontgihaud (Puy-de-Dôme), leurs minerais de plomb argentifère ; Villemagne (Hérault), ses minerais de cuivre et de plomb; Servas (Gard), son asphalte ; Saint-Nicolas (Meurthe), ses sels; la Bretagne, ses kaolins, etc— Puis les charbons de Graissessac, de Lens, de Courrières, de Portes... ; les cokes, les agglomérés et les houilles de la compagnie d’Aniche; les pétroles extraits des sables du Bas-Rhin et des schistes de l’Ailier. La société des pétroles français de Schwabwiller est la première qui, chez nous, se soit livrée à l’extraction des pétroles naturels.

Dans la vitrine qui contient les richesses dont la plus petite partie seulement vient d’être énumérée, un étroit compartiment occupe par MM. Baudouin frères, expose les moyens et les produits du procédé de M. de Rostaing pour la division des métaux en fusion et particulièrement de la fonte de fer. La fonte arrivant liquide sur un disque animé d’une vitesse de 2000 tours par minute, se divise en globules très-fins d’une oxydation excessivement facile, qui par des dosages convenables peuvent être employés utilement à produire des matières aciéreuses, ou à fabriquer par l’oxydation complète et par la calcination des oxydes rouges qui trouvent leur emploi dans la peinture. Ce procédé de division s’applique également au plomb, au zinc et enfin aux mattes cuivreuses qui se trouvent partiellement désulfurées pendant la granulation.
Pangibaud nous montre un magnifique lingot d’argent d’une valeur de 135 000 fr. MM. OEschger, Mesdach et Cie en exposent un d’une valeur moindre; c’est un gâteau d’argent aurifère obtenu par coupellation de plombs argentifères, qui pèse 212 k. 200 et et qui est coté au prix de 51000 fr.; mais leur belle exposition se recommande à bien d’autres titres. Des fonderies et laminoirs de Blache-Saint-Vaast, qu’ils dirigent, sortent annuellement par millions de kilogrammes pour être livrés au commerce et aux arsenaux de l’État: feuilles de cuivre rouge laminé pour la chaudronnerie, le doublage des navires, la fabrication des capsules de guerre et de chasse; lingots de cuivre pour la fonte des bronzes d’art et des pièces de machines; feuilles de zinc pour la couverture des bâtiments; plomb en saumons spécialement propre à la fabrication de la céruse, du minium, etc. Une des spécialités de cette grande maison c’est la fabrication des flans des monnaies de cuivre pour les pays étrangers, flans qui sont ensuite frappés dans les hôtels des monnaies, et nous avons ici une pièce de bronze monétaire de 9 mètres de long dans laquelle on en a découpé des milliers.

Non loin de là, MM. Cubain et Cie, de Verneuil (Eure) et M. Manche!, de l’Aigle, exposent de très-beaux échantillons de métaux laminés et tréfilés; dans l’étalage des premiers l’attention se porte principalement sur une feuille de cuivre de 5 m. 40 c. de long sur 1 m. 20 c. de large, et qui pèse 32 kilogrammes; sur une pièce de fil rosette, clair, dur, qui a 22 millimètres de diamètre, 23 mètres de long et qui pèse 75 kilos, et enfin, sur une pièce de laiton clair, dur, qui a 16 millimètres de diamètre, 84 m. de long, et qui pèse 132 kilogrammes. M. Mouchel, à côté d’objets de chaudronnerie fabriqués par le repoussé, au moyen du tour, a placé une pièce de fantaisie en fil de laiton de la grosseur de 3 centièmes de millimètre, ce qui est plus fin que les cheveux. N’était la couleur, on prendrait ces fils de laiton pour de vrais cheveux; encore, par le temps de postiches qui court, cette couleur pourrait-elle devenir à la mode.

A un art plus relevé est consacrée la belle vitrine de M. Godard, fournisseur des dépôts de la guerre. Nous avons ici d’admirables planches en cuivre, en acier, en zinc destinées à la gravure ; une planche en cuivre rouge extra-fin, planée et polie pour la gravure en taille-douce, a 1 mètre sur 1 mètre 35 cent, et pèse 75 kilogrammes.

M. Dupré, inventeur des capsules métalliques pour bouchage des bouteilles et des flacons; M. Massière, qui fabrique l’étain en feuilles; M. Guérin, batteur d’or, exposent dans cette première salle leurs intéressants produits et, insensiblement, nous passons de l’industrie à Fart, au sein duquel nous introduisent la Vieille-Montagne, qui nous montre tout ce qu’on peut faire du zinc, et l’usine de Sommevoire (Haute-Marne), qui nous apprend à quel degré de perfection relative peut s’élever la fonte de fer. Ce sont d’intéressants sujets d’étude sur lesquels nous espérons pouvoir nous étendre davantage dans un prochain numéro.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée