Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Ministère de la Guerre

Ministère de la Guerre à l'exposition de Paris 1867

Toutes les perfections que l’on se plaît généralement à reconnaître au dix-neuvième siècle et le progrès dont notre époque est si glorieuse, n’empêchent point les hommes qui vivent en l’année 1867, de différer assez peu de leurs devanciers sur cette terre. Longtemps encore ici-bas, la force restera la condition première de toute sécurité, et cela est si vrai, que même en ces jours de fêté et de compliments pacifiques, les armes et les équipements militaires tiennent une place importante à l’Exposition universelle. — Dans chaque pays, ceux qui gouvernent les peuples semblent avoir mis un certain amour-propre à montrer les puissants moyens dont ils disposent pour assurer, en cas de besoin, appui et protection aux arts et à l’industrie dont les produits merveilleux forment un cadre magnifique à tous ces engins de destruction admis au Champ de Mars, comme les instruments les plus efficaces de la paix universelle, et c’est à ce titre tout autant que pour faire admirer les qualités de la fabrication, que le ministère de la guerre a réuni dans un local spécial du Parc, les spécimens de tout ce qui se rattache à l’organisation matérielle de l’armée.

L’armée, en effet, comme toutes les choses humaines, se compose de deux éléments bien distincts, l’organisation morale et l’organisation matérielle. — La seconde fournit à la première les moyens nécessaires pour accomplir son œuvre, pourvoit en temps de paix comme en temps de guerre à tous les besoins, assure aux soldats, dans les meilleures conditions possibles, l’entretien et le bon état du corps, base première de tout cet ensemble singulier, et leur donne ces armes et ces munitions perfectionnées par la science, que leur volonté, obéissant au chef suprême, dirigera contre l’ennemi commun.

Pour faire la guerre avec succès, et conserver la prépondérance des armes, il faut que le matériel soit au niveau des progrès les plus récents, et que l’outillage, si l’on peut employer cette expression, soit parfait. A ce point de vue seul, l’exposition du ministère de la guerre mériterait d’attirer les visiteurs, quand bien même le lieu choisi ne serait pas un des plus charmants du jardin. — Sur une belle pelouse, à l’ombre de _rands arbres, en avant d’une construction dont la forme rappelle une tente allongée, se trouve le parc d’artillerie : canons de siège, mortier, pièce destinée à la défense des côtes, pièce de position et canon de campagne, chariot des équipages de pont avec Ses barques et les planches qui permettront aux robustes pontonniers d’établir en quelques minutes un passage sur le fleuve le plus rapide; voiture du train des équipages embrassant tous les genres de service, depuis celui des états-majors jusqu'au transport des vivres, les ambulances, le trésor et les postes. —Les tentes de toile comprenant les différents modèles en usage à la guerre; la tente du Conseil et celle du général en chef, la grande tente pour seize hommes, et le modeste abri que les soldats emportent sur leur sac, forment un côté du petit campement qui s’étend jusqu’à la pièce d’eau, où de beaux cygnes prennent leurs ébats, et viennent se jouer aux pieds de ce phare gigantesque dont le dôme de cristal s’élève majestueusement dans les airs.

L’Algérie nous a rendu familier avec ces maisons de toile, et quel est le Parisien qui n’a vu un de ses amis venir, au retour d’Afrique, s’asseoir à sa table et raconter ces longues histoires de bivac, où le tente joue toujours un rôle important. Il connaît la grande tente du général en chef que les soldats du génie dressent en un moment, quand, après une longue marche, l’heure de la balte est arrivée, et il sait les services de cette modeste tente-abri qui se divise et suit ainsi les hommes en tous lieux, les préserve des intempéries et leur permet de prendre un peu de repos, sans qu’au réveil, la rosée si redoutable des pays chauds leur apporte la fièvre ou que la pluie glacée, raidissant leurs membres, leur donne une de ces maladies soudaines qui les forcerait d’aller à l’ambulance et de se placer sur un de ces mulets, porteurs de cacolets , si bien représentés dans un des pavillons où se trouvent réunis, avec des cantines destinées aux ambulances, les modèles réduits de l’installation du camp de Chàlons. —Le cacolet, ce petit fauteuil de fer et de cuir qui se replie au besoin contre le bât du mulet, et permet de le charger d’un poids considérable de vivres, et la litière, sorte de lit en fer suspendu aux deux flancs d’animaux choisis parmi les plus robustes et sur lequel on étendra le soldat atteint d’une blessure grave, nous viennent d’Afrique où ils ont contribué à tous nos succès, en donnant confiance aux soldats, assurés, quelles que fussent les difficultés du terrain, d’être ramenés à l’ambulance; et maintenant encore, si la guerre éclatait en Europe, ils rendraient sur les champs de bataille les mêmes services que pendant la campagne d’Italie, et, si le théâtre de la lutte se déplaçait et se portait dans les montagnes, serviraient à ces entreprises et à ces coups de main rapides qui, parfois , décident du succès d’une campagne entière.

La guerre, en effet, ne l’oublions pas, ressemble à ces conceptions fantastiques que l’imagination se plaît parfois à voir représenter sur nos grandes scènes. L’imprévu y tient le premier rôle, maintenant surtout que la vapeur lui prête sa puissance et que l’électricité se tient à ses ordres : rien n’égale la soudaineté du spectacle, et c’est à peine si les témoins de ces luttes gigantesques parviennent à en saisir l’ensemble. En quelques jours, parfois en quelques heures, les destinées d’un peuple entier se décident pour de longues années, et c’est pour cela qu’une armée est composée de la sève, de la force, de la vie d’une nation. — De là vient aussi cette sympathie profonde que chacun ressent pour cette livrée de dévouement portée par le soldat qui se tient à la disposition de tous et, s’il le faut, fera de son corps une protection et un rempart pour ces femmes, pour ces enfants, pour ces familles qui l’entourent maintenant de leur affection ; — et ce sentiment est si vrai, que chacun prend plaisir à voir et à regarder, cherche à comprendre ce que peuvent être ces combats et ces dangers aux formes si multiples qui apparaissent souvent dans les récits d’une façon confuse; et dans la grande salle de l’exposition du ministère de la guerre, où se trouvent rassemblés avec les modèles des différentes armes, des pièces de canon et leurs attelages de grandeur naturelle, les mulets de bât portant l’obusier de montagne, les diverses parties du matériel et de l’équipement, et des plans en relief admirablement exécutés par le dépôt du génie, représentant les environs d’une place forte et les différentes actions de guerre, ouverture et attaque d’une brèche, enlèvement et passage de vive force, travaux de siège, tranchées, gabionnades, établissement d’un pont et d’un grand campement,—vous serez surpris de voir la foule qui entoure constamment ces tableaux vivants rendant si bien le danger, la lutte, l’action individuelle et collective, et faisant saisir par le regard, mieux que par les plus longs commentaires, les périls de la vie du soldat et la nécessité de cette forte éducation sans laquelle il se trouverait, à l’heure suprême, exposé aux étonnements et aux faiblesses qui pourraient entraîner la ruine et le désastre du pays tout entier. Pour peu que vous cherchiez vous-même un enseignement, arrêtez-vous là quelques instants, écoutez les paroles de ceux qui passent, les réflexions de la foule française, et vous comprendrez bien vite comment et pourquoi ce pays-ci veut être et sera toujours respecté. — L’honneur est un héritage que la France a conservé intact et qu’elle transmettra sans défaillance aux générations qui nous succéderont dans ce noble pays. — Pour le maintenir et le défendre, nous avons, grâce au ciel, l’énergie et le courage. C’est un produit de notre terre. Il est à nous, comme cette sève généreuse que la Providence cache dans notre sol et que renferment nos vins. — Chacun les envie, cherche à les produire et, cependant, c’est toujours à la France qu’il faut les demander. — Soyons donc sans inquiétude, la nation n’a point dégénéré, et si l’honneur du pays imposait jamais à l’Empereur les nécessités d’une lutte sanglante, en quelques heures, on la verrait se lever tout entière et l’entourer, prête à courir au danger. Le succès viendrait couronner l’effort, car une administration vigilante aurait tout préparé pour que nos bataillons soient pourvus des armes et des équipements, transformés par le progrès incessant de l’industrie.

L’Exposition militaire renferme de curieux témoignages des changements que les découvertes de la science produisent dans le matériel de guerre. La direction de l’artillerie s’est plu à réunir à titre de souvenir et peut-être d’hommage au passé, toutes les armes adoptées au moment de leur apparition comme les plus parfaites et, qui tour à tour abandonnées à la suite d’une découverte nouvelle, sont maintenant remplacées par le revolver et le fusil se chargeant par la culasse. — Tout s’enchaîne et se lie ici-bas, et, puisque la vitesse est à la mode, que l’électricité ne demande plus à la pensée que quelques secondes pour lui faire atteindre les extrémités du monde, et que notre corps, livré aux chemins de fer, franchit maintenant quinze lieues en une heure, la mort a voulu se mettre au niveau du progrès, et nos savants ont si bien travaillé, qu’un même fusil peut sans difficulté blesser ou tuer une vingtaine d’hommes par minute. Des découvertes plus ingénieuses ont été faites, dit-on, pour les canons, mais elles ne sont point toutes exposées. Celles qui sont montrées au Champ de Mars, et les grandes fusées de guerre accrochées le long des murailles, sans parler même des curiosités de la, capsulerie et des autres instruments et modèles déposés sous les vitrines, suffisent au reste pour indiquer un notable avancement dans l’art de détruire par grande masse, auquel les artilleurs sont spécialement consacrés. — Il est vrai que si les engins de destruction sont aussi remarquables, l’équipement proprement dit du soldat et les effets destinés à le sauvegarder des intempéries, ou les moyens rassemblés pour lui donner les soins les plus attentifs s’il est blessé ou malade, ne sont pas moins dignes d’attention. — Excellente qualité et bon marché relatifs se trouvent réunis dans ces draps forts et épais, ces chaudes couvertures; tout le détail du grand et du petit équipement, qui embrassent toutes les nécessités de l’existence, depuis la marmite de fer battu, destinée à faire bouillir sur un fourneau improvisé avec deux pierres, la ration de marche, jusqu’aux élégances de la grande tenue, mérite l’éloge, tant par les résultats obtenus que par le désir et la recherche du mieux, qui dirige évidemment et inspire tous les efforts de l’administration. Le prix de revient de chaque objet est marqué en chiffres connus, et fait grand honneur à l’industrie française qui les confectionne à si peu de frais et les livre à d’aussi bonnes conditions à l’État. — Les spécimens des cantines et des approvisionnements de tous genres pour les hôpitaux militaires, les trousses des chirurgiens jusqu’aux boîtes renfermant, par un classement méthodique et de façon à pouvoir se transporter facilement en tous deux, les médicaments et les appareils, ne sont pas moins remarquables ; mais dans cette exposition si curieuse à tant de titres, et où l’emploi des inventions nouvelles de la science à la préparation de la guerre, comme l’application de la photographie au levé des plans d’après la méthode du colonel du génie de Laussedat, ont dans le capitaine Savary qui nous montre un grand levé exécuté en 1866 d’après ces procédés, de très-dignes représentants, il est regrettable peut-être de ne trouver aucune trace des nouveaux outillages rendus nécessaires par l’emploi des chemins de fer à la guerre, ni aucun indice laissant supposer que l’armée française possède une organisation spéciale, analogue à celle qui, si l’on en croit les récits de la dernière guerre d’Allemagne, a rendu de si grands services à l’armée prussienne.

Quoi qu’il en soit, et bien que le ministère de la guerre ne nous ait point montré tout ce qu’il possède, son exposition mérite une mention particulière, et nous la recommandons non-seulement aux hommes spéciaux, mais encore à tous ceux que la curiosité attire au Champ de Mars. Les personnes qui ne sont point au courant de la famille militaire éprouveront peut-être quelque étonnement en trouvant là des A B C et des livres destinés à l’éducation; car elles ignorent que dans chaque régiment une école dirigée par un officier reçoit le conscrit illettré et lui enseigne les principaux éléments qui lui rendront possible, après sa libération du service, d’exercer des emplois demandant un certain degré d’instruction. L’émulation est le grand mobile de notre armée, et les efforts des chefs tendent toujours à élever le niveau moral des hommes qu’ils commandent. Enfin, si après ce long voyage de guerre, vous me permettez de vous adresser une prière, ne quittez pas le pavillon militaire sans jeter un coup d’œil sur une petite machine, qui se trouve près du grand plan en relief des environs de la ville de Laon. Elle n’a rien de belliqueux et se tient modestement à l’écart, attendant un encouragement et un éloge qu’elle mérite. C’est une nouvelle machine à coudre, à deux navettes, ayant deux aiguilles, l’une fixe et l’autre mobile, offrant, m’assure-t-on, par sa construction de grands avantages. Un simple ouvrier d’artillerie l’a inventée. Il se nomme Leconte et reste maintenant avec son père rue des Singes, n° 9, au coin de la rue des Blancs-Manteaux. Mon indiscrétion, vous le voyez, est complète, puisque je vous demande d’encourager par vos commandes le travailleur militaire, libéré maintenant du service, et de donner aide et protection au modeste établissement fondé par un enfant de l’armée.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée