Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Statue de Virgile

Statue de Virgile à l'exposition de Paris 1867

Une statue de Virgile, vraiment digne de cet incomparable poète, commande le goût suprême et le sentiment de toutes les décences de l’inspiration et de l’art. Il convient que le portrait de l'homme rappelle l’œuvre, et l’œuvre de Virgile est restée à travers les âges comme un de ces types de la perfection au-delà desquels on n’ose rien soupçonner ou rêver. Virgile est le Raphaël de la poésie, Raphaël est le Virgile de la peinture. Tous les deux ont compris, chacun à sa manière, mais au même degré, les harmonies de la beauté supérieure, et ils se sont appliqués à traduire, l’un par la pureté ineffable des lignes et des contours où se mêlent et se marient les gammes de tons et de couleurs ; l’autre par l’accord mystérieux des belles paroles et du rythme sonore où elles se groupent en chantant, pendant qu’elles éveillent du même coup, dans l’esprit attentif, mille perspectives et mille tableaux.

Eh bien! M. Gabriel Thomas a exposé une statue de Virgile qui répond victorieusement, selon moi, à tout ce qu’une critique sévère avait le droit de demander et d’attendre d’un artiste qui ose toucher à un pareil sujet. Cela est décent, sobre et vrai ; cela est ingénieux et charmant.

Virgile, tel que l’a compris et exprimé le sculpteur, est un beau jeune homme imberbe et qui nous donne, dès le premier coup d’œil, le souvenir de ce divin Raphaël, son frère par le génie. Un historien a dit de Virgile qu’il avait une tête de vierge ou de jeune fille. Ici, le visage est allongé, sans rien d’efféminé pourtant, mais avec une délicatesse et une élégance qui n’ôtent rien au caractère aussi fier que doux de la bouche et du regard.

Les cheveux, coupés courts en avant et ramenés sur le front et sur les tempes, sont entourés d’une couronne de laurier qui leur sied comme une parure naturelle. Le poète d’ailleurs est pensif, non pas triste, et légèrement détourné d’un manuscrit qu’il tient à demi déroulé dans sa main gauche, il semble écouter, chercher peut-être.

La main droite, qui n’a point déposé le burin dont elle se servait tout à l’heure, relève et retient les plis du vêtement qui, de l’épaule aux pieds, tombent avec une grâce réelle, sans prétention et sans effort. Ce n’est pas un mince mérite d’avoir su draper si simplement et si gracieusement à la fois une statue d’homme et de Romain. Les pieds aux fines attaches sont chaussés du cothurne antique.

Un rayon du génie virgilien, — l’inspiration probablement de l’artiste, — anime et en quelque sorte fait parler cette belle statue. La Muse a passé par là.

Quelle heureuse et féconde idée que d’appliquer son talent, comme l’a voulu faire M. Gabriel Thomas, à retrouver dans les quelques détails qui nous ont été transmis par les contemporains du grand siècle d’Auguste, et à restituer les traits d’un poète admirable, dont la destinée, toute de bonheur et de gloire, a été certainement unique ici-bas.

Doué d’un génie plein de séduction, les chaînes d’or tombaient de ses lèvres, comme des lèvres du dieu, et, lui aussi, il charmait, il enlaçait, il captivait les esprits et les cœurs. Point de rivalité qu’il ne désarmât; point d’envie, point de haine. Horace l’acclamait avec une tendre émotion et disait : « Il est la moitié de ma vie. » Mécènes, un premier ministre, s’honorait de ses vers et de son amicale louange, et Auguste lui-même, si familier avec Horace, nous paraît à distance avoir éprouvé pour Virgile un sentiment de respectueuse et sympathique déférence. Il sentait qu’il y avait sans doute, en ce jeune homme harmonieux, une puissance secrète et inusitée, quelque chose de céleste et de royal qui s’imposait non-seulement à lui, mais à la Ville et à l’Empire, mais au présent et à l’avenir.

Virgile, on n’a cessé de le dire, a été l’Homère de Rome, un Homère moins haut peut-être que le premier, d’une éloquence moins indépendante et moins fière, mais plus humain, — le fruit exquis de la civilisation ancienne qui finissait et l’immortelle fleur d’une civilisation nouvelle qui allait commencer pour le monde. On a remarqué souvent, en effet, comme un crépuscule du matin, comme les rayons avant-coureurs de la lumière du christianisme, certains passages de Virgile où perce la vue de cet idéal que l’Olympe et ses dieux étaient désormais impuissants à réaliser. Il semble que ces vers aient les blancheurs et les mélodies, d’une aurore de printemps. Bref, s’il fallait s’en fier à une opinion que nous ne prendrons même point la peine de discuter, il y aurait eu au moins un demi-prophète dans ce poète correct et chaste, et de là vient que Dante, qui ne connut et ne pratiqua jamais les douceurs d’âme virgi-liennes, devait naturellement être amené à prendre l'auteur de l'Énéide pour son maître, son guide et son initiateur aux mystères d’une autre vie.

Virgile est l'ami de la paix, du calme et de la facile joie. Il aime les prairies, les arbres ombreux, les bergers et les troupeaux ; ii se plaît aux fermes industrieuses et se promène en contemplateur studieux le long des ruches bourdonnantes. Théocrite et Moschus lui ont appris toutes les chansons des Muses de la Sicile. Il sait de même l’art de creuser les sillons et d’y faire germer les moissons joyeuses et blondissantes. Tous les spectacles de la terre et du ciel, tous les dons de la nature l’animent, le réveillent, le font chanter, et jamais une voix plus pure n’a célébré les bouviers, les laboureurs et les bergers.

Mais Virgile est aussi le poète de la patrie, dont il a recueilli les légendes, les traditions, les souvenirs, les histoires héroïques et les contes naïfs. Il prend tous ces récits du passé, il les soumet aux liens d’une savante unité et leur donne une forme impérissable; la lèvre rustique qui disait hier Amaryllis ou Galatée, dira aujourd’hui d’un mâle et vigoureux accent les fatigues de la lutte et les enivrements de la victoire, Pergame détruite et Rome fondée. Toutefois la note émue et compatissante, toujours chère et présente à ce cœur sensible et attendri, revient par moments et ne laisse pas de se glisser dans le chant le plus guerrier et le plus épique.

Là est une des plus délicieuses originalités du génie de Virgile, son charme poétique et humain le plus vif.

J’ai maintes fois pensé que l’œuvre et le génie d’un grand homme désignent d’avance jusqu’à la matière même d’où sa statue ou son monument seront tirés. On ne conçoit a statue de Dante que coulée dans le bronze. Il est de même impossible de se figurer la statue de Virgile autrement que taillée d’un ciseau habile et soigneux dans un bloc de ce marbre du Pausilippe, qu’il a chanté jadis, ou tout au moins dans un marbre qui lui ressemble par la pureté sans tache et l’immuable éclat.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée