Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Canon Krupp

Canon Krupp à l'exposition de Paris 1867

Parmi les produits exposés par les aciéries d’Essen, appartenant à M. Krupp, le canon monstre que représente notre dessin, est incontestablement l’un des plus curieux, et justifie par son poids et sa masse énorme les étonnements de la foule.

Ce canon en acier fondu rayé, se chargeant par la culasse avec un appareil de fermeture du système Krupp, est placé sur un affût en acier fondu pesant 15 000 kilog., qui doit reposer lui-même sur un châssis tournant du poids de 25000 kilog. (l’exiguité de l’emplacement n’a pas permis de l’exposer). Il pèse, avec les frettes d’acier qui l’entourent en double et triple couche, à la chambre et à la bouche, 50 000 kilog. Le canon proprement dit a été forgé par un marteau à vapeur du poids de 50 tonnes dans un lingot d’acier fondu de 42 500 kilog. Après le forgeage, le forage et tournage, la pièce était réduite à 2Ô 000 kilog. Le poids des frettes en acier forgé ajouté pour Je renforcer, étant de 30 000 kilog., l’ensemble est bien de 50000 kilogrammes.

Voici les principales proportions de cette pièce, destinée à l’armement d'une batterie décote. — Longueur totale, 5U,340.— Diamètre de l’arme, 0.356. — Le nombre des rayures est de 40.—Leur profondeur, 0,004. La longueur du pas des rayures de 24 m 892 et28 m 466.—Elle lance des projectiles pleins et creux en acier fondu du poids de 550 kiL et 500 kilog., avec une charge de poudre de 50 à 55 kilog. qui varie pour les projectiles creux.

Des mécanismes ingénieux rendent la manœuvre facile avec l’aide seulement de un ou de deux artilleurs qui suffisent, à ce que le constructeur affirme, pour donner la direction, l’élévation et l’inclinaison avec assez de promptitude pour que l’on puisse poursuivre un navire passant à toute vapeur même à très-petite portée.

Il a fallu seize mois pour fabriquer ce géant qui coûte seul 391750 francs et avec l’affût et le châssis 543750 francs, et dont chaque coup, si l’on calcule le capital employé et le prix de la charge et des projectiles, revient à près de quatre mille francs.

Les compagnies de chemins de fer n’avaient pas de wagon assez solide pour le conduire à Paris, et l’on a dû construire une voiture spéciale en fer et en acier, portée sur douze roues et pesant 23200 kilog.

Au point de vue de la fabrication industrielle et de la difficulté vaincue, le canon monstre de M. Krupp, malgré les objections qu’il soulève, est une œuvre remarquable dont nous reparlerons en examinant l’artillerie nouvelle de gros calibre exposée par la France et par l’Angleterre, et en rendant compte des différents systèmes proposés et adoptés durant ces dernières années.

Que prouve un canon, si gros qu’il soit? Si c’est le mérite et la puissance de la fabrication, il est à déplorer que ce mérite et cette puissance ne soient pas appliqués à de meilleurs emplois. Une exhibition de canons pouvait avoir quelque apparence d’opportunité au début de l’Exposition; aujourd’hui que le roi de Prusse lui-même nous honore de sa visite bien accueillie, ces exhibitions ont perdu tout intérêt d’actualité.

On a prodigué partout les canons et les cloches au Champ de Mars, dans les sections étrangères. Puisqu’il est convenu que ceux-là se taisent, on devrait bien aussi imposer silence à celles-ci.

Il est à remarquer que les pays qui exposent les plus gros canons, exposent aussi les plus grosses cloches ; je ne cherche pas à m’expliquer les causes de cette analogie. Tant il y a, que le son des cloches et des canons n’est supportable que de très-loin; et j’en conclus qu’il aurait .fallu tenir les uns et les autres à distance.

Si les divers pays exposants ont voulu prouver, par la montre de leurs engins respectifs de destruction, qu’ils sont capables de faire la guerre, j’aurais voulu que cela fût tellement évident que la guerre devînt désormais impossible, devant une égalité de puissance destructive. Qui donc exposera une arme ou un fulminate assez perfection nés pour avoir raison d une armée de trois cent mille hommes en un quart d’heure! Il me semble que ce jour-là les hommes chercheraient un autre moyen que la guerre, de se mettre d’accord.

A ce point de vue, ni le canon de Krupp, ni même le fusil à aiguille, ne méritent le grand prix. Mais on leur doit à peine une mention honorable, au fusil à aiguille surtout, qui nous a prouvé que ls génie du commandement n’était plus nécessaire pour remporter de grandes victoires.

Et nous aussi, nous avons des canons, et tout aussi gros que le canon de Krupp. Les avons-nous exposés ? Il s’en est fallu de bien peu, à la vérité: mais enfin, nous ne les avons pas exposés.

Figurez-vous que l’amirauté avait eu le projet d'élever à l’entrée de l'Exposition un trophée de canons, tout aussi majestueux que le canon prussien. On aurait pris les plus gros engins de la flotte qu’on aurait dressés debout, en forme de colonnes, avec un soubassement d’affûts, et tout autour des pyramides de boulets. C’eût été un trophée vraiment imposant, surtout disposé avec le goût que nous mettons en toutes choses, soit dit sans nous flatter.

Eh bien ! la Commission impériale a trouvé quelques inconvénients à laisser édifier à la porte du Champ de Mars un pareil trophée d’art. Elle a pensé, non sans raison, que de pareils objets, étalés en pleine exposition pacifique, feraient venir de coupables pensées.

La voilà bien récompensée de sa discrétion ! S’il y avait un grand prix à décerner aux canons, nous seuls ne concourrions pas. Est-ce juste?

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée