Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


Retour - Liste Pavillons

Beaux-Arts en Belgique

Beaux-Arts en Belgique à l'exposition de Paris 1867

Avant tout, je dois dire ici que j’éprouve une vive et sympathique admiration pour le peuple belge.

Il en est des peuples comme des individus : la plupart des grands hommes se sont tenus fort au-dessous de la belle taille de cinq pieds six pouces, et, pour être un grand peuple, j’estime qu’il n’est pas besoin du tout de couvrir de ses villes ou de ses villages beaucoup de myriamètres carrés sur la boule que le ciel a livrée à notre espèce.

La grandeur, c’est le génie, c’est l’activité, c’est le travail. C’est pourquoi une ruche d’abeilles ouvrières paraîtra toujours aux sages quelque chose de plus considérable qu’un troupeau de phoques, étendus sur le rivage et bâillant ou dormant au soleil.

Ne croyez donc pas, quand vous passerez la frontière française au nord, que ce soit, comme on dit, un petit pays, cette Belgique où vous entrez et qui se montre aussitôt à vous dans toutes les ressources et toute la richesse de son industrie. La Belgique se tient bravement et fermement entre les grands peuples, entre la France et l’Angleterre, et au niveau, elle aussi, de tous les perfectionnements et de tous les progrès matériels et moraux.

Ce n’est pas à cette place qu’on peut parler des institutions nationales de ce jeune État paisible et prospère ; mais ( l’Exposition universelle en fournit de brillants témoignages), la science industrielle dans ses diverses applications et les arts dans leurs variétés, se sont singulièrement développés et propagés en Belgique, où l’on semble avoir profité de tout bon exemple et recherché toute salutaire expérience.

Nous n’avons à traiter aujourd’hui que des beaux-arts. — L’exposition de peinture et de sculpture de la Belgique est située dans une des plus belles allées du Champ de Mars. Une statue équestre de Léopold Ier la désigne d’ailleurs au regard et à l’attention du visiteur.

Cette statue est remarquable, et ceux qui, un jour ou l’autre, ont vu le prince illustre qu’elle représente, l’y retrouvent au naturel. C’est bien la physionomie virile et forte du roi Léopold. La netteté de la pensée, la rectitude du jugement, un esprit pratique doublé d’une volonté arrêtée et précise, voilà ce que l’observateur découvrait sans peiné sur son visage rude et sévère, et ce que l’artiste, M. Joseph Geefs a su rendre avec talent. Léopold Ier, qui fut un fondateur d’État dans toute la haute signification du mot, est un des hommes qui ont le plus et le mieux été de leur temps, c’est-à-dire qui en ont le plus et le mieux compris les aspirations et les tendances, et, suivant Schiller, être un homme de son temps, c’est « être du même coup un homme de l’avenir. »

Tous les genres de sujets sont familiers aux artistes belges, et les yeux, dès le seuil, rencontrent disséminés à droite et à gauche, en haut et eu bas, des toiles historiques, des peintures religieuses, des paysages, des marines, et je ne sais combien de tableaux de chevalet, qui, je le crois du moins, sont pour nos voisins de Belgique l’objet d’une prédilection particulière. Leur inspiration s’y complaît visiblement, et leur verve s’y déploie. Un grand nombre de ces tableaux n’en sont pas à leur premier voyage en France, et plus d’un de nous se souvient de les avoir salués déjà dans nos expositions annuelles; mais qu’importe ! on les revoit avec plaisir. Ce sont de belles connaissances.

Le public empressé se partage, et les goûts comme les opinions diffèrent un peu.

Deux grandes compositions de M. de Biefve attirent et retiennent longtemps les curieux. Ici, c’est la comtesse d Egmontà genoux, les mains jointes et suppliantes et les yeux en larmes. On vient d’arrêter son mari. Sa douleur est profonde, mais l’espoir lui reste encore, et elle peut prier. Là, au contraire, tout est fini, l’exécution a eu lieu, et la noble veuve, morne et abattue, s’est retirée au couvent de la Cambre. Une sobriété extrême est loin de nuire à l’éloquence véritable de ces deux tableaux.

Mais un peintre belge qui interprète l’histoire et les traditions de son pays de la façon la plus inusitée maintenant et tout à fait en vieux style, c’est le baron Henri Leys, qu’on dirait sorti de l’atelier d’Albert Durer, tant il a su, par un effort de génie et presque d’invention rétrospective, s assimiler l’art et les procédés de la plus lointaine Renaissance. M. Leys, quand ses toiles auront pris cette vénérable teinte que le temps met à toutes nos œuvres, pourra passer pour un devancier, non pas seulement de Raphaël, mais encore du Perugin.

Comme un autre côté de Saint-Germain, s’il lui plaisait d’affirmer qu'il a appris son métier du temps de Luther, il y aurait vraiment de quoi soutenir qu'il n’a point menti. Le bourgmestre Lancelot Van Ursel, la cérémonie pour l’Installation de la Toison d'or, l’intérieur de Luther, prêchant et dogmatisant à Wittenberg au milieu d'amis et de disciples qui discutent avec lui ou prennent des notes, pendant que la femme du réformateur debout à la croisée gothique, qui est éclairée comme par Rembrandt, tricote une paire de bas, et la Sortie de l'Eglise, et le Liseur, sont empreints de l’originalité d’un autre âge. La maison et les lambris, la rue et ses encoignures, les personnages, leurs attitudes, leurs costumes, leurs armes, tout est approprié merveilleusement et sent la première moitié du xvic siècle.

Toutefois il ne saurait y avoir là qu’un succès d’érudits et de connaisseurs, et si de pareilles tentatives dans le passé, si cet archaïsme ravissent une fraction de gens que le bizarre, l’étrange, le nouveau, d’où qu’ils viennent, de devant ou de derrière nous, affriandent sans cesse, je crois qu’il est bien de ne pas trop s’y attarder. Je ne souhaite pis les restaurations, pour peu qu’on puisse s’édifier des villes et des maisons neuves.

Je vais au hasard dans cette galerie de peintures d’un vrai mérite, et je signale, comme cela passe sous mes yeux, la Conversation défendue de M. de Noter, où deux jeunes amoureux devisent tendrement au bas de l’escalier avec des mines à faire envie; la Seconde année de M. Charles Baugniet, qui nous montre, dans un coquet appartement, une jeune et jolie mère toute seule, hélas! près du berceau du nouveau-né. Un livre de prières, comme une sorte de consolation insuffisante, est dans sa main, mais ses yeux attristés cherchent et attendent.... Le rayon
d’un soleil couchant est sur son front. Serait-ce le rayon de l’amour qui décline? Non, sans doute, et pourtant cette cruelle idée traverse l’esprit.—Après tout, dirait un sceptique, pour un amour qui descend au-dessous de l’horizon, vingt autres, Madame, sont prêts à se lever et à briller dans votre ciel.

M. Baugniet est un des habiles peintres de genre dont je parlais tout à l’heure.

M. Adolf Dillens est un observateur de la vie de la campagne et des petites intrigues de la ferme et du hameau. Avec moins d’entrain fougueux que ce maître exubérant qui se nommait Jordaens, mais aussi avec un sentiment plus poétique, il nous peint une Noce. Zuid-Beveland, en Zélande. Rien n’y manque : la mariée est gentille autant que timide, et l’époux est fort amoureux. La mère pleure, les jeunes filles sourient, les jeunes garçons raillent, le curé ne perd pas un coup de dent ni de fourchette, et le bel-esprit de la paroisse, son papier à la main, chante des couplets de circonstance qu’il improvisa l’autre jour. M. Dillens est bien l’héritier des Flamands, mais il est un Flamand raffiné et du dix-neuvième siècle.

Il y a là assez de réalisme, et, ce qui est rare, il n’y en a pas trop. — J’en dirai autant du Cordonnier barbier, qui tient la belle au pied, ce qui, suivant nos pères, était une bonne grande fortune, et oublie qu’il est là pour lui prendre mesure. J’aime moins, tout à côté, une scène de patinage, qui frise un peu la charge.

N’oubliez pas le Souvenir d'Afrique, de M. Edmond Tschaggeny. C’est tout un coin du désert ingénieusement découpé sur le vif. Voyez les Chevaux et les Palefreniers de M. Van Kuyck, qui ne perdrait rien à être rapproché de Mlle Rosa Bonheur; arrêtez-vous devant la Veuve de Van Artevelde, telle que M. Ferdinand Pauwels nous la présente avec talent, et, enfin, sans marchander çà et là d’autres suffrages mérités, arrivons ensemble, si vous voulez bien, à cette précieuse page d’histoire que M. Ham-man, qui l’a écrite, nous désigne sous ce titre : l'Education de Charles-Quint.

Voilà que nous avons vue sur un vaste appartement, tendu de tapisseries antiques et éclairé par une large fenêtre aux vitraux armoriés. Jeanne la Folle est assise sur un fauteuil élevé, presque un trône. Son visage grave est sans expression. Près d’elle, sur un siège un peu plus bas, se tient l’enfant qui sera un jour le plus puissant monarque de l’Europe. L’un à sa droite et les autres devant lui, se groupent les conseillers de Jeanne, des vieillards que l’expérience et les affaires ont mûris et qui, pendant la leçon d’Erasme, lequel est placé, lui, en face du jeune prince, observent attentivement et beaucoup plus qu’ils n'écoutent. Charles, sous ses cheveux roux, a le visage fin, curieux et presque ouvert. Sa lèvre inférieure est proéminente comme sera celle de toute sa descendance. On reconnaît à cette bouche, que Velasquez a si bien rendue dans ses admirables portraits, les héritiers successifs de la maison d’Autriche en Espagne : elle s’est reproduite, en effet, de père en fils avec une régularité extrême et comme un signe caractéristique.

Quant à Érasme, il est saisi avec vérité, ce me semble, et l’artiste s’est appliqué, non sans avoir réussi, à faire poser devant nous le vrai type de l’érudit à la fin du quinzième siècle et à cette date à jamais mémorable de la Réforme. C’est un personnage dogmatique et solennel, qui commente, et glose et critique, mais qui, sous le vent des hardiesses nouvelles, n’a rien du pédantisme tranchant des professeurs scolastiques du moyen âge. Et puis, on sent dans Érasme un de ces esprits habiles qui, tempérant ce qu’il y a d’avancé et d’excessif dans les opinions ou les idées rivales, se font accepter des unes et des autres et savent, au juste milieu, se maintenir dans la meilleure situation.

On n’a jamais démêlé clairement si Érasme inclina vers le protestantisme ou s’il demeura fidèle aux enseignements de l’Église romaine. Les deux églises ont chacune autant de raisons et de preuves qu’il fut, ici pour Luther et là pour le pape.

Charles-Quint, il faut le croire, fut pleinement catholique; mais, à bien l’étudier, nous reconnaîtrions maintes fois dans sa conduite privée les subtilités adroites et les arguties d’Érasme.

Quoi qu’il en soit, nous trouvons dans cette scène historique un véritable commentaire par le pinceau de ce que fut le maître et de ce que sera l’élève, et, pour l’ensemble comme pour les détails, l’œuvre est magistralement conçue et venue. De sérieuses qualités d’invention et d’exécution la recommandent.

Mais c’est surtout devant les tableaux aussi variés que possible et très-nombreux de M. Alfred Stevens et de M. Willems que le public se plaît et se groupe et que les connaisseurs eux-mêmes font de longues stations. Nous ne dirons aujourd’hui quelques mots que de M. Stevens, qui a, sur sa palette ingénieuse et féconde, toutes les variétés de couleurs et de nuances et qui en tire à son gré de jolies femmes de toute expression et des châles, des satins, des dentelles, des tissus de toute qualité et de tous prix. Il semble même, en mainte rencontre, que ses jeunes femmes n’aient été créées et mises au monde, si gentilles et si gracieuses, que pour faire valoir le cachemire qui drape leurs épaules et le satin qui miroite et chatoie sur leurs genoux et à leurs pieds. C’est le réalisme des étoffes poussé à sa perfection. Là, certainement, il y a exagération et outrance, mais ces petits tableaux de genre, bien que quelques-uns soient un peu cotonneux et mous dans les contours, sont si minutieusement travaillés et avec un tel souci de l’élégance qu’on s’éprend même de cette petite dame rose, qui joue, on ne sait pourquoi, avec une poupée, et de cette Innocence en robe jaune, — charmante enfant qui paraît ignorer jusqu'à l'amour de la toilette. Les Fleurs d'automne nous mettent en présence d’une dame de trente-cinq ans en robe grise et en mantelet noir un peu fanés, qui regarde d’un œil un peu alangui un bouquet qui fut cueilli la veille ou l’avant-veille. Rien n’est plus clair, hélas!

Voyez ici cette jeune et gracieuse mère. Elle rentre, et sans prendre même le temps de quitter son chapeau, la voilà qui entr’ouvre sa belle robe de velours brun et qui tend son sein à un frais et gentil nourrisson. Un de ses gants a roulé à terre à ses pieds, et son châle, un riche produit de l’Inde, est jeté négligemment sur un des bras du fauteuil. Elle est toute à ses devoirs maintenant, après avoir été toute à ses plaisirs, car elle a tous les bonheurs, nous assure le peintre. Le berceau blanc et bleu, aux couleurs de la Vierge, est paré d’images pieuses. C’est un nid doux et moelleux que le pinceau a adouci et caressé encore à plaisir. On ne saurait mieux peindre dans ses menus détails la jeune et aimable maternité, avec sa grâce, et je dirai volontiers, avec sa coquetterie.

Un mot encore sur les groupes en terre cuite de M. Harzè, qui a traduit en spirituelles petites statuettes des personnages et des scènes de Shakespeare et de Molière, et même des chansons de Béranger. C’est, en sculpture, quelque chose comme du Gavarni et du Daumier : la nature s’y marie à la charge et la fait valoir. Les Anglais raffolent des petits groupes de M. Harzé. J’ai entendu une blonde Anglaise aux doux yeux très-fins murmurer à côté de moi :
— It is the cream of the jest : c’est la crème et la fleur de la raillerie et de la saillie.

C’est beaucoup dire, mais du moins convenons qu’il y a là de l'entrain, de la verve et, dans des dimensions très-exiguës, du bon et vrai comique à la manière anglaise et française à la fois.

Nous reviendrons dans les salles de l’exposition de Belgique, où nous nous sommes promis de revoir, comme ils le méritent, les tableaux de M. Fl. Willems, « qui n’a, selon M. Edmond About, qu’une corde à sa lyre, mais cette corde est d’or. » Et j’ajouterai qu’il en tire toutes sortes de belles et curieuses variations.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée