Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Statue de Charlemagne

Statue de Charlemagne à l'exposition de Paris 1867

Si vous entrez au Palais de l'Exposition universelle par la porte La Bourdonnaye ou la porte Rapp, deux statues équestres, vraiment monumentales et grandioses, appellent aussitôt vos regards.
A gauche, c’est don Pedro Ier, empereur du Brésil ; à droite, c'est l’empereur et roi Charlemagne.

Ces deux belles statues sont l’œuvre de M. Louis Rochet.

Nous ne parlerons ici que Charlemagne, qui est représenté le diadème au front, le sceptre à la main et dans tout l’éclat du costume impérial. Tel il dut se montrer aux ambassadeurs de empereur d’Orient Nicéphoore, quand, éblouis de tant de splendeur et saisis le crainte, ils se prosternèrent devant lui.

Chevelu comme un Mérovingien, avec une barbe longue et vénérable et des yeux sereins et profonds, Charlemagne mêle à a expression mâle et guerrière je ne sais ; quelle majesté pensive, qui l’ennoblit encore et la rehausse. On devine l'homme qui, ayant fondé un grand Empire, se préoccupe, quelle que soit sa confiance dans le présent, des événements que recèle l'avenir.

Le coursier, magnifiquement enharnaché, se redresse et s’avance d'une allure fière. C’est une bête illustre et digne du cavalier. Aux deux côtés du monarque et la main posée sur une des courroies de la bride, deux guerriers, deux paladins, Roland, dit-on, et Ogier le Danois, accompagnent à pied le puissant monarque.

L’un porte la double hache franque et la longue épée; l’autre est armé de la pique et de la dague gauloise. A leurs types différents et très-bien marqués, l’observateur attentif croit reconnaître la double race d’où est sorti le peuple français: celui-ci vient du nordi c’est le Germain; celui-là, d’un aspect moins martial et plus fin, vient du midi, c’est le Gaulois. Déjà, dès Charlemagne, ils se sont rapprochés et comme fondus dans le creuset mystérieux d'où a jailli notre précieuse et indestructible unité nationale.

Je livre au lecteur ce commentaire.

L’effet de ce groupe colossal est des plus imposants. Il fallait quelque chose d’aussi large et d’aussi complet, le statuaire l’a senti à merveille, pour répondre à l’idée que nous nous faisons de cette souveraine gloire de Charlemagne, de Celui qui, après avoir vaincu ou détruit les Saxons et les Lombards, les Sarrasins d’Espagne et les Avares, avait assis sa vaste domination de la Baltique à l’Èbre et de l’océan Atlantique aux monts Krapaks.

Depuis le monde romain, le soleil n’a brillé sur rien de plus grand.

C'est pourquoi rien ne manque à Charlemagne, il est le héros épique par excellence. Il embrasse la réalité et l’illusion, l’histoire et la légende. Tous les génies et toutes les langues l’ont acclamé. Il vit dans les poèmes de l’Allemagne et de l’Angleterre, de l’Italie et de l’Espagne. On l’a célébré en flamand et en basque. Il a ainsi recueilli la première fleur de toutes nos poésies modernes, et, dans notre histoire de France, il apparaît de loin comme un Orient, comme le portail lumineux d’où sortira toute la monarchie, cette longue succession à travers les âges de maîtres divers et de rois. Lui, il reste le véritable patriarche du pouvoir de la royauté.

Son œuvre et son génie étonnent ; mais, belle et rare aventure ! la gloire de Charlemagne n’a rien de menaçant ou de farouche. Il semble qu'elle se soit imposée comme un droit et un devoir et que la conquête immense ait été un bienfait pour tous. C’était le glaive rayonnant de la civilisation, qui ne soumet les foules que, pour les éclairer et ne les groupe en corps d’armées que pour les laisser unies en corps de peuples.

Charlemagne fut donc un vrai roi, dans toute la haute signification de ce mot. Le conquérant en lui se doublait du législateur, et, dans un siècle à demi barbare, il encouragea les arts et protégea les sciences. Il s’entourait volontiers de savants et de grands esprits et ne pensait pas déchoir en s’appliquant lui-même aux travaux de l’intelligence et du goût.

Bon homme d’ailleurs, comme le sont presque toujours les grands hommes, s’il se montrait sobre et très-rangé dans la gestion des affaires de sa maison et dans ses dépenses personnelles, il savait, au besoin, déployer tout l’éclat nécessaire à un souverain et ne pas marchander son appui au mérite sérieux et modeste.
Mais, comme il est difficile de toucher à Charlemagne sans toucher du même coup aux romans de chevalerie ou aux naïves traditions que son règne a semées en quelque sorte dans les esprits et qu’il y a fait fleurir, laissez-moi vous rappeler la gracieuse histoire d’Emma, la fille naturelle du grand empereur, et d’Éginhard son secrétaire.

Emma était fort belle, et, tout bellement aussi, Éginhard se prit à l’aimer. Après des mois d’un silence cruel pour les deux amants, la jeune fille consentit à entendre les aveux du jeune homme, et l’admit, un soir, dans la tourelle qu’elle habitait, à l’un des angles du château.

La passion d’Éginhard était ardente. Or, pendant qu’il l’exprimait avec effusion, la neige tombait au dehors.

Il voulut enfin se retirer. Comment faire ? Il fallait traverser une grande cour, et la trace de ses pieds, marqués dans la neige, ne laisserait pas de révéler le doux secret aux yeux clairvoyants de Charlemagne. Emma s’offrit à porter son amant sur ses épaules, et la peur fit consentir Éginhard.

« L’empereur qui, par un effet tout particulier de la Providence, dit la chronique, avait passé toute la nuit sans dormir, se leva de grand matin et, regardant par la fenêtre, il vit sa fille tout accablée sous son cher fardeau. Il fut touché d’admiration et, en même temps, ému de douleur; mais il prit le parti de n’en rien laisser paraître. »

Éginhard, quelque peu inquiet des suites de son intrigue, voulut plus tard se retirer. Le roi le manda alors devant son Conseil et raconta lui-même l’aventure. Tels conseillers opinaient pour une punition exemplaire, tels autres pour un châtiment plus doux. Bref, on s’en rapporta à la sagesse du roi.

« Je vous donne pour femme, dit à Éginhard le bon roi Charlemagne, cette gentille porteuse qui vous chargea si bénignement sur son dos. »

Et prenant par la main la jeune femme toute rougissante, il la remit lui-même à son heureux secrétaire.

Emma fut richement dotée.— C’était à la fois une femme tendre et une forte femme, diront les mauvais plaisants. Quant à moi, je trouve que cette historiette ou ce conte, comme on voudra l’appeler, et que Jacob Cats, le grand pensionnaire de Hollande, a orné jadis de beaux vers flamands, est aussi touchant qu’ingénieux, et qu’il ne nuira jamais à cet immortel renom de justice et de bonté qui accompagne, le long des siècles, la glorieuse mémoire de Charlemagne.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée