Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Maison de 3000 francs

Maison de 3000 francs à l'exposition de Paris 1867

A M. Ducuing, rédacteur en chef de l'Exposition UNIVERSELLE ILLUSTRÉE DE 1867.


Mon cher ami,
J’ai à peine le temps d’écrire une lettre; mais puisqu’il s’agit des logements d’ouvriers, je ne puis résister à votre appel.

Il y a maintenant vingt ans qu’un livre de M. Villermé, intitulé Tableau de l'état physique et moral des ouvriers, me tomba entre .les mains. J’avais lu beaucoup de dissertations et entendu beaucoup de divagations sur ce qu’on appelait alors la question ouvrière; mais je compris dès les premières pages que j’avais affaire à un homme qui, au lieu de faire des théories sur les ouvriers, était allé les voir chez eux et dans leurs ateliers ; qui savait combien de temps ils travaillaient, dans quelles conditions et pour quels salaires; où ils prenaient leurs repas, de quel prix ils les payaient; ce qu’ils pouvaient dépenser pour leur loyer, pour leur vêtement, pour l’entretien et l’éducation de leur famille. Celui-là n’avait reculé ni devant la fatigue, ni devant la réalité; il avait visité les greniers, les caves, les garnis et les cabarets; et il savait aussi des secrets terribles sur la vie moyenne et la vie probable, car son livre se termine par des tables de mortalité qui en résument tous les enseignements.

Je ne connaissais pas M. Villermé; mais je puis dire que je partis à sa suite pour faire mon Tour de France; et, l’appétit venant en mangeant, je poussai mes excursions depuis la Prusse jusqu'à l’extrémité du Lancashire, en passant par la Hollande. Ce que j’ai appris par plusieurs années de réflexions et d’observations, c’est que toute réforme sociale doit être avant tout une réforme morale; que la morale n’a pas d’auxiliaire plus puissant que la vie de famille (en a-t-elle d’autres?), et que la vie de famille est à peu près impossible dans un logement où l’on ne peut ni travailler, ni respirer, ni se voir, ni se séparer, et où l’on vérifie à chaque minute la justesse de cet axiome de J. J. Rousseau : que l’haleine de l’homme est mortelle à son semblable.

Il n'est plus question de recommencer les descriptions si tristement exactes de M. Villermé, ni celles de M. Buret, ni celles de M. Blanqui, l’économiste, qui ont fait fermer et combler les caves de Lille, ni celles de M. Louis Reybaud et de M. Audiganne, ni les miennes. Tout le monde est convaincu et tout le monde travaille. II y a des maisons de construction récente qui sont presque aussi célèbres que les greniers de Rouen, les caves de Lille, les courettes de Roubaix, d’Amiens et de Saint-Quentin. Laissez-moi pourtant rappeler une fois de plus les cités de Mulhouse et les noms de MM. Jean Dollfus, Schwartz-Huguenin, Zuber, Penot, Bernard, Muller. Je voudrais citer tous ceux qui ont élevé ces belles maisons dont vous voyez un spécimen à l’Exposition universelle, à côté de la nôtre. Je me souviens qu’après avoir étudié le système de Mulhouse, j’entrepris de le résumer dans ces deux propositions, dont je maintiens la complète exactitude.

Les maisons de Mulhouse ne coûtent rien à ceux qui les vendent;
Et elles ne coûtent rien à ceux qui les achètent.

Quant aux nôtres, elles ne seront ni vendues ni achetées, puisque nous sommes une société coopérative. Nous vendrons pourtant un jour des maisons, je l’espère bien, car il n’est pas défendu à une société coopérative de vendre à des tiers; mais en ce moment, nous songeons surtout à bâtir des maisons pour nous-mêmes. Moyennant 2 francs par semaine, nous arriverons avec le temps à être chez nous, et à n’avoir plus de terme à payer; et grâce à notre architecte, M. Stanislas Ferrand, qui a réduit la dépense à trois mille francs pour Paris, et tiré le meilleur parti possible d’un espace nécessairement restreint, nous ne serons vraiment pas mal chez nous, et nous ne tarderons pas à être affranchis de la redevance de 2 fr. par semaine, et de toute redevance.

M. Ferrand substitue la brique à la pierre, ce qui lui donne les moyens de faire des murs creux, et d’envelopper la maison en toute saison d’une température moyenne de 13 degrés.

Il fait porter tout le poids des planchers et des combles sur 4 colonnes en fonte creuse, qui reçoivent les eaux pluviales et les déversent dans des gargouilles également en fonte chargées de les transporter loin de la maison. Il économise ainsi de l’argent, puisque ses murs de briques coûtent 4 fr. 10 c. le mètre superficiel, tandis que le mur de moellons coûte 12 fr.; et de l’espace (ce qui est encore économiser de l’argent), puisque son mur occupe sur le sol 0,13 et les murs de moellons 0,50.

Nous avons, pour nos trois mille francs, au rez-de-chaussée, une seule pièce prenant our sur les deux façades, avec un vestibule, qui peut au besoin être transformé en cuisine ; l’étage est composé de deux chambres à coucher indépendantes l’une de l’autre et séparées par une cloison sourde en briques creuses. Les deux lits sont à une distance de 3ra 50. Au-dessus est le grenier; on pourrait, avec un peu de bonne volonté, l’appeler la chambre des garçons. La maison est pourvue de tous les aménagements nécessaires, cave, évier, ventilateurs, etc. Elle occupe une superficie de 25 m. 25 cent.; la surface totale du logement intérieur est de 43,05 c., le cube d’air est de 177 m. 489.

Tout cela n’est pas somptueux, vous le devinez sans peine ; mais c’est gai, commode, salubre. Le nid, en somme, est assez étroit; mais on comprend, sans trop d’efforts d’imagination, qu’on y puisse placer le bonheur. Si vous prenez seulement la peine de relire quelques pages de M. Villermé avant d’entrer chez nous, vous serez tenté de prendre la petite maison de M. Stanislas Ferrand pour un palais; et si vous êtes, comme je le crois, un philosophe et un démocrate, vous irez peut-être jusqu’à dire :
Hoc eratin votis....

S’il en est ainsi, mon cher ami, je prends sur moi de vous dire, sans consulter mes collègues et associés, que nos listes ne sont pas closes.

Jules Simon.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée