Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Missions évangéliques

Missions évangéliques à l'exposition de Paris 1867

Lorsque vous pénétrez dans le Parc par la porte du pont d’Iéna, si vous inclinez sur la droite en passant devant le pavillon des phares électriques, vous arrivez auprès d’un groupe de constructions, rappelant vaguement par quelques détails le style byzantin, et toutes uniformément peintes en lilas clair avec des festons rouges et bleus.

En premier lieu vous abordez une sorte de kiosque octogone dont les huit fenêtres ouvertes forment autant de comptoirs. Derrière ces comptoirs sont installés huit messieurs graves et vêtus de noir. Devant eux des piles de petits livres in-32 de toutes couleurs, roses, bleus, gris, verts, jaunes. C’est la manne qui se distribue gratuitement dans ce buffet intellectuel. « Crois au Seigneur Jésus-Christ et tu seras sauvé toi et ta famille! » Cette généreuse parole, inscrite sur le frontispice de chacun des petits livres, est répétée en toutes langues au-dessus des fenêtres du kiosque et jusque sur le lambrequin de la marquise qui sert de parapluie à cette agence permanente de bonnes lectures. Qu’il pleuve ou qu’il vente, de neuf heures du matin à cinq heures du soir, le zèle de ces distributeurs du pain de l’âme ne se ralentit pas un seul instant. Chaque promeneur qui s’approche, sans songer à mal, est dévisagé. Dans sa démarche, dans son costume ou dans la coupe de sa barbe, les messieurs graves qui sont physionomistes, déchiffrent sur le champ s’il est Danois, Breton ou Finlandais. Dès qu’il se trouve à portée de la main, on lui fourre en poche un petit livre rédigé dans la langue qu’on suppose la sienne. Passe-t-il indifférent et à deux longueurs de bras, on lui fait signe et on l’appelle. Il ne manque que des harpons à ces pieux racoleurs. Tournez autour du kiosque, huit bras s’étendront successivement vers vous pour vous offrir un livre d’une couleur différente. Ce sont les Évangiles, en tous les idiomes parlés, que ces messieurs débitent principalement, et Saint Luc par préférence. J’ai reçu douze exemplaires de cet apôtre, de nuances diverses, avant d’obtenir Saint Marc et Saint Mathieu. Quant à Saint Jean, je n’en ai pas entendu parler, mais ce n’est là qu’une question de chance, car on meublerait une bibliothèque avec les Évangiles qui se débitent ainsi dans une seule journée.

Après le kiosque de la propagande biblique, on rencontre le musée des missions que nous visiterons tout à l’heure en détail. En face de l’entrée du cercle international un petit pavillon est consacré à la librairie où l’on vend à très-bon marché, il faut l’avouer, de fort belles bibles de tous les formats et en toutes langues. Enfin une dernière construction, adossée à la librairie, complète la villa évangélique. C’est la salle des prières, qui n’est pas une église, bien qu’au premier abord on soit tenté de le croire. Tout au fond un bureau drapé qui serait presque un autel sans le fauteuil de cuir qui en occupe le centre et sans les deux lampes qui figurent à chaque bout. Devant cette tribune quatre cents chaises de paille, environ, sur vingt rangs. En face et au-dessus de la porte d’entrée, un balcon avec cette inscription: « Debains’ harmonium » où siégera l’accompagnateur des psaumes. Les murs intérieurs sont peints comme ceux du dehors et le jour tamisé par des vitraux bleus et roses, donne à toute l’atmosphère de la salle cette même teinte lilas qui semble plaire si fort aux évangélistes. Des affiches posées à la porte annoncent des prières pour chaque jour à 1 heure après midi. J’ai voulu y assister, mais les fidèles n’accourant pas en assez grand nombre à l’appel de l’affiche, c’est dans la sacristie, jusqu’à ce jour, qu’on a exécuté le programme, en petit comité de missionnaires.

La présence de cette œuvre de propagande religieuse dans une Exposition Universelle de l'industrie est de nature à surprendre; mais les affiliés vous répondront qu’ils ne connaissent pas un coin de ce globe où leur zèle n’ait pénétré, que dans cette Babel du Champ de Mars, ils ont charge d’âmes comme ailleurs, et qu’il n’y a pas pour eux de barrières ni de frontières. Us entrent partout leurs petits livres à la main. Ils ont triomphé de toutes sortes de persécutions, ils s’inquiètent peu des préjugés et des questions de convenance. Le monde est leur domaine, ils ont un entêtement invincible pour moteur et des millions pour auxiliaires. Avec cela ils promènent depuis plus d’un siècle leurs agents du pôle nord au pôle sud, faisant chaque année l’inventaire exact des âmes conquises et des livres vendus.

Pour bien faire comprendre le rôle immense que joue la propagande des missionnaires protestants sur la surface du globe, nous avons recueilli sur les principales sociétés d’Angleterre, de France et d’Amérique, quelques détails statistiques assez peu connus pour que nous les croyions de nature à intéresser le lecteur.

La Société des missions évangéliques de Paris date de 1822. Elle tenta d’abord de convertir les mahométans de la Palestine, puis, à partir de 1833, elle consacra tous ses soins aux peuplades de la côte d’Afrique. Les Basutos et leur chef Moshesh se convertirent les premiers. -Douze stations furent établies par la société sur ce territoire situé à 200 lieues du Cap. La langue du pays fut si bien disséquée par les missionnaires qu’ils ont publié une grammaire basutos. La société compte encore au sud de l’Afrique trois autres stations, à Motito près de Kurumanpour les Bechuanas-Battlapis, à Carmel dans l’État Libre, enfin à Wellington dans la vallée des Wagonmakers près du Cap, pour les esclaves affranchis. La société a également des missions en Sénégambie, à Casamance où elle a déjà converti bon nombre de Mandingues et de Jolofs. A Tahiti, en Océanie, elle q en ce moment deux pasteurs et un instituteur.

La Société des missions de Bâle fut fondée en 1815. Elle compte aujourd’hui 91 hommes et 3 femmes exerçant le rôle démissionnaires : 49 dans l’Inde, 35 dans l'Afrique occidentale et 7 en Chine, sans compter les catéchiseurs, évangélistes, instituteurs, missionnaires indigènes, mâles et femelles, qu’elle a formés au grand œuvre de la propagande.

La Société des Missions des Pays-Bas est une des plus anciennes, car sa fondation remonte à 1797. Après avoir exploré et sanctifié les terres du Cap et de l’Hindoustan, les missionnaires hollandais se sont, depuis 1827, entièrement consacrés aux populations des îles d’Amboine, de Ceram, de Minahassa et de Java. Dans les îles d’Amboine et de Ceram, ils comptent 10 784 convertis. Au Minahassa sur une population de 114 000 âmes il y a déjà 60000 chrétiens. Â Java la tâche est moins avancée : sur 10 millions d’âmes, on compte à peine un millier de communiants.

La Société des Missions danoises a pris naissance à Copenhague en 1822. Elle s’est donné pour tâche principale la conversion du Groenland et de quelques stations des Indes. Le Groenland est divisé en huit départements missionnaires où la majorité des indigènes est déjà acquise au chistianisme. Le Nouveau et l’Ancien Testament ont été traduits en groënlandais. Les stations indiennes des missionnaires danois sont Tranquebar et Putam-boukam.

La Société des Missions de l'Église nationale d Angleterre a été fondée en 1799 par vingt-cinq membres cléricaux et laïques. Son revenu en 1860 dépasse 166 000 l. ster., environ 4 150 000 fr. Le nombre total des propagateurs européens de tous rangs, envoyés en mission par la société pour convertir le monde est de plus de 680. Dans l’Afrique occidentale, ils comptent 20000 convertis et 17 ministres indigènes. Les missionnaires de cette société parlent et écrivent plus de trente langues barbares dont ils ont fixé les règles.

La Société des Missions méthodistes weslyennes compte des stations à tous les points cardinaux. Elle a envoyé successivement des missionnaires: en France dès 1816 (ils y sont encore), en Wurtemberg depuis 1832, à Milan et à Naples à partir de 1861. En Europe, elle a encore une station à Gibraltar. Ses missions en Asie (Inde 1817,Ceylan 1814, Chine 1851), comptent 82 missionnaires et ministres. En Afrique elle règne au Cap, dans la Cafrerie et le Béchuana, à Natal, à Sierra-Leone, dans la Guinée. Elle a 87 missionnaires dans l’Amérique du Sud où elle a pénétré dès 1786. Toutes les côtes de l’Australie, la Polynésie (îles Amies et îles Fidjies) et certaines provinces indiennes de l’Amérique anglaise du nord : telle est, en résumé, la liste sommaire des contrées où rayonne et prend racine cette gigantesque machine à conversion.

La Société des Missions de Londres créée en 1795 « comme le débordement de l’ardent désir de la part des chrétiens de toutes sectes de faire connaître le Christ au monde païen, » s’est donné pour tâche exclusive la propagation de l’Évangile, « laissant à ceux sur lesquels l’Évangile, par la grâce de Dieu, exerce son influence, la liberté d’adopter tel gouvernement de l’Église qui leur paraîtra plus conforme à la parole divine. » Les revenus des missions de Londres s’élevaient en 1866 à 83142 l. ster, soit2078 550 fr. Elles comptent 244 congrégations affiliées et 30 000 communiants, 196 missionnaires, 700 instituteurs. Les jeunes souscripteurs de la société ont acheté et frété un navire missionnaire « le John Williams, » dont ils défrayent toutes les dépenses. Les missions de Londres ont pour principales stations dans les mers du Sud : les îles Australes, Hervey, Samoan, les nouvelles Hébrides, Loyauté, l’île Sauvage ; dans les Indes occidentales (Amérique): Demerara, Barbier, la Jamaïque; sur les côtes d’Afrique, l’île Maurice et Madagascar ; douze congrégations en Chine et trente-trois dans l’Hindoustan.

La Société des Missions baptistes, instituée en 1792, a répandu aussi ses missionnaires dans le monde entier. Dans l’Inde elle explore le Bengale, le Béhar, la présidence de Bombay, etc. Dans le Bengale et le Béhar elle compte 13 stations, 63 succursales, 25 missionnaires, 105 prédicateurs, 58 congrégations, 40 écoles et 5600 convertis. Dans le nord-ouest elle possède 5 stations avec 16 succursales, 8 missionnaires, 47 prédicateurs, 8 congrégations et 6 écoles. En 1856, il était déjà sorti de ses presses de 1 Inde, en livres religieux et extraits des Ecritures saintes, 966 850 volumes. Les Écritures saintes ont été traduites par les missionnaires baptistes dans presque tous les idiomes de l’Inde du Nord. Les versions principales sont le bengali, l’hindu, l’urdu, le sanscrit, le perse et l’arménien. De plus 14 grammaires et 9 dictionnaires ont été composés et publiés par les missionnaires pour ces diverses langues. A Ceylan les missions baptistes entretiennent 4 missionnaires, 15 églises et 19 écoles. En Chine, la société n’a pénétré qu’en 1860; deux missionnaires sont en campagne. Les missions baptistes ont des agents à la Jamaïque, à la Trinité, à Bahamas et à Haïti. Elles comptent dans ces îles 24 missionnaires, plus de 100 congrégations et un nombre considérable de pasteurs. Sur la côte occidentale de l’Afrique, 5 missionnaires dont 2 de couleur répandent la parole de vie. Ils ont traduit les Écritures en dualla et en isabu. Les baptistes ont fondé plusieurs congrégations en Norwége. Ils entretiennent deux missionnaires en France (en Bretagne). Ils ont même traduit le Nouveau Testament en langue bretonne. Le revenu total de la société pour l’année 1866 a été de 27 716 1. str. 22 s. 6 d. environ 692900 fr.

La Société des Missions des frères unis ou moraves date de 1732. Elle compte actuellement quinze missions dont voici la liste: Groenland, Labrador, Indiens des Etats-Unis, Saint-Thomas et Saint-Jean, Sainte-Croix, La Jamaïque, Antigua, Saint-Kitt, les Barbades, Tabago, la Côte-Mosquita, Surinam, Afrique du Sud, Australie et Tibet. Ses missions sont subdivisées en 89 stations permanentes, 192 écoles, 6 séminaires, 70 000 congréganistes, 20800 communiants, 170 frères, 151 sœurs moraves et plus de 800 aides indigènes. Les missionnaires moraves ont traduit les Écritures saintes en indien arrowack et delaware, en groënlendais, en esquimau, en créole, negro-anglais, tibétain et danois. Un navire missionnaire entretient les rapports entre l’Europe et la mission du Labrador.

La Société des Missions de l'Eglise libre d’Ecosse étend sa propagande sur plus de 80 millions d âmes. En 1865 elle a réalisé pour l’entretien de ses missionnaires, 826350 fr. Elle compte 189 agents et missionnaires et 151 chrétiens indigènes exerçant les mêmes fonctions. Voici ses principales missions : la mission du Bengale fondée en 1830 à Calcutta qui se divise en 11 stations et possède à Calcutta même une école renommée où l’on enseigne aux riches indigènes la philosophie, les sciences et la littérature européennes, en même temps que la théologie ; la mission de Madras fondée en 1837 et qui compte 8 stations. La mission de Bombay qui date de 1835 et se subdivise en 10 stations. La mission de Puna dans l’empire Mahratta. La mission de l’Inde centrale à Nagpore, et la mission du Sud dans la Cafrérie anglaise, qui possède 4 stations principales et 24 succursales et compte à Lowedale un séminaire et un institut professionnel.

La Société des Missions de l’Eglise 'presbytérienne unie a fondé huit missions étrangères : à la Jamaïque en 1824où elle compte maintenant 26 congrégations; à la Trinité en 1835; en Cafrérie où la station fondée en 1821 fut détruite en 1851 par les Gaïkas et reconstituée en 1858. Viennent ensuite : la mission du vieux Calabar entreprise en 1846 dans la baie de Biafra et qui compte 5 stations ; (les missionnaires ont donné des règles à la langue du pays l’efik et publié les Écritures saintês en cette langue); la mission d’Alep en Syrie, 1858; celle de Hajpootana, 1860, dans l'Inde; et la mission médicale de Ringpo, en Chine. L’Église presbytérienne unie avait l’an dernier 46 missionnaires, 12 instituteurs, plus de 100 évangélistes indigènes, 40 congrégations et 97 écoles. La dépense totale en 1865 a été de 21 629 l. ster, soit 540 725 fr.

La Société biblique, britannique et étrangère a été fondée le 7 mars 1804 dans le but de répandre la connaissance des Écritures saintes sans notes ni commentaires, en Angleterre et à l’étranger. Elle se tient pour ses opérations en relations directes et suivies avec 9616 sociétés religieuses. Dès la fondation de la société, la Bible fut traduite en 50 langues différentes. Actuellement la société a répandu les saintes Écritures en 173 langues différentes. Elle a distribué depuis 1804 en fait de bibles 50 285 709 exemplaires par ses agents directs et plus de 36 millions par les sociétés correspondantes; ce qui forme un total de plus de 86 millions d’exemplaires des Écritures saintes. Les recettes de la société biblique se montent pour l’année dernière à 4 259 473 fr. Les dépenses depuis la fondation se sont élevées à 150 millions de fr.

La Société des traités religieux "fondée en 1799 pour la publication de livres religieux de toutes sortes compte dans son catalogue 8400 ouvrages divers. Pendant l’année 1866, le nombre des publications répandues par le dépôt de Londres s’est élevé à 38 731 663 ex. Les sociétés affiliées en ont distribué de leur côté 5 millions. Le total des livres mis en circulation sur le globe par la société depuis sa fondation est de onze cents quarante six millions d'exemplaires en cent quatre-vingt-dix-neuf idiomes différents. La société a fondé, depuis 1832,16 969 bibliothèques religieuses.
Elle a accordé en secours cette année une somme de 364 375 fr.
Ses recettes pour 1866 se sont élevées à 107255 1. str. soit 2 681 375 fr.

L'Association américaine pour les missions étrangères est soutenue par les congrégationalistes et les presbytériens. Ses frais annuels dépassent 2500 000 fr.
La société a des missionnaires en Chine, dans l’Hindoustan, à Ceylan, en Perse, en Palestine, dans la Turquie d’Asie, dans la Turquie d’Europe, enAfrique; enfin elle a presque entièrement converti au [christianisme les populations des îles Sandwich.

Telles sont ces missions évangéliques qui, dans l’intérêt du dogme protestant, ont repris en main la tâche si énergiquement poursuivie jadis par les jésuites. Comme eux, elles remuent des millions et commandent à des peuples entiers; comme eux rien ne leur semble à dédaigner de ce qui peut accroître des revenus si pieusement employés. Pour la plupart, d’ailleurs, ces sociétés ont pris naissance en Angleterre et l’on sait que l’esprit de propagande n’étouffe pas chez l’Anglais le goût du commerce. Leurs stations sont des comptoirs; leurs agents trafiquent tout en convertissant; toujours dévoués aux intérêts delà mère patrie, en soumettant les âmes aux lois de l’Évangile, ils n’oublient pas de discipliner les corps sous le protectorat britannique, et lorsqu’ils plantent la croix sainte, ils plantent à côté le drapeau anglais. L’étude des tendances, des efforts et des résultats de ces missions diverses serait sans doute fort curieuse, mais elle nous entraînerait trop au dehors de notre cadre... et le musée des Missions attend notre visite.

Chaque missionnaire a apporté son contingent dans cette collection de bibelots sauvages. Beaucoup de ces objets nous semblent communs à force d’avoir été déjà vus. On en a rapporté en Europe tant et tant que toutes ces curiosités se vendent au rabais à l’hôtel Drouot. Il y a cependant assez de choses remarquables et nouvelles dans le musée évangélique pour mériter l’attention des amateurs. Des collections d’armes très-variées, des idoles de toute espèce, des modèles de costumes d’une grande fidélité. Je vous recommande le buste de Kaïli, principal dieu de la guerre de Kamehameha 1er, roi des îles Sandwich. Ce monstre divin, au nez épaté, à la mâchoire béante et affamée devait être véritablement terrible pour ses croyants. Pour nous, c’est un ingénieux mannequin d’osier tout couvert du duvet rouge des perroquets. Un losange de nacre forme le blanc de son œil, une boule de bois noir sa prunelle. La bouche — on est presque tenté de dire la gueule — est armée d’une double rangée de dents de loups. Ses sourcils froncés, son menton de galoche, son front bizarrement bossué lui donnent l’air le plus féroce du monde. Plus loin Té-Tongo, un autre dieu, en bois celui-là, porte dans son ventre ses trois fils, comme le kanguroo ses petits.
Cette espèce de long cône d’osier recouvert de plumes rouges, surmonté de plumes noires, et qui mesure plus d’un mètre et demi de hauteur, c’est un bonnet royal. Ornement commode que le prince doit tenir en équilibre sur sa tête, soit à la guerre, soit à la danse. J’aperçois en passant une paire de pantoufles en tapisserie que la rue Saint-Denis reconnaîtrait pour sienne. Comment est-elle venue échouer auprès de ce crâne jadis adoré des cannibales?

Sous une vitrine spéciale s’étale comme dans une châsse un objet bizarre. « Chapeau d’un coupeur de têtes (dit la légende), lequel ayant coupé la tête à cent individus, avait acquis ainsi le droit de porter cette décoration. » C’est une sorte de couronne à jour, en cuir découpé et peint, s’arrondissant autour de la tête puis se prolongeant à droite et à gauche comme les deux ailes d’un tricorne de gendarme. Les découpures qui forment le corps de cette étrange coiffure représentent des serpents, des lianes entrelacées, des Indiens le sabre à la main. Cinq baguettes se terminant en plumeaux et disposées en éventail sortent du chapeau. Ces baguettes sont soigneusement enveloppées dans des morceaux de jaconas à fleurs imprimées de fabrique française, dont le premier commis en nouveauté venu pourrait nous dire la provenance. Les panaches latéraux sont faits de plumes d’oiseau de paradis. Le panache central est en plumes de coq. Enfin, comme le coupeur de têtes ne se refusait aucun luxe, de chaque côté du front sont collés de petits miroirs à un sou comme un de nos exposants de la classe 91, M. Paillard, en expédie par milliers dans les cinq parties du monde.

Voici des cuillers en os de la forme d’une cuiller à moutarde ; les nègres de l’Afrique méridionale s’en servent pour priser du tabac en poudre. Ces spatules en fer les dispensent de mouchoirs. Citons en passant les fourchettes cannibales des Fidjiens, les perruques en crin frisé dont ils s’affublent et les tabourets de bois concaves qui leur servent d’oreillers.

Les missions de Londres exposent un groupe curieux comme spécimen de l’art indien. C’est la belle et féroce Kali, la déesse de la cruauté foulant aux pieds son époux Siva. La déesse aux quatre bras est entièrement nue. Son corps est peint en bleu. Ses lèvres, ses mains, ses seins sont rouges de sang. Un long chapelet de têtes coupées lui sert de collier. Autour des reins, des tronçons de bras liés ensemble lui forment une hideuse ceinture. C’est bien dans cette attitude d’exaltation sanguinaire et de furieuse rage que nous nous représentions Kali, la divinité si chère aux étrangleurs de l’Inde.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée