Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Crèche Sainte-Marie

Crèche Sainte-Marie à l'exposition de Paris 1867

Je voudrais convoquer les innombrables visiteurs de l’Exposition au spectacle le plus auguste et le plus touchant qu’offre le Champ de Mars : je veux parler de la crèche Sainte-Marie, un jour de dimanche.

La création des crèches date de 1844 : elle est due à l’initiative du respectable M. Mar-beau, qui dirige encore aujourd’hui cette admirable institution avec une sollicitude et une activité de dévouement dont je ne veux pas diminuer le mérite par mes éloges.

Napoléon 1er, qui adorait dans les enfants de futurs soldats, disait avec l’intuition du génie : « Rien ne peut remplacer l’éducation des langes. » Ce sont les langes, en effet, qui servent de moule à l’homme. Tel il en sort, tel il reste toute sa vie. Au moral comme au physique, le premier pas décide de tout. Si l’équilibre des facultés ne s’est pas bien fait au berceau, il ne se rétablit jamais entièrement dans le cours de la vie humaine.

M. Marbeau raconte à qui veut l’entendre, le brave cœur, l’histoire d’un enfant qu’il avait pris dans sa crèche, à l’âge de trois ans. Ce pauvre enfant, qui avait perdu sa mère, et que sa grand’mère livrait à la solitude et à l’abandon, parce qu elle devait gagner au dehors sa misérable vie, était complètement hébété, lorsqu’il fut recueilli. Mais la sève, à cet âge, n’est jamais qu’endormie et non éteinte. Aussi, quelle fut la joie du père nourricier de voir, au bout de quelques jours, la sève bouillonner et la plante reverdir ! L’enfant essaya son premier sourire, à la vue de ses petits compagnons de crèche. Il comprit bientôt les £oins dont il était entouré; la gaieté et l’intelligence vinrent avec la santé, jaillissant d’une source commune. C’était un être reconquis à la vie sociale : le miracle était fait.

— « Six mois plus tard, s’écrie M. Marbeau en forme de conclusion, peut-être aurais-je vainement cherché la sève absente: l’être humain ayant disparu, je n’aurais plus retrouvé que la bête. »

Cela prouve que l’enfant, être sociable, ne peut se passer de soins ni d’entourage. En dehors de l’éducation des langes, le corps peut survivre, l’âme disparaît.

Qui nous dit que la génération actuelle ne serait pas meilleure et plus belle, si l’enfance, mieux dirigée, avait mieux préparé l’âge fait? Ces organes, où résident en germe les plus nobles et les plus vils instincts, sont au début comme une cire molle qui se moule au bien comme au mal, suivant l’empreinte qu’on lui donne.

Je ne dis pas que, par une bonne éducation des langes, on arrive à faire plus de grands hommes : le génie est un don de Dieu et que Dieu se réserve ; mais on est toujours sûr de faire de bons citoyens.

A trois ans, un enfant a déjà reçu son empreinte, sinon pour le bien ou pour le mal, du moins vers le bien ou vers le mal. Les facultés bien dirigées se développent : les facultés trop comprimées ne renaissent plus.

C’est en voyant des femmes du peuple abandonner leurs enfants à une surveillance indifférente pour suivre leurs maris dans l’atelier, à la quête du pain quotidien nécessaire, que l’idée vint à M. Marbeau de fonder des crèches, où ces pauvres êtres seraient gardés et soignés, pendant que leurs mères vaqueraient au travail du jour, à charge par elles de venir les allaiter matin et soir.

Comme toutes les idées que le bon Dieu inspire, celle-ci a lentement fait son chemin. Encore aujourd’hui, après 24 ans de persistance et de prédications, Paris n’a que 17 crèches, et la banlieue 3.

Comment! dans une ville comme Paris, avec le maternel patronage de l’impératrice, après 24 ans d’efforts, n’être arrivé qu’à une crèche par arrondissement, quand il en faudrait une par quartier ! Mais il en coûte donc bien cher pour faire le bien, et préserver la civilisation dans la source même où elle s’alimente? — Jugez-en ! il en coûte 6 francs par an pour être membre de la société des crèches, et 40 francs une fois donnés pour fonder un berceau.

N’y a-t-il donc chez nous que des hommes sans entrailles et des mères sans maternité, pour qu’il n’y ait que 17 crèches dans Paris?

Oui! j’espère faire honte aux indifférents en racontant par la plume, avec le secours du dessin, le spectacle qu’on peut se donner pour rien tous les dimanches au Champ de Mars, derrière le pavillon impérial.

Voici la Pouponnière, que nous allons d’abord laisser décrire par son inventeur, M. Jules Delbruk, membre de la société des crèches :

LA POUPONNIÈRE.

« Ce meuble se nomme une pouponnière, du nom de poupon, tout petit enfant. C’est le premier champ d’activité de l’enfant, comme le berceau est son premier lieu de repos. Je l’ai inventée pour la crèche: les enfants, dès qu’ils ne dorment plus, y trouvent:
1°un asile où ils sont à l’abri de tout danger;
2° un appui pour essayer leurs premiers pas dans la mesure exacte de leurs forces, eux seuls en sont les juges; 3° une galerie à double rampe où ils fontleur premier tour du monde;
3° une salle à manger où une femme suffît à leur distribuer la pâtée comme à une nichée d’oiseaux.

« Dans une famille, on peut facilement arranger soi-même une pouponnière; elle serait plus petite, en osier peut-être, ouverte ou fermée, à une seule çampe. Dans la pouponnière, l’enfant se meut sans risquer de se heurter aux meubles; il a son petit salon dans le grand salon maternel, et s’y trouve ainsi préservé des dangers de déviation de la taille et de difformité, que présentent trop souvent les appareils mal faits (pour apprendre à marcher aux enfants). Je recommande aux mères d’en essayer. »

Tel est le lieu de la scène: voici ce qui s’y passe. Les enfants au maillot regardent, de leur berceau, jouer ceux que leur âge permet dé mettre en pouponnière. Même aux bras de leur mère, ils oublient parfois de puiser au sein qui les allaite, pour regarder les autres poupons qui jouent et rient.

Quand vous entrez dans ce petit monde, ce qui vous frappe tout d’abord, c’est la parfaite indifférence des enfants vis-à-vis des grandes personnes. Ils ne s’aperçoivent même pas qu’il y ait des gens qui les regardent. Ils sont tout entiers à eux-mêmes : ils sont absorbés, pour ainsi dire, dans leur propre sociabilité. Car, la sociabilité est le premier instinct qui se manifeste en eux; et cela vous explique comment les emmaillotés sont si attentifs aux poupons.

Une autre chose qui vous frappe, c’est que cet instinct, de sociabilité pousse l’enfant à un besoin irrésistible d’imitation. Tout enfant est né singe : il fait ce qu’il voit faire. Il rit s’il entend rire; et le miracle, c’est que la santé semble lui venir en imitation de la santé des autres enfants. Combien cette contagion de l’exemple peut être féconde sous une bonne direction !

Lorsqu’un poupon imite maladroitement son voisin, ce sont autour de lui des rires éclatants et frais comme un soleil matinal d’avril; et l’homme qui oserait prétendre qu’il est un concert comparable à celui-là, je le renie pour un homme !

Dès qu’un enfant peut se servir de ses mains pour manger et pour jouer, — ce qui est tout un,—on l’assied dans sa stalle close de la salle à manger. Celui qui peut se tenir sur ses pieds est derrière, s’essayant à marcher en s’aidant à la rampe de la galerie tant qu’il est debout, et aux barreaux pour se relever dès qu’il est tombé. Il faut voir de quel air de protection il regarde les marmots plus faibles, assis devant lui ! Mais, disons-le à l’honneur de la nature humaine, il n’y a pas dans cet air de protection la moindre nuance de dédain ou de mépris. Bonne leçon pour les grandes personnes et les grands personnages. Les enfants leur apprennent à protéger les petits, mais sans le leur faire sentir, ce qui fut la bonne manière en tout temps, ce qui est la seule bonne aujourd’hui, où le bienfait est tenu de porter quittance avec lui.

Si vous ne croyez pas ce que je dis, cher lecteur, allez-y voir; et pour que vous ne vous trompiez pas de chemin, voici l’extérieur et l’intérieur de la Crèche Sainte-Marie, Et si le spectacle est encore plus beau et plus attendrissant que je ne l’ai dit, rapportez de cette visite un livret de membre de la Société. Ma récompense sera dans votre bonne œuvre.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée